Troisième partie
Bien sur, ne jamais dire tout ce que l’on pense haut et fort. Le penser oui, le dire ? Jamais. C’est ce qu’on apprend à l’être humain : Refréner l’animal en lui. Pour ma part, c’est l’animal qui m’a toujours tenu en laisse jusqu’à ce que je cède. L’Homme m’a fait fuir, la bête m’a repêché. La bête m’a appris. Nous vivons désormais en harmonie loin du monde. Question de survie. Je devais m’isoler pour ne pas devenir fou. J’avais le choix entre éteindre mon regard pour ressembler à tous ces gens, ces zombies qui me montraient du doigt ou alors craquer et m’écrouler vaincu. Dans les deux cas, c’était l’échec. J’avais choisi la solitude. Il fallait que je m’éloigne de la plèbe pour préserver le peu d’humanité qui me restait. Et surtout, n’allez pas croire que ce choix a été dur pour moi, ce serait faux. Maintenant que j’y repense, choisir la solitude était la solution la plus facile pour moi. Parce que feindre est au dessus de mes forces, parce que tous ceux que je connaissais m’avaient déjà renié, et parce que suivre la bête est plus facile qu’on ne le croit. Ce qui a été le plus dur, par contre, c’était de tout recommencer. Vivre de ma passion dans un monde où il fallait travailler pour les autres pour se sentir utile. Un monde où les idéalistes étaient relégués au rang de fainéants. Fainéant, je devais l’être d’une certaine manière, puisque je travaillais à mon rythme, et il m’arrivait de demeurer oisif des jours et des jours, à ne rien foutre de mes dix doigts, si ce n’est cloper cigarette après cigarette, à regarder des films en noir et blanc me rappelant ma jeunesse heureuse avec mes parents. Cependant, il m’arrivait aussi de m’acharner sur moi-même quand mes arabesques ne ressemblaient en rien à ce que j’avais imaginé dans mes rêves de fou à lier. J’entrais alors dans des colères terribles. Myriam pensait alors pouvoir me calmer avec ses « Si tu n’en veux pas, je le prends pour le mettre dans mon petit salon tout vide ». Ma colère ne faisait alors qu’empirer. L’art n’est pas là pour nous distraire, l’art n’est pas là pour meubler les vides. Comment faire comprendre cela à cette femme ? C’est tout juste si elle ne se servait pas de mes toiles pour allumer le feu dans sa cheminée. Je suis certain qu’elle l’a déjà fait dans ses fantasmes les plus fous, la bougresse.
Si j’avais pu écrire un livre sur ma vie, Myriam aurait été un non-personnage, quelque chose qui aurait été là sans être là. Un objet avec une âme prenant de la place, mais qu’on oublie vite par habitude ; le regard passe en travers avec facilité, comme cette main passant sur une surface lisse. Cependant, cette même main qui passe est parfois entravée par une petite bosse disgracieuse qui dépasse sortant de nulle part. C’est ainsi que surgit Myriam dans ma vie en sortant des murs. Des murs qu’elle épouse parfaitement si elle daignait m’écouter. J’avais beau chercher des écorchures en elle, et d’éventuelles vilaines bosses, mais rien. J’aurais voulu qu’elle soit écorchée. Nous aurions été à égalité, tous deux en échec devant le monde, mais en harmonie l’un avec l’autre. Au lieu de cela, elle m’a laissé gagner. Je suis le plus fort, parce que moins amoureux qu’elle. Je ne sais même pas si j’en suis amoureux, tiens. Surement qu’on finit par tomber amoureux de la première ombre qui passe et repasse sans cesse dans notre vie. J’aime Myriam, autrement, je l’aurais éjectée définitivement de ma vie. Je l’aime. A ma manière.
Bon, j'espère que vous m'aiderez pour le petit dialogue que j'ai concocté, parce que j'ai un gros doute quant à la qualité de l'échange entre les personnages.
