Ce texte fait suite à celui que j’ai écrit sur une discrimination ici (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,7102.0.html) que je n’avais pas nommée. Cette discrimination a été interprétée par plusieurs lecteurs comme étant « l’homophobie ». Ce n’était pas le sujet de mon texte mais du coup, ça m’a donné envie d’en écrire un, très différent de l’autre. Je trouve qu’il est bienvenu en raison du débat législatif et médiatique que suscite le projet de loi du « mariage pour tous ».
Donc si j’avais écrit sur l’homophobie, voilà ce que j’aurais dit :
Lesbophobie ordinaire
Je ne crois plus en toi. Je ne veux plus rien savoir de toi. Je veux que tu disparaisses.
Je veux te rendre les coups que tu m’as donné, te frapper au visage, te faire saigner à mort, déchirer ton sourire d’ange avec mes dents, je veux t’entendre hurler. Je veux que tu me demandes pardon, je veux tes excuses présentées sur un plateau d’argent. Je veux que tu te plies devant moi à genoux, le regard empreint d’une culpabilité qui te rongerait le sang et les entrailles, je veux te voir souffrir.
A 11 ans, j’ai embrassé un garçon. Ou plutôt non, c’est lui qui m’a embrassée, dans une boum. On était en train de danser un slow. Ce n’était ni agréable, ni désagréable. J’étais juste fière d’être dans ses bras et de me sentir enfin « grande ». Il a approché sa bouche de la mienne et il a commencé à m’embrasser. Je ne m’y attendais pas du tout. Je ne pensais vraiment pas que ça arriverait. Je l’ai laissé faire. C’était bizarre, étonnant. Il a mis sa langue dans ma bouche et elle a commencé à tourner dans tous les sens, c’était mouillé et je n’ai pas du tout aimé. Je l’ai poussé et je suis sortie de la maison. Une fois au frais dans la nuit, des copains m’ont rejoint. Ils m’ont félicitée (un premier baiser, ça se fête) et j’ai éclaté en sanglots. Je ne savais pas pourquoi je pleurais. Je savais juste que je ne voulais pas être embrassée par ce garçon. Je ne l’aimais pas d’ailleurs, aucun doute là-dessus. Je suis rentrée à toute vitesse pour m’excuser auprès de lui et je lui ai dit que c’était une erreur, qu’il valait mieux que nous soyons amis.
Tu aurais dû me dire, tu aurais dû m’expliquer. Tu aurais dû me dire que j’avais le droit. Tu aurais dû m’expliquer que pour connaître son désir il faut écouter ses sensations. Tu aurais dû me dire qu’on ne choisit pas qui on aime, qu’il faut être attentive aux murmures de son corps et suivre son instinct. Tu aurais dû me montrer à la télé, dans les livres, dans les manuels scolaires qu’il existe des femmes qui aiment les femmes et que c’est une bonne chose. Tu aurais dû m’accompagner.
A 12 ans, je suis partie en voyage scolaire à Rome et j’ai rencontré Annabelle. Elle était douce, si gentille et si belle. Je la prenais dans mes bras et je lui caressais les cheveux. Je me perdais dans ses yeux bruns profonds et elle se collait contre moi. Quel formidable voyage ! La ville était magnifique, nous étions en vacances et nous chantions tous en chœur dans les rues. Elle me tenait par la main et je lui faisais des bisous sur les joues. J’étais si heureuse auprès d’elle. Mon professeur de français a demandé à nous voir en privé pour parler. Elle nous a dit ceci : « Ecoutez les filles, il faut que vous arrêtiez de vous tenir la main toute la journée, d’être collées en permanence. Ca dérange les garçons, ils ne trouvent pas ça « très normal ». » Je n’ai pas du tout compris de quoi elle nous parlait. Je ne comprenais pas qui cela pouvait déranger qu’on soit amies toutes les deux. Je n’ai sincèrement pas compris ce qu’elle voulait nous dire. Avant de nous laisser, elle a rajouté ceci : « Vivement le prince charmant ! ». Alors j’ai pensé que oui, bien sur, mon prince à moi arriverait un jour.
A notre retour, Annabelle et moi avons passé nos week-ends ensemble pendant plusieurs mois. Je l’aimais énormément. Un jour, ma cousine m’a avoué que ma grand-mère disait à tout le monde que j’étais probablement lesbienne. Je ne savais pas trop ce que cela signifiait. J’avais vaguement entendu le mot « homosexuel » associé la plupart du temps à ceux de « pervers » « malades » « contre-nature ». Perturbée par cette nouvelle, je suis allée voir ma maman pour lui répéter ce que ma grand-mère disait de moi. Sa réaction a été sans appel : « N’importe quoi ! Ta grand-mère délire ! » Elle semblait très fâchée. « Tu n’es pas lesbienne, ne l’écoute pas. ».
