Attention, ceci est la première version, la version corrigée se trouve quelques messages plus bas. Merci !!! :mafio:
La valisette V1
Jezila fête ses vingt-cinq ans ce soir chez moi, à Port-au-Prince. Je l’ai rencontrée lors d’une campagne de prévention SIDA avec les prostituées du Champ-de-Mars. Cette diablesse longiligne, au visage plat et aux lèvres épaisses, riait en me tapant sur la cuisse. Les autres filles exultaient à chacun de ses mots crus, il était impossible de parler sérieusement. Son exubérance contagieuse et sa franchise me plurent, elle avait le même âge que moi, en ayant vécu le double.
Je l’ai revue à diverses occasions, dans le cadre du travail, puis au carnaval. Nous sommes devenues amies. Un jour, elle m’a confié son rêve de changer de métier : elle aurait voulu devenir esthéticienne. Avec deux collègues, son enthousiasme nous avait gagnées, alors nous avons décidé de lui payer des études : quelques mois dans une école privée. Il y a deux ans pour son anniversaire, nous lui avons offert une valisette de manucure. La plupart des instruments me sont étrangers ! Les pinces en métal m’évoquent l’attirail du bourreau, dans les illustrations pour enfants. Je comprends mal le temps que passent les Haïtiennes dans les salons de beauté, leurs faux cheveux et leurs ongles griffus. Chaque fois que je porte du vernis, il s’écaille au bout de deux heures. Quand je dis ça, Jezila s’esclaffe et me propose ses services, mais sa rudesse et la vue des instruments coupants me découragent.
Hier, en rentrant du concert, elle est tombée dans un fossé et s’est cassé une jambe. De quelle ravine s’agit-il ? Je l’ai déposée près de la maison de son petit ami américain et la zone est dépourvue de fossé. Rob rentre cette nuit des Gonaïves, il va pouvoir s’occuper d’elle. Au téléphone, elle m’a parlé d’une voiture qui l’avait frôlée, je lui ai suggéré de porter plainte, mais elle n’était plus sûre. Elle devait être plus saoule que je ne l’imaginais. Au son de sa voix angoissée, je n’ai pas insisté et l’ai invitée pour son anniversaire.
Voilà que je porte un plâtre pour mes vingt-cinq ans ! Depuis hier, les blanches me collent. Véronique me trouve « déprimée », c’est son mot. Elle m’organise une fête, dans sa résidence pour expatriés. Elle vient me chercher tout à l’heure dans son quatre-quatre. Les taxis refusent ce type de courses : la pente qui monte à la bourgeoisie boit trop de carburant. Sa gentillesse me touche, mais les blancs captent que dalle. Ils vénèrent le mythe de la pute repentie. Véronique a payé mes études et ma valise de manucure. Son geste m’a émue, ainsi que sa naïveté. Elle ne connaît ni la violence, ni la misère. Si comme elle, j’avais tout cet argent, je m’habillerais autrement ! Les blanches ne ressemblent à rien. Avec leurs pantalons informes et leurs T-shirts mous, leurs cheveux filasse attachés d’un vieil élastique et leurs chaussures de toile, elles sont si balourdes ! Les voir danser est un supplice. Normal que leurs hommes n’arrivent pas à leur faire des enfants et qu’elles sont obligées d’en adopter chez nous par avions entiers.
Rob travaille en Haïti depuis quelques mois. Il me plaisait à son arrivée, mais Jezila envoute les étrangers. Faut dire qu’elle a tout du fantasme ! Une sorte de Jessica Rabbit, version Caraïbes : avec ses gros seins défiant la pesanteur et la minceur de sa taille, ses rires à bouche grande ouverte, ses jupes moulantes et pailletées. Quand elle danse, son cul produit des secousses sismiques. Malgré tout, j’espère que Rob ne va pas s’en lasser trop vite. Si Jezila la nuit est affriolante, la version jour a de quoi effrayer. Elle est trop. Trop bruyante, trop maquillée, trop voyante. Au restaurant, elle gueule après les serveurs. Elle dit qu’ils lui manquent de respect. Elle méprise aussi bien les paysans, notre déesse des trottoirs fronce le nez dès qu’elle quitte la capitale : elle préfère les immondices de Port-au-Prince à la boue des campagnes.
Mon Rob est plutôt fier de sortir avec une esthéticienne doublée d’un volcan sexuel. Il m’offre plein de cadeaux : lecteur MP3, smartphone, parfums, et puis j’habite chez lui. Grâce à Véronique, je rencontre des blancs. Sa valisette me sert de caution morale et à eux aussi. En vrai, manucure des pauvres, ça rembourse même pas l’achat du vernis ! Ce qui compte, c’est le statut. Véronique a besoin de son conte de fée humanitaire. Pourtant, l’année prochaine, quand Rob rentrera chez lui, j’espère qu’il m’emmènera. Je veux quitter cette île qui nous dévore, mais je n’ose pas lui demander. S’il me laisse ici, faudra tout recommencer avec un autre. Malheureusement, j’ai l’habitude.
