Emma
Assise à table depuis une heure maintenant, Emma est perdue.
Les bras croisés et les lèvres serrées, elle regarde avec obsession ce qu’elle a posé sur la table. Depuis plusieurs semaines, elle en rêve, elle ne pense qu’à ça, ça la démange. Cette idée la poursuit partout, en classe, à table, dans son lit.
Elle sait qu’elle n’a pas le droit. Elle a profité de l’absence de ses parents pour monter sur une chaise et fouiller dans le fond du placard. Elle en a une envie folle ; néanmoins…
Emma entend la voix de sa mère qui résonne dans ses oreilles. Qui la reprend, chaque fois qu’elle se ressert. Qui lui montre son reflet dans la glace tous les jours. Qui lui reproche sa silhouette lorsqu’elle la croise dans les couloirs. Un mètre soixante-cinq pour soixante kilos, Emma sait qu’elle a cinq bons kilos en trop. Avachie dans sa chaise, Emma sent la lourdeur de son ventre, elle sent les bourrelets serrés les uns contre les autres. Mais elle sent aussi le creux, plus loin dans la chair, qui la supplie.
Emma sait qu’elle sera toujours seule si elle devient moche. Elle sait que personne ne voudrait d’un hippopotame. Mais, quelque part, elle entend aussi les voix de ses camarades, ces voix acides qui résonnent déjà dans ses oreilles à longueur de journée. Quelque part, elle sait que ce qui se trouvé là devant elle est la seule chose qui lui donne un semblant de bien-être.
Emma a faim. Elle a faim de vivre, elle a faim de ressentir, de se prouver qu’elle est toujours là. Elle a besoin de se prouver qu’elle n’est pas encore partie, qu’elle n’a pas encore disparu.
Quelque part au fond de sa poitrine, son cœur se fissure au fil des pensées. Elle n’a droit qu’à vingt grammes par jours, les seuls vingt grammes autorisés par la diététicienne que sa mère lui a imposée. Emma sent la lourdeur de son ventre, et sent tout à coup ce poids remonter. Sa gorge se noue et un spasme la secoue. Elle se lève et fonce au lavabo, pour sortir tout ce qu’elle a pu manger aujourd’hui. Puis elle se rince la bouche et, tremblante, retourne s’asseoir.
Les larmes glissent le long de ses joues. Devant ses yeux, l’image se brouille ; mais Emma voit toujours son obsession à travers le voile. Les sanglots s’échappent, mais Emma s’en fiche. Elle tend la main vers la plaquette de chocolat, que, rageuse, elle fracasse d’un coup de poing. Elle n’entend plus sa mère, elle n’entend plus ses camarades de classe. Elle n’entend que son cœur, au fond de sa poitrine, qui bat de plus en plus fort, qui lui rappelle que lui est toujours là.
Elle ramasse les fragments de chocolat, et un à un, les met dans sa bouche.
Au diable sa mère et au diable ses camarades.
Emma a juste besoin de vivre.