Le Monde de L'Écriture

Salon littéraire => Salle de lecture => Romans, nouvelles => Discussion démarrée par: Zacharielle le 29 Décembre 2012 à 01:23:18

Titre: [Auteur] Albert Cohen
Posté par: Zacharielle le 29 Décembre 2012 à 01:23:18
Bah wi y'a bien un fil sur Belle du seigneur (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,1667.0.html) mais il n'a pas écrit que ça l'Albert  :mrgreen:


J'ai découvert sa plume l'année dernière et je ne me lasse pas de lire ses livres. J'ai pas encore attaqué le monstre, je me le réserve pour la fin... Bref, l'auteur ?


Né à Corfou en 1895 et mort à Genève en 1981, Cohen écrit des livres, entre temps et entre autre choses. Il s'appuie pour ça beaucoup sur ses racines juives mais pas que. Sur ses expériences aussi, vous me direz, c'est normal. Il a donne du verbe à la page comme personne. Ses personnages sont pfiou waow paf.


Des œuvres/écrits ?

Paroles juives (poèmes), 1921
Solal, 1930
Mangeclous, 1938
Le livre de ma mère (récit autobiographique), 1954
Ezéchiel (théâtre), 1956 (première version datant de 1930)
Belle du Seigneur, 1968 (Grand prix du roman de l'Académie française)
Les Valeureux, 1969
Ô vous, frères humains, 1972
Carnets 1978, 1979.
Écrits d'Angleterre (textes rédigés par Cohen en Angleterre entre 1940 et 1949), 1990.
Mort de Charlot (articles rédigés en revue par Cohen dans les années 20), 2003.




Parmi elles (de ce que j'ai déjà lu) je préfère Les Valeureux, j'adore les oncles de Solal ils sont trop cool. Y'a des trucs qui font des coups au coeur aussi bien sûr... Mais voilà c'est une écriture sensible sur des gens vraiment attachants (Solal est quand même à part !), c'est une introspection, c'est une interrogation sur l'exclusion, sur l'intégration, sur le sentiment d'être à part, sur le peuple juif, sur la vie, sur l'amour, sur les gens. Mais c'est aussi, au-delà des douleurs, des meurtrissures, des déchirures, beaucoup de soleil de Céphalonie, des plats à n'en plus finir, des réflexions incongrues, une langue, une langue, une langue qui vous transporte. C'est tout ça à la fois et c'est pour ça que j'adhère et adore.

Vous aussi, vous aimez Cohen, non ?
Titre: Re : Albert Cohen
Posté par: Jété le 04 Janvier 2013 à 00:02:20
Je surkiffe.  :mrgreen:

Surtout Belle du Seigneur, Solal ainsi que le Livre de ma mère. C'est magistralement écrit...
Même si Cohen n'a pas écrit une ligne,, et n'a fait que dicter à sa secrétaire.  :mrgreen:

Il y a un aspect ultra-vivant dans ses bouquins, on sent à la fois l'auteur et le narrateur, celui qui guette le lecteur et celui qui donne vie aux personnages. Les personnages sont plus qu'incroyables, même les plus petits (la femme de ménage dans BDS, c'est quelque chose...).

A dévorer, même si ça ne se lit pas toujours facilement. Comme qui déjà ? Ah oui, comme Marcel !  ::)
Titre: Re : Albert Cohen
Posté par: Mary le 09 Janvier 2013 à 18:02:17
Ma seule expérience d'Albert Cohen a été Le livre de ma mère. Il avait quelque chose de fascinant malgré sa noirceur, mais j'en suis ressortie avec un profond malaise! C'est très... appesanti comme style, dû certainement à la gravité du sujet, et au final ça m'a lassée.
Malgré les années je suis restée marquée par le passage sur le sourire ("Sifflote un peu pour croire que tout ne va pas si mal que ça, et surtout souris, n'oublie pas de sourire. (...)")

J'aimerais lire un jour au moins Belle du Seigneur et Solal, mais j'espère que je n'y trouverai pas autant de lourdeur et de désespoir que dans Le livre de ma mère! J'imagine que c'est un livre un peu à part dans ses oeuvres, non?
Titre: Re : Albert Cohen
Posté par: Zacharielle le 09 Janvier 2013 à 19:12:16
En fait tout le style de Cohen repose sur cette "lourdeur" que tu repères mais pour moi c'est une façon qu'il a de préciser sa pensée, de montrer ses retournements convulsifs, ses circonvolutions, sa complexité, toute sa faiblesse à dire les choses - et c'est notamment ça qui m'a happée. Du coup il y a toujours beaucoup d'adjectifs et des phrases à rallonge et ce type de phrase que tu cites. Si tu n'accroches pas, je pense que ce n'est pas la peine de t'engager dans Belle du seigneur mais tu pourrais retenter le coup avec un livre plus léger genre Mangeclous x)

Sinon le livre de ma mère fait partie de ses œuvres ouvertement autobiographiques, mais elle n'est pas la seule.
Titre: Re : Albert Cohen
Posté par: Menthe le 13 Janvier 2013 à 23:03:11
J'ai acheté Belle du Seigneur avant hier, et j'avance à une vitesse très respectable dans la lecture...
Tudieu, mais dans quoi me suis-je embarquée ?