Si Rob épouse Jezila, je partagerai sa joie, pourtant… je suis pessimiste. Jezila nous fait rire, elle est pittoresque, mais imaginer Rob la présenter à sa mère ? Ou pire, à son père ! Je vois d’ici le bonhomme se dessiller les yeux et les globes rouler sur le tapis. Pour le mariage, Jezila ferait mieux de se chercher un vieux baroudeur sans parents, qui se fichera du qu’en-dira-t-on, mais bizarrement, elle n’aime pas les vieux. De toute façon, elle nie la réalité : Rob n’habite pas Las Vegas, mais un bled dans le Wyoming où elle mourrait d’ennui en moins de deux semaines. Quand j’imagine Jezila chez moi, en France… hors contexte, elle me fait honte. Elle est comme un souvenir de vacances : joliment colorée dans une boutique de Port-au-Prince, et affreusement kitsch dans votre salon, à Maubeuge. Jamais je ne pourrai lui dire tout ça. Qui suis-je pour annihiler son joli rêve irréaliste ?
Pour être crédible, ma valisette doit rapporter quelques billets. C’est pourquoi après le concert, je suis descendue sur le Champ-de-Mars. Quand Rob s’absente, j’en profite pour passer voir les copines. On rigole, on danse et je peins leurs ongles. Je retrouve d’anciens clients. La valise justifie les quelques billets que je gagne. Hier soir, on a commis l’erreur de tapiner trop près du palais national. Vers deux heures, les flics se sont abattus sur nous comme un vol de charognards. J’ai cavalé, titubant entre les arbres sur mes talons aiguilles. Arrivée au bord de la ravine, j’ai sauté. Plutôt la boue et les détritus quatre mètres plus bas, que d’être brutalisée par la police. Je vais devoir expliquer la perte de la valisette. Rob va me quitter. Véronique sera déçue. Qui suis-je pour annihiler son joli rêve irréaliste ?
La valisette : version corrigée
Jezila fête ses vingt-cinq ans ce soir chez moi, à Port-au-Prince. Je l’ai rencontrée lors d’une campagne de prévention contre le SIDA, mon ONG en organise souvent avec les prostituées du Champ-de-Mars. Sous la chaleur écrasante, le béton distillait ses parfums d’hydrocarbure et cette diablesse longiligne, au visage plat et aux lèvres épaisses, riait en me tapant sur la cuisse. Les autres filles exultaient à chacun de ses mots crus, il était impossible de parler sérieusement. Son exubérance contagieuse et sa franchise me plurent. Elle avait le même âge que moi, en ayant vécu le double.
Je l’ai revue à diverses occasions, dans le cadre du travail, puis au carnaval. Nous sommes devenues amies, du moins autant que le permettent nos différences socioculturelles. Un jour, elle m’a confié son rêve de changer de métier : elle aurait voulu devenir esthéticienne. Avec deux collègues, son enthousiasme nous avait gagnées, alors nous avons décidé de lui payer des études : quelques mois dans une école privée. Il y a deux ans, pour son anniversaire, nous lui avons offert une valisette de manucure. Encore aujourd’hui, la plupart des instruments me sont étrangers. Les pinces en métal m’évoquent l’attirail du bourreau, dans les illustrations pour enfants. Je comprends mal le temps que passent les Haïtiennes dans les salons de beauté, leurs faux cheveux et leurs ongles griffus. Les rares fois où je porte du vernis, il s’écaille au bout de deux heures et sur les pieds, c’est mon antimoustique qui le fait fondre ! Quand je lui raconte ça, Jezila s’esclaffe et me propose ses services, mais sa rudesse et la vue des pinces coupantes m’effrayent.
Hier soir, en rentrant du concert, je l’ai déposée près de la maison de Rob, son petit ami américain. Un peu plus tard, elle est tombée dans un fossé et s’est cassé une jambe. Je n’ai pas compris de quelle ravine il s’agissait. La zone m’en semble dépourvue, mais je peux me tromper, ici les reliefs sont tellement accidentés. Les montagnes trempent leurs pieds dans la mer, jouant à faire sauter la ville sur leurs genoux. Ravine, fossé, est-ce son créole que j’ai mal interprété ? Au téléphone, ce n’est pas évident. Elle m’a parlé d’une voiture qui l’avait frôlée, je lui ai suggéré de porter plainte, mais elle n’était plus sûre. Elle devait être plus saoule que je ne l’imaginais. Au son de sa voix angoissée, je n’ai pas insisté et l’ai invitée pour son anniversaire.