J’aurais aimé que tu n’ais pas peur. J’aurais aimé que tu mettes des mots sur ce qui se passait dans mon cœur et dans ma tête. Tu aurais dû m’empêcher de me torturer comme je l’ai fait. Tu aurais dû me rassurer. Tu aurais dû cesser de me demander si j’avais un petit copain et quel garçon me plaisait dans ma classe. Tu aurais dû savoir écouter, comprendre, tu aurais dû te renseigner.
A 18 ans j’ai eu mon premier rapport sexuel. Je ne gardais pas mes « amoureux » bien longtemps en général. Je les trouvais toujours plus sympathiques dans mes rêves que dans la réalité. Mais j’avais 18 ans et j’étais encore vierge ! Vierge à 18 ans, ça n'est pas glorieux. C’est inquiétant, angoissant. Il faut y aller et se jeter à l’eau. C’est ce que tu m’as dit. Comme je sentais bien que j’avais un problème, je me devais de me prendre en charge, d’avancer, d’être plus adulte, plus mûre. Il était mignon et très gentil. Je lui ai dit qu’il fallait qu’on le fasse. Je crois qu’il n’avait pas plus envie que moi. Ca a été très rapide. Quelques baisers, des caresses et la pénétration. Douloureuse, très douloureuse jusqu’à crier. Le sang qui coule. Le dépucelage. J’étais une femme. J’ai pleuré. Pleuré encore et encore et encore. Il m’a pris dans ses bras, aussi décontenancé que moi.
Qu’est-ce que j’ai ? Pourquoi je pleure ? Ca me fait peur. Pourquoi je n’aime pas ça ? Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ?
Je veux former un couple, connaître le bonheur d’être à deux. Je le veux plus que tout. J’écoute mes amies, leurs histoires de petits copains, leurs éventuels orgasmes, leurs premières pipes. On se marre, on grandit, on veut avancer, devenir adulte.
A 19 ans un autre. Il dit qu’il m’aime alors moi je l’aime aussi. Il me déshabille, il me trouve très belle. Il me caresse mais je veux que ça aille vite. Oui, c’est cela, soyons rapide, finissons-en. Je veux être efficace et satisfaisante. On vit ensemble : levrette, fellation, missionnaire, debout, assis, dans la baignoire et j’attends. J’attends sa libération à lui. Je suis sortie de mon corps il y a bien longtemps. Je gémis, je me pâme, je joue la comédie. C’est ce qu’il faut faire. Car tout ça est de ma faute. Je m’interroge sans relâche. J’ai dû me faire violer quand j'étais enfant, c’est la seule explication. Ou alors je suis frigide ? (encore pire !) Ca existe les femmes frigides, une vraie catastrophe pour les hommes, les pauvres.
Je m’en veux. Quelques fois je les arrête en plein milieu parce que je me mets à pleurer d’un coup. Je me confonds en excuse « Pardon, c’est moi, je suis désolée, j’ai un problème avec le sexe. Excuse-moi. On pourra recommencer plus tard. Pardon. »
Et je t’en ai parlé. De toutes mes inquiétudes, mes angoisses, mes incompréhensions. Ces hommes avec qui ça ne durait pas. Et jamais, non, jamais tu ne m’as contredite. Jamais tu ne m’as interrogée sur les femmes. Jamais tu ne m’as montré les lesbiennes autrement que comme de vicieuses perverses qui se prenaient pour des hommes et singeaient les couples "normaux". Je ne les ai jamais vues, jamais lues, jamais entendues. Elles n’existaient pas.
Oh toi ma France comme je te hais quelques fois.
A 26 ans j’ai su. J’ai compris le traumatisme que j’avais fait vivre à mon corps par ignorance. Ca a été dur. Très dur à accepter.
Mais c’était la vérité, cette vérité que tu m’as cachée, par ignorance, par bêtise, par peur. Je l'ignore et je me fiche de tes raisons. Rien ne justifie de telles tortures.