C'est précis, c'est fin, parfois peut-être trop fin tant il y a de détails, et pourtant inexplicablement, ça ne me rebute pas, j'attends de voir... Parce que c'est tellement vivant en même temps, qu'on sentirait presque le souffle des personnages entre les pages.

Mais d'après tous vos commentaires, ma foi, ça sent très bon...
Titre: Re : Albert Cohen
Posté par: Jété le 14 Janvier 2013 à 11:32:02
Dans Belle du Seigneur, j'ai eu des moments difficiles vers les les p400-500, je crois que le style avait peu à peu tué ma lecture... Mais bon, j'en garde un souvenir énorme quand même  :mrgreen:
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: Doctor Grimm le 04 Février 2017 à 16:30:34
J'ai lu Belle du Seigneur l'été dernier et fini Solal y a une petite semaine... J'adore adore ADORE Cohen. Je veux le lire pour toujours, c'est mon nouvel auteur préféré (avec d'autres)  :coeur: Comme l'a dit Menthe, c'est préçis, vivant, foisonnant, et puis c'est aussi drôle et touchant et beau, c'est tout à la fois. J'arrive pas à en revenir tellement j'aime.

Les prochains sur la liste seront Le livre de ma mère et Les Valeureux je pense (moi aussi j'adore les oncles de Solal, surtout Saltiel (sa mort à la fin de Solal m'a brisé le coeur) ! Mais je vais essayer de pas dévorer tout trop vite donc ça attendra quelques mois.
Titre: Re : Re : Albert Cohen
Posté par: Meilhac le 05 Février 2017 à 12:29:58
Ma seule expérience d'Albert Cohen a été Le livre de ma mère. Il avait quelque chose de fascinant malgré sa noirceur, mais j'en suis ressortie avec un profond malaise! C'est très... appesanti comme style, dû certainement à la gravité du sujet, et au final ça m'a lassée.
Malgré les années je suis restée marquée par le passage sur le sourire ("Sifflote un peu pour croire que tout ne va pas si mal que ça, et surtout souris, n'oublie pas de sourire. (...)")

J'aimerais lire un jour au moins Belle du Seigneur et Solal, mais j'espère que je n'y trouverai pas autant de lourdeur et de désespoir que dans Le livre de ma mère! J'imagine que c'est un livre un peu à part dans ses oeuvres, non?

Yep moi, je suis un peu comme Mary je crois. en tout cas j'ai lu Le livre de ma mère et j'ai trouvé ça mauvais, étonnamment mauvais même (pas genre "ça me touche pas", comme ça me fait d'habitude avec ceux parmi les grands auteurs que j'aime pas trop : mais plutôt "c'est fou à quel point c'est cucul, fadasse, convenu, plat").

j'ai lu des passages de Belle du seigneur : moins convenu/cucul (fait vaguement penser à Aurélien (Aragon) par le sujet et la manière de l'approcher ai je trouvé) mais ça a achevé de me convaincre : entre Cohen et moi, y a pas le feeling.

bref Cohen j'aime pas - donc j'en parlerai moins bien que ceux qui aiment, à qui je rends la parole  :)
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: ernya le 18 Février 2017 à 18:36:15
J'ai lu Le Livre de ma mère. J'ai bien aimé le début, je trouvais l'hommage à la mère assez beau, un peu comme Lambeaux de Juliet avec ce recours au TU parfois.
Par contre, j'ai trouvé ça bien trop long et méga répétitif. Ca a sûrement été écrit à chaud et je ne doute pas une seule seconde que moi aussi, si je perdais ma mère, je resterais bloquée en boucle, mais c'est chiant à lire quoi !
Pour le coup, j'ai vraiment été déçue par ces répétitions.