Misère, voilà que je porte un plâtre pour mes vingt-cinq ans ! Depuis que je suis tombée, les blanches me collent. Véro me dit comme ça que je suis « déprimée », c’est son mot. Elle m’organise une fête à sa résidence d’expatriés. Elle vient me chercher tout à l’heure en 4x4, car les taxis refusent de monter jusque-là : les pentes trop raides boivent tout le carburant. J’aime bien Véro, oui ! Mais les blancs comprennent rien à rien. Ils sont fous du mythe de la pute repentie. Véro m’a offert l’école, puis la valisette de manucure. Elle est gentille. Elle ne connaît ni la violence, ni la misère. Y a une question que je me pose : avec tout l’argent qu’elle possède, pourquoi elle se fringue comme ça ? Les blanches ne ressemblent à rien, non ! Elles portent des pantalons informes et des T-shirts ternes. Avec leurs gros souliers et leurs cheveux filasse retenus par un vieil élastique, elles sont gracieuses comme des vaches. Les voir danser est un supplice. Normal que leurs hommes n’arrivent pas à leur faire des enfants, et qu’elles sont obligées d’en adopter chez nous.
Rob travaille en Haïti depuis quelques mois. Il me plaisait à son arrivée, mais Jezila envoûte les étrangers. Faut dire qu’elle a tout du fantasme ! Une sorte de Jessica Rabbit, version Caraïbes : avec ses gros seins défiant la pesanteur et la minceur de sa taille, ses rires à bouche grande ouverte, ses jupes moulantes et pailletées. Quand elle danse, son cul tremble et tressaute au rythme des percussions. Malgré tout, j’espère que Rob ne va pas s’en lasser trop vite. Si Jezila la nuit est affriolante, la version jour a de quoi effrayer. Elle est trop. Trop bruyante, trop maquillée, trop voyante. Son parfum de pacotille terrasserait un bœuf. Au restaurant, elle gueule après les serveurs et elle méprise aussi les paysans. Notre déesse des trottoirs fronce le nez dès qu’elle quitte la capitale : elle préfère les immondices de Port-au-Prince à la boue des campagnes.
Véro me présente à tous ses amis blancs. Avant, elle ne pouvait pas, mais grâce à la valisette, j’ai changé de condition. Esthéticienne, c’est plus propre. En vérité, faire les ongles des pauvres ne rapporte pas d’argent, non ! À peine si ça rembourse l’achat du vernis. Peu importe, ce qui compte, c’est le statut. Véro a besoin de son conte de fées humanitaire. Mon Rob est fier de sa petite femme : une esthéticienne doublée d’un volcan sexuel ! Il m’offre plein de cadeaux : lecteur MP3, smartphone, parfums, et puis j’habite chez lui, logée nourrie. L’année prochaine, quand Rob va rentrer chez lui, j’aimerais qu’il m’emmène. Je veux quitter cette île qui nous mange. S’il me laisse ici, faudra tout recommencer avec un autre. Malheureusement, j’ai l’habitude.
Si Rob épouse Jezila, je partagerai sa joie, pourtant… je suis pessimiste. Jezila nous fait rire, elle est pittoresque, mais imaginer Rob la présenter à sa mère ? Ou pire, à son père ! Je vois d’ici le bonhomme se dessiller les yeux et les globes rouler sur le tapis. Pour le mariage, Jezila ferait mieux de se chercher un vieux baroudeur sans parents, qui se fichera du qu’en-dira-t-on, mais bizarrement, elle n’aime pas les vieux. De toute façon, elle nie la réalité : Rob n’habite pas Las Vegas, mais un bled dans le Wyoming où elle mourrait d’ennui en moins de deux semaines. Quand j’imagine Jezila chez moi, en France… hors contexte, elle me fait honte. Elle est comme un souvenir de vacances : joliment coloré dans une boutique de Port-au-Prince, et affreusement kitsch dans mon salon, à Maubeuge. Jamais je ne pourrai lui dire tout ça. Qui suis-je pour annihiler son joli rêve irréaliste ?
Pour être crédible, ma valise doit rapporter quelques sous. C’est pour ça que je suis descendue sur le Champs-de-Mars après le concert. Quand Rob s’absente, j’en profite pour voir les copines. On rit, on danse, je peins leurs ongles. Je vois d’anciens réguliers. Ma valisette couvre les quelques billets glanés. Hier soir, on a fait l’erreur de tapiner trop près du Palais National. La police a fondu sur nous comme un vol de rapaces. J’ai cavalé, titubant entre les arbres sur mes talons aiguilles. Arrivée au bord de la ravine, j’ai sauté. J'aime mieux la boue et les détritus trois mètres au fond, plutôt que la police me batte. Pour la valisette perdue, quelle explication je peux donner ? Véronique sera déçue. Je suis qui, pour détruire ainsi son joli petit rêve ?