Si tu savais comme j’ai aimé qu’elle me prenne. Comme j’ai joui dans ses mains, dans sa bouche. Comme j’ai retrouvé mon corps, le plaisir, les décharges d’endorphines qui rendent le monde magique. Comme j’ai aimé caresser passionnément chaque petit morceau de sa peau, lui embrasser le cou, pénétrer son sexe, le sentir se refermer sur mes doigts et la regarder jouir. Si tu savais comme ma vie s’est transformée, comme je suis devenue une femme, une véritable femme, complète, entière, aimante et fière de pouvoir goûter un amour si intense.
La lesbophobie (en France) passe rarement par la violence physique. La lesbophobie c’est l’ignorance, l’invisibilité, le silence.
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Epilogue Petits exemples de lesbophobie ordinaire quand on est assumée :
Scène 1 - vécue à répétition des centaines de fois !
En soirée, un homme s’approche de moi et commence à me draguer très lourdement.
« - laisse tomber mon garçon, je suis lesbienne.
Lui sidéré parce que je n’ai pas quarante percings sur la gueule et que ce soir j’ai mis des talons :
- Nonnnnn ?
- Si si si, je te jure, j’aime les femmes, seulement les femmes.
Lui, avec un air très malin (il vient d’avoir l’idée du siècle !)
- Mais ça c’est parce que tu n’as pas rencontré le bon ! Moi, je te ferais changer d’avis. De toute façon, vous les lesbiennes, vous ne baisez pas vraiment. Je veux dire ! Y a pas de pénétration quoi » (et hop, clin d’œil complice et petit coup de coude amical !)
Pour ne pas l’insulter, je prends mes talons, ma petite bouille de gentille hétérosexuelle aux cheveux longs et je me casse.
Ce que je pense: « Mon choupinou, nous les lesbiennes on baise comme des dingues, on se pénètre dans tous les sens et on peut le faire de plein de façons différentes. Quand à toi, je suis sure que tu ferais un PD génial sauf que tu n’as jamais essayé de te prendre une bite dans le cul ! J’ai des copains si tu veux, je peux te présenter ! On sous-estime trop la stimuation de la prostate!»
Scène 2 -courante mais (chut… On n’a pas le droit d’en parler)-
Au travail, on est tous réunis à la cantine :
Simone : « Avec mon mari ce week-end, on a fait du bateau sur le Lac Leman c’était merveilleux. On a passé une super soirée tous les deux, il m’a sorti le grand jeu, c’était notre anniversaire (clin d’œil et gloussement de poule). »
Moi : « Ah oui, moi ce week-end avec ma nana –parce que oui, je suis lesbienne- on est allé au ciné voir superman 18, c’était vraiment sympa. »
[Grand silence choqué.]
Martine rattrape le coup en nous énumérant la liste de toutes les maladies que ses rejetons ont attrapé depuis le début de l’hiver.
Question interieure : Euh j’ai dit un truc qu’il ne fallait pas ? Vous avez détesté Superman 1, 2...17, et du coup, il ne faut surtout pas en parler ?
Plus tard, Caroline vient me voir en me disant : « Tu sais, moi ça ne me dérange pas que tu sois « homo ». »
Intérieurement : « Ah, ben en voilà une bonne nouvelle ! Et bien écoute, moi je vais réfléchir pour savoir si ça ne me dérange pas trop non plus que tu ais les yeux marrons. Je me fais une réunion avec moi-même et puis je t’envoie un fax quand j’ai décidé ! Euhh… Tu m’aurais dit la même chose si j’étais noire ? Du genre : « pssst : Tu sais, ça ne me dérange pas que tu sois noire ! » Ouf, quel soulagement, j’avais peur de me faire lapider. »
Je lui souris aimablement (un peu de retenue tout de même, je suis civilisée) et elle enchaîne : « Enfin, tant que tu ne me dragues pas ! » lol, petit de coup de coude complice dans les côtes !
Je pense : « Ma pauvre fille, faudrait me payer très cher pour que j’ai seulement envie de te voir toute nue. Tu sais, être lesbienne ne signifie pas que je vais me jeter sur toutes les chattes que je croise. Et puis, je n’ai pas pour habitude de violer les femmes et si il y avait eu une ouverture, je l’aurais sentie, je te promets ». Bon, je ne peux pas lui dire ça, elle va le prendre mal.
- Ne t’inquiète pas, je ne drague pas les hétéros. Merci d’être venue me dire ça. » Sourire aimable.
Elle repart fière d’elle, elle a fait sa B.A.
Moi, j’ai légèrement la nausée.
Scène 3 : la lesbophobie n’existe pas :
Toujours au travail, une amie m’informe que lors d’un repas avec quelques collègues l’une d’elle a commencé à critiquer âprement mon coming-out professionnel.
