Nouvelle version : tôt le matin
Tôt le matin ils abondent entre les reins de la vallée, à gorges ouvertes, ils croulent sans destins, voûtés contre la terre, difformes et venimeux. Et les filles se lèvent une à une, essuient leurs grands yeux fades, s'extirpent de l'obscurité, hagardes. Chacune se compte à voix basse, la peur au ventre, parfois en s'aidant d'une main fine et usée, souvent démantelée d'absurde.
Tôt le matin elles sont plongées dans les odeurs de chair morte, dans des sillons de sang et de mucus ; dans des champs de mouche qui couvrent le sol et dessinent des spirales dans l'air. Elles enfilent de vieilles peaux synthétiques décolorées d'hémoglobine, vident et secouent leurs bottes, ajustent leurs couteaux à la taille, et purgent leurs terreurs électriques, infailliblement, différemment.
Et tôt le matin ils sortent de terre et tombent du ciel, ils rampent et avalent, déglutissent et bavent ; ils dévorent et décortiquent, ils glissent leurs crocs entre les fibres et les os, et tirent, avec une joie frénétique. Ils mâchent des moitiés de tête, des moitiés de corps ; ils mastiquent tout ce qu'ils aiment, sans exception, secoués par des cruautés éphémères, ils les rongent et les digèrent.
Tous les matins elles se lèvent avec la nausée, et la crainte qu'une, pendant la nuit, se soit faufilée, suicidée, quelque part dans le hangar, les veines ciselées ou la nuque rompue ; et la crainte qu'une, aujourd'hui ou demain, de maigreur ou de chagrin, finisse sous des mâchoires ou sous un drap. Alors elles sortent contre la vie, ces légendes muettes, avec le désespoir d'une espèce fugitive gravé dans la moelle comme une note d'éternité.
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Trace de l'ancienne version :
"Tôt le matin ils croulent entre les reins de la vallée ; et les filles se lèvent une à une. Elles ouvrent leurs yeux fades et s'extirpent de l'obscurité, face au soleil acide et au ciel violet. Et ils avancent gorgés de rage comme des condamnés.
Tôt le matin elles ont déjà les yeux plongés dans les horreurs de la veille ; elles se comptent la peur au ventre, scrutent l'horizon avec inquiétude, elles écoutent les bruits du silence, impatientes et craintives.
Tôt le matin ils sortent de la terre et tombent du ciel, ils rampent et avalent, déglutissent et bavent ; ils vous dévorent en vous décortiquant, vous brisent les articulations vous arrachent les tendons, puis glissent leurs crocs entre vos fibres et vos os, et tirent, sans l'ombre d'une hésitation.
Tous les matins, tôt le matin, elles portent le soleil jusqu'à la nuit ; et quelques cadavres aussi".