Quatrième partie :
Je me souviens de notre première rencontre. Cela me fait sourire quand j’y repense, alors que je devrais plutôt ressentir des remords et de la culpabilité…
François, mon meilleur ami devait me présenter la femme qu’il fréquentait depuis un moment déjà. Il m’en parlait avec un tel enthousiasme, que j’ai fini par accepter qu’il la ramène chez-moi, pour me la présenter.
Ils ont débarqué un soir, alors que j’étais dans mon atelier. François connaissait ma maison. Il connaissait aussi mes habitudes. Il savait que j’étais dans ma « grotte » comme il l’appelait, et m’y rejoignit. Il se tenait au milieu de la pièce l’air tout fier. A coté de lui, une petite femme que j’ai d’abord trouvé étrange avec ses cheveux courts, lui donnant un petit air adolescent. Ce qui m’avait frappé, c'était ses yeux : Ils lui mangeaient le visage. Et ses petits seins sous son pull rose, échancré. Comme tout homme qui se respecte, je me suis demandé ce que ça me ferait, si je les tenais dans mes paumes. Ou ce que ça lui ferait à elle, peu importe. C’était une sorte de revanche à ce qui allait suivre, car une fois les présentations faites, François se tut souriant de toutes ses dents, l’air interrogatif comme s’il attendait mon verdict. L’idiot. Autant j’étais content qu’il ait fini par se trouver une occupation, un autre centre d’intérêt « humain », autant il m’éclaboussait de sa joie. J’ai trouvé cela indécent. Il se serait pointé dans mon atelier, le sexe entre les mains, que j’aurais trouvé cela normal. Mais qu’il soit venu me narguer avec « sa chose » du moment, cela me comprimait la cage thoracique… Son bonheur naissant emplissait la pièce et commençait à m’envahir. Sans savoir pourquoi, j’avais envie de le foutre dehors avec un « reviens me voir quand la désillusion se sera pointé à l’horizon ». Ou un truc du genre. Les grands yeux à coté de lui m’en empêchaient. Ils me regardaient avec amusement, et quelque chose me dit à cet instant-là, qu’elle venait de tout deviner dans ma tête …
Cette idée me plut.
Nous avons passé la soirée à parler de choses et d’autres, et je commençais à m’ennuyer. François n’arrêtait pas de me charrier sur la toile que j’avais commencé à peindre.
- Moi j’aurais mis du gris, à la place du rouge écarlate, là. Disait-il en se donnant un air de connaisseur. Mais, qu’est-ce qu’on voit ici ? Des seins ou des fesses? … (il pouffait de rire) Myriam viens voir ! Tu en penses quoi ?
- Ah, mais moi, je n’en pense rien, j’y connais rien à la peinture.
Un bon point pour elle. Elle ne niait pas son ignorance.
- En tout cas, ce rouge m’agresse. Jimmy, tu dois faire quelque chose, histoire d’atténuer tout ça…
Myriam le gronda avec une petite moue boudeuse:
- Jimmy est un artiste, il sait ce qu’il fait chéri.
Et ça jacassait, jacassait à n’en plus finir. Ils n’avaient même pas remarqué mon silence. Je ne les écoutais plus. Ils se suffisaient à eux-mêmes. Ils ressemblaient à tous les couples qui s’isolent dans leur bulle même lorsqu’ils sont avec d’autres personnes. Tout à coup, j’avais trouvé Myriam banale. Ses grands yeux grotesques et ses petits seins ridicules faisaient naitre en moi un gros éclat de rire. Un gros rire que j’ai réprimé avec rage. J’attendais qu’ils m’affranchissent. La bête en moi avait envie de rugir. D’aplatir mon meilleur ami, et de dénuder sa compagne sauvagement, pour les punir. Les remarques de François m’agaçaient. Son ignorance, ses réflexions imbéciles, son triomphe amoureux, et les seins de Myriam tournoyaient autour de moi. J’avais la nausée. La nausée de mes invités. La nausée de ce qu’ils s’invitaient chez-moi, pour m’empêcher de savourer ma solitude calculée.