« Elle est chiante ! C’est bon, on a compris qu’elle était lesbienne, ça va, elle n’est pas obligée d’en parler comme ça. C’est sa vie privée, ça ne nous regarde pas. »
Bien sur, elle n’aurait jamais osé me le dire en face !
Je pense très très fort : « C’est quand même drôle qu’elle nous parle en permanence de ses gosses, du boulot de son mec, de ses cadeaux de saint valentin, du ménage qu’il ne fait pas etc. Mais que si j’aborde moi ma vie quotidienne avec ma nana, là, c’est « quand même ma vie privée quoi, je n’ai pas à l’étaler en place publique. » Sois lesbienne mais surtout « ferme ta gueule » !
Scène 4 : Les gens qui te posent des questions :
« Alors entre toutes les deux, qui fait l’homme et qui fait la femme ? » (et re-clin d’œil complice et petit coup de coude dans les côtes… Celle-là, ils ne la loupent jamais)
Je pense très fort : « Va te faire foutre sale con ! » Parce que là tout de suite, je suis fatiguée d’argumenter.
Scène 5 : je t’accepte donc je t’ignore :
Discussion entre collègues :
Géraldine : « Moi je suis contre le mariage homo parce que le mariage est une institution traditionnelle qui représente l’union d’un homme et d’une femme. Je pense qu’un couple gay ne doit pas pouvoir adopter parce que ce serait trop déstabilisant pour les enfants. »
Elle est à la limite de se retourner vers moi pour me demander mon approbation.
Je m'interroge : « Suis-je invisible ? A-t-elle conscience qu’elle est en train de me dire que je ne mérite pas un statut d’humain « normal » ? Si j’étais musulmane aurait-elle dit : « Moi je suis contre la construction des mosquées en France et je pense que les arabes seraient quand même mieux dans leur pays ? »
Là, je ne dis rien, je vais m’enfermer dans les toilettes pour pleurer.
Autre situation en famille. (Je t’accepte donc je t’ignore acte 2!)
Cela fait plusieurs semaines que je vois à la télé, que je lis dans les journaux ou sur internet qu’en tant que lesbienne, je suis un danger pour la société.
Et… Tout le monde s’en fout ! Ils s’en battent la carotte ! Ils sont indifférents au possible et personne ne me demande comment je le vis. Je leur propose de venir manifester avec moi en faveur du « mariage pour tous ». Ils me sourient alors en penchant la tête sur le côté (= compassion) et comme s’ils s’adressaient à une handicapée mentale, ils m’affirment que c’est bien que je me batte pour mes droits !
« Trop sympa les gars, vraiment ! Je sens que vous faîtes l’effort de comprendre ce que je vis ! Merci. Non, non, je ne me sens pas seule, quelle idée! ! »
Scène 6 : Parler de lesbophobie :
« Arrête, tu en fait tout un plat, nous on t’accepte (= te tolère). Je veux dire, c’est une caractéristique comme une autre. Je ne sais pas, c’est comme si tu adorais la soupe aux choux. »
Je pense : « Etonnant, je n’avais jamais eu l’idée de me marier avec une soupe au chou ! Je n’aurais jamais non plus l’idée de vouloir crier mon bonheur et ma joie de vivre un grand amour avec ma soupe aux choux. Je ne me suis jamais demandé comment bien faire l’amour à ma soupe au chou. Je n’ai jamais été obligée de faire croire que je préférais la soupe de carottes au risque de me faire exclure d’un groupe. Et je ne me suis jamais retrouvée terrifiée à l’idée de ne pas trouver de soupe aux choux dans ce monde adorateur de soupe de carottes »
Non, ce n’est pas la même chose.
Collègue, ami, famille, connaissance, un refrain qui revient souvent : « Je respecte ton choix de vie, ne t’en fais pas ! »
Je tape du pied dans ma tête! : L’homosexualité n’est pas un choix. Il faudrait être totalement masochiste pour préférer être exclue qu’intégrée de fait. On ne choisit pas la personne qu’on désire, ni celle qu’on aime. Ne respecte pas « mon choix » ! Je t’en supplie ne le respecte pas. Intéresse toi, lis sur ce thème, pose moi des vraies questions, parles en à tes enfants, communique sur le sujet, ouvre toi à la différence. Ne la tolère pas, pitié, je préfère encore que tu me rejettes. Pour toi, pour tes enfants, tes neveux, tes nièces, ton voisin de palier, ta mère ou ton père peut-être, ton frère, ta cousine, ne tolère pas, essaye de comprendre!