Je pense qu'il faudrait que tu ressayes Belle du Seigneur, Meilhac, parce que je n'ai lu que ces deux textes là de Cohen mais Belle du Seigneur, ça quand même plus de recherche stylistique (ce serait-ce qu'avec les pages en courant de conscience).
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: pehache le 16 Mars 2017 à 07:12:27
Tu es bien sévère avec le Livre de ma mère!
Certes, c'est larmoyant et geignard à souhait, mais avec quel talent !
(Un vieux sexiste en diable, par ailleurs, le Cohen. Des propos à chier sur les auteures de son temps.)
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: Cyr le 01 Avril 2017 à 15:07:12
J'aime cette illusion bizarre, d'être la seule à avoir lu tel ou tel livre... Mais ça me fait plaisir de lire tant d'enthousiasme pour l'écriture d'Albert Cohen.  :)
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: pehache le 01 Avril 2017 à 18:33:13
Un écrivain de l'excès, comme tous les grands, peut-être.
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: Aléa le 12 Juillet 2018 à 17:24:24
Ouaip les jeunes, lisez Belle du seigneur, z'allez comprendre la différence entre l'amour et la passion !
Titre: Re : [Auteur] Albert Cohen
Posté par: zevoulon le 18 Juillet 2018 à 09:09:11
Et à propos d'amour et de passion, je ne résiste pas à vous citer ce long passage assez délirant issu de Mangeclous (1938) :

Haha, un amant c’est plus poétique, vient de dire l’extrémité du vermicelle des vermisseaux ! Ah, messieurs, que vienne un romancier qui explique enfin aux candidates à l’adultère et aux fugues passionnelles qu’un amant ça se purge ! Ah, qu’il vienne, le romancier qui montrera le Prince Wronsky et sa maîtresse adultère Anna Karenine échangeant des serments passionnés et parlant haut pour couvrir leurs borborygmes et espérant chacun que l’autre croira être le seul à borborygmer. Qu’il vienne, le romancier qui montrera l’amante changeant de position ou se comprimant subrepticement l’estomac pour supprimer les borborygmes tout en souriant d’un air égaré et ravi ! (Les Valeureux écoutaient, la bouche ouverte et les yeux ronds, cette virulence inattendue.) Qu’il vienne, le romancier qui nous montrera l’amant, prince Wronsky et poète, ayant une colique et tâchant de tenir le coup, pâle et moite, tandis que l’Anna lui dit sa passion éternelle. Et lui, il lève le pied pour se retenir. Et comme elle s’étonne, il lui explique qu’il fait un peu de gymnastique norvégienne ! Et puis il n’en peut plus et il prie sa bien-aimée de le laisser seul pour un instant car il doit créer de la poésie à vers ! Et, resté seul dans le cabinet de travail parfumé, il est traqué ! Il n’ose aller dans le réduit accoutumé, car la mignonne Anna est dans l’antichambre ! Alors, le prince Wronsky s’enferme à clef et prend un chapeau melon et s’accroupit à la manière de Rébecca, ma femme qui, elle, ne prétend pas être une créature d’art et de beauté ! Et soudain, voici qu’arrive le mari de l’adultère, monsieur Karénine, qui a défoncé la porte de la rue ! Et alors la passionnée Anna lui dit qu’elle ne veut plus de lui, que le prince Wronsky et elle sont dans un ouragan et que lui, Karénine, est un mari dégoûtant et peu poétique ! "Le prince Wronsky, crie-t-elle, m’a ouvert les portes du royaume ! Ô chien de mari, ô jaune, ô fils de la pantoufle et du cataplasme, sais-tu ce que fait en ce moment mon trésor, mon aigle de passion ? Il crée des vers !" Et le prince Wronsky qui a mangé trop de melon et bu trop d’eau glacée est accroupi sur son chapeau melon ou plutôt sur son képi d’aide de camp et il s’y soulage et murmure le nom de sa maman avec infinie faiblesse et délectation ! Accroupi devant le piano, il frappe sur les touches et il joue un noctambule de Chopin pour couvrir d’autres bruits ! Voilà un roman selon mon coeur ! Et le mari, le pauvre mari Karénine, s’en va. Et Anna frappe et demande : "Cher prince Wronsky, avez-vous fini de créer ?" Et le prince répond : "Tout de suite, ma noble colombe, les vers ne sont pas encore finis." Et cinq minutes après, il lui dit d’entrer dans la chambre dont la fenêtre est grande ouverte. Et il n’y a plus de képi par terre, car il l’a enfermé dans la bibliothèque, ce charmant amant ! Et sur le tapis il a répandu des parfums ! Et il lui dit : "Ah, que c’est bon de créer de l’art ! - Oui, cher prince, répond l’adultère avec respect, ce doit être merveilleux ! - Oui, s’écrie le prince poète, il y a des moments où il faut que ça sorte !" Et l’idiote baise sa main si respectueusement. Enfin elle a trouvé un non-mari ! Un éternellement poétique ! Voilà, voilà le roman qu’il faut écrire pour les femmes et pour mes maudites filles qui sont tout le temps à regarder les officiers grecs ! Mais à quoi bon ? Elles ne le lieraient pas. Elles ont si peu d’imagination que, même si on leur dit que le plus bel amant du monde tire une certaine chasse dans un certain petit lieu, elles ne le sauront pas. Mais pour ce qui est de leur mari elles le savent, parce qu’elles l’ont entendu tirer, le pauvre ! Mensonge, mensonge, l’amour est fait de mensonge ! Supposez que cette maudite Anna qui a lâché son joli petit enfant pour fuir avec le dévastateur de melons, supposez que, par un hasard extraordinaire, elle ait surpris pour la première fois son prince Wronsky fonctionnant en un certain lieu que mon esprit élégant se refuse à désigner clairement ! Et bien, croyez-vous qu’elle aurait eu le coup de foudre qu’elle a eu en le voyant au bal, si bien habillé et parfumé et ainsi de suite ? Non, messiers, non ! Qu’est-ce que cela prouve ? Cela prouve qu’il faut feindre, se retenir, n’être pas naturel, jouer la comédie pour que l’amour naisse ! Et si, à sa première rencontre avec ce Wronsky elle l’avait entendu venter et pétarader involontairement - ce qui arrivait à ce Wronsky, je le jure ! - serait-elle tombée amoureuse ? Non ! Mille fois non messieurs ! Alors, quelle valeur accorder à un sentiment si fragile qu’un léger vent suffit à l’abattre et à le flétrir ? D’ailleurs quelle valeur accorder à un émoi que la plèbe éprouve ? Je déteste leurs Julot à sa Tata pour la vie ! En résumé, messieurs, à bas la passion soit-disant absolue et irrésistible et inéluctable ! Et vive le mariage ! Voilà ma pensée. Le vrai amour ce n’est pas de vivre avec une femme parce qu’on l’aime mais de l’aimer parce que l’on vit avec elle. Ainsi fais-je avec ma Rébecca chérie qui est le corps de mon âme et l’âme de mon corps et que j’adore, mais je ne lui dis pas car tout n’est pas bon à dire aux épouses, car ensuite elles prennent des airs. L’amour c’est l’habitude et non jeux de théâtre. Les amours poétiques païennes genre Anna Karénine ce sont des mensonges où il faut parader, ne pas faire certaines choses, se cacher, jouer un rôle, lutter contre l’habitude. Le saint amour, c’est le mariage, c’est de rentrer à la maison et tu la vois. Et si tu as un soucis, elle te prend la main et te parle et te donne du courage.

