Un texte que j'ai envie, sans savoir vraiment pourquoi, de dédicacer à une personne qui n'est pas ici.
Il y a déjà quelques temps que je l'ai posé, et mes mots étaient drôlement maladroits, mais j'espère qu'il plaira à tous ceux qui aiment la mort ; il fait partie de mon recueil.
Complaisance jubilatoire. Le pied grattant le plancher à travers la pédale d'accélérateur, je maintiens fermement le volant dépourvu de direction assistée. Le 4x4 file tout droit sur cette route de campagne que je connais par coeur. Au compteur, l'aiguille braquée à fond pointe derrière le dernier nombre du cadran : deux cent vingt kilomètres à l'heure. Il n'y a rien de plus grisant que les jours de ma vie, celui-ci en particulier.
J'ai écopé d'une prime de quinze pour-cents pour vente exceptionnelle, avec promotion assurée à la fin du mois. Pour cela, mon boss m'a offert mon après-midi, qui s'annonce plus qu'ensoleillée, ainsi que deux billets pour le concert de la star actuelle de la pop, Ed Lomie. Je cours donc kidnapper ma femme qui ne m'attend que pour dix-huit heures, et l'emporter au loin pour une après-midi en tête-à-tête avant une soirée qui promet.
Les berges du lac défilent sur ma droite, tandis que je ferme les yeux un instant, profitant des basses montées à fond et crachant un Deep Purple endiablé. Je n'ai pas oublié le virage à gauche, ni la haie de noisetiers faisant office de barrière de sécurité. Je braque donc doucement, en secouant la tête.
Le cri d'un klaxon me tire subitement de ma rêverie. Celui-ci est rauque, on dirait un ténor, tonitruant et grave. J'ouvre les yeux, prêt à appuyer sur la pédale, ou à tourner le volant.
Je suis en train de mordre le bord gauche de la route, et à peine quelques mètres en face de moi, je vois débarquer un poids lourd de taille. Le conducteur de la citerne me harcèle d'appels de phares, et houspille un second coup à l'aide de son clairon. Hélas il est déjà tout près.
Dans un réflex mémoriel idiot, j'appuie sur la pédale, puis tourne violemment le volant pour me repositionner sur ma voie. Mes roues arrières perdent directement leur adhérence en soulevant une gerbe de poussière, avant d'entamer une course avec mes roues avant. Je retraverse le bitume en perpendiculaire, mais la distance qui me sépare du camion ne me laisse pas le loisir de rejoindre ma part de route à temps. Je m'étonne même d'être encore stable sur mes deux essieux, vu la vitesse à laquelle j'étais quelques secondes auparavant.
Durant un millième de seconde, me voilà à compter les moustiques écrasés sur la carlingue du poids lourd, avant de m'aplatir à mon tour au niveau du phare gauche.
A allures équivalentes, l'autre conducteur n'aurait probablement pas senti la teneur de l'impact, mais dans le cas présent, c'est différent. Pour moi, la rencontre est fracassante.
Je perçois la tôle pliée, le verre brisée et la ceinture tendue, avant de continuer ma route à cent à l'heure. Je grimpe le petit terre plein de l'autre côté de la route, et me voilà en train de survoler la surface du lac.
Lorsque je percute l'eau, dix mètres plus loin, l'airbag a déjà explosé en une gerbe de fumée, puis s'est ratatiné comme une capote usagée. Mon front heurte donc le volant, et je réponds, certes un peu tardivement, au coup de klaxon de mon compère en poids lourd.
Lorsque je reprends conscience, les vitres brisées ont laissé l'eau s'infiltrer, et le véhicule retourné est déjà à quelques quinze mètres de profondeur, posé contre la vase. La pression m'assiège les tympans et, affolé, je bas frénétiquement des bras et des jambes pour essayer de me sortir de là.
Puis je réalise que je n'ai pas vraiment inspiré avant de m'évanouir en m'ouvrant le crâne contre le logo de la marque, et que cela fait sûrement une ou deux minutes que je suis là dessous. Mes poumons me brulent atrocement, et pour palier à ça, j'agite encore bêtement les membres, usant le peu d'oxygène qu'il me reste.
Un instant de réflexion plus tard et je déclipse ma ceinture. Perdu dans le vert sombre du limon, je tâtonne pour ouvrir la portière. Mais celle-ci est trop esquintée par l'impact du camion, et elle refuse de s'ouvrir. Je passe donc les mains devant moi pour constater à nouveau l'absence du pare-brise, ce qui me vaut des coupures qui me cloisonnent deux secondes de plus, le temps de fustiger contre le destin. Putain de connerie.
A bout de souffle, je pousse des mes deux jambes sur le siège pour m'éjecter. Ma teneur en oxygène diminuée me dirige malgré tout vers la surface, cependant le capot du véhicule me bloque, et je dois me hisser à côté pour enfin apercevoir les rayons du soleil scintillants d'un vert émeraude.
Les yeux exorbités, la gorge en feu, je suis agité de tics incontrôlables dus à mon manque d'air. Ceux-ci me freinent dans mes mouvements aquatiques. Ma nage épileptique n'est pas très efficace, mais je vois au loin la promesse d'une bonne goulée d'oxygène qui me donne la force de me battre encore.
Je bats des pieds et des mains, et remonte lentement un mètre, puis deux. Chaque seconde sans air est une torture exponentielle pour mon cerveau, mes poumons, mon coeur et mes muscles. Je brasse dans le vent, et au fur et à mesure que je vois l'eau s'éclaircir autour de moi, je perds peu à peu de mon ardeur.
Mes mouvements se font moins agités, je suis à quelques mètres. Bientôt, chaque cellule de mon corps hurle son addiction à cette drogue que nous partageons tous, si fort que je ne peux plus réprimer.
Je lâche tout. D'un cri silencieux, j'expulse l'air empoisonné qui hante mes poumons. Celui-ci remonte alors à toute allure en bulles bien formées, et avec une facilité qui nargue mon regard flou.
Je ne peux plus bouger tellement mon anatomie réclame, et j'aspire le fluide autour de moi dans un réflexe de survie. L'eau pénètre ma bouche, mon oesophage. Elle se déverse dans mes poumons, et à ce moment là je sens la réelle souffrance de la mort, lorsque mes neurones devenus fous se disputent les derniers signaux électriques qui charcutent ma conscience.
Et merde, tout ça pour ça. Finir crevé dans un lac après une existence inachevée.