    Et tient tes comptes, dit Mattathias charmé.

    Et vous allez à la mort ensemble, conclut le moraliste. Voilà, messieurs, je vous ai raconté la vraie histoire de ce Wronsky et de cette éhontée d’Anna, telle qu’elle m’a été racontée par un mien ami.

    Menteur !

    C’est vrai, reconnut Mangeclous en faisant craquer ses immenses mains. Si je ne mentais pas, que me resterait-il ? Mais les romanciers mentent plus profond que moi. Ils font tous de mauvais livres qui font croire aux jeunes filles que l’amour est une volière du paradis et aux femmes que le mariage est un égout ! Menteurs, vrais menteurs et empoisonneurs, tous ces écrivains distingués qui montrent leurs poétiques héroïnes buvant et mangeant de manière enchanteresse et croquant d’un air mutin quelques grains de raisin. Eh bien, messieurs, permettez-moi de m’étonner que jamais ils ne nous parlent des suites de ces croquements mutins. Oui, messieurs, depuis Homère jusqu’à Tolstoï, les jeunes héros et héroïnes souffrent, surtout s’ils sont beaux, d’une épouvantable rétention. Ils n’en peuvent plus. Il y a plus de trente ans, par exemple, qu’une certaine Natacha Rostova boit et l’auteur ne lui accorde pas la permission de se retirer un seul instant ! Tous les amants, toutes les amantes de Shakespeare, de racine, de Dante n’en peuvent plus de la continence qui leur a été imposée par leurs auteurs. Ils se tordent de douleur, entrecroisent leurs jambes depuis des siècles pour rester convenables ! Mais aujourd’hui, c’est la libération et la révolte ! Moi, Mangeclous, je vous donne licence et permission, ô charmantes héroïnes et nobles héros de passion ! Avouez que vous n’en pouvez plus ! Vous tous, martyrisés du roman, finissez-en avec cette sécheresse et jaillissez enfin loin et fort, en un jet unanime et joyeux et véridique, franchement et fraternellement ! Messieurs, j’ai fini ma péroraison !