Le défi en question :
Dans un texte de 1K mots mini rédigé à la première personne, tu dois placer ces 3 évènements :
1) un hamster qui vote communiste
2) deux mixeurs en panne qui discutent chez le réparateur
3) l'obtention d'un visa par un décapsuleur
Je pense avoir rempli le défi, j'ai juste fait un raccourci pour faciliter l'intégration d'un élément : un hamster qui vote communiste = un hamster communiste.
Ca m'a pris trois bonnes heures.
Je vous laisse juges. :P
Edit : putain, je me rends compte que j'ai pas écrit de texte de ce genre depuis 10 ans. :o
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K. Bic : la rivière de l'Esprit.
J'ai inscrit mon nom sur la porte de ce taudis, « Icare K. Bic ». Je me suis appliqué, c'est bien écrit. Mais quand je pense à la finalité de ce geste, j'ai des doutes. Personne ne viendra sonner. Faudrait-il déjà que quelqu'un me cherche, ou simplement sache que j'existe. Une vieille habitude sans doute. Assez pour que sa dernière itération m'ait échappé. La première par contre ne s'en ira qu'avec ma vie. C'était le dernier soir du monde.
J'étais petit, on venait d'emménager. Encore. Pour fuir les zones soufflées par les tempêtes électriques. C'était une résidence menue, rectangulaire, supportée par des poutres en bois. Seulement un étage, rez-de-chaussée et premier, ne comptabilisant pas plus de six appartements en tout et pour tout. Les allées couvertes s'étendaient hors des murs, comme deux longs balcons donnant sur les portes d'entrée. Je me souviens la couleur de cette ampoule qui éclairait la nôtre : un jaune vif qui tranchait. Je n'en avais jamais vu que des blanches, des ternes, des qui brillent juste assez pour trouver la serrure. J'ai su bien plus tard qu'il s'agissait d'un vestige, d'une antiquité, d'une ampoule à filament. Qui datait de l'époque où l'oxygène était gratuit. Je l'avais déduit en grandissant, sans confirmation. Personne n'en avait jamais vu, et cette résidence n'est sûrement plus qu'une ruine maintenant. Alors ils ne connaissaient pas cette couleur. Moi, j'étais sûr que c'était celle du soleil. Pas ce vieux tas de poussière. Quand il brillait encore.
On avait rentré les quelques cartons qui nous suivaient toujours. Le nécessaire. L'irrémédiable. Thia était avec, à l'intérieur, allongée à attendre que le temps passe. J'étais dehors. Dans cette petite allée, au premier étage, avec une vue banale sur ce quartier de maisons basses. Éclairé par cette étoile minuscule et parfois clignante. Assis sur le parquet, dessinant avec attention les lettres de mon nom sur un bout de papier grisâtre et usé. Quand la lune s'est décrochée. Littéralement. J'ai senti le sol vibrer, j'ai levé les yeux. La lune tombait. Vers la terre. En s'enflammant, orange verte. C'était le dernier soir du monde. La blessure de trop. Et la suite, on la connait tous.
Ce foutu appartement est plein de poussière. Et Thia n'y mettra jamais les pieds. De vivant, je n'ai plus que ce con de hamster. Flemmard et communiste. Sa seule motivation dans la vie, c'est poser des bombes. Je vous l'avais dit qu'il était con. Il n'y a plus personne à faire péter... mais il en pose encore. Je n'ai que ça de vivant sous la main. La rivière de l'Esprit est plus efficace chez les êtres d'eau. C'était ça, ou le coller sur un ustensile. Et le potentiel conversationnel d'un objet, c'est désœuvrant. J'ai déjà entendu deux mixeurs communiquer entre eux chez le réparateur, ça ne m'a pas convaincu. Ils s'engueulaient, comme pour se confirmer qu'ils existaient.
On ne peut pas leur en vouloir, la rivière de l'Esprit n'octroie pas d'âme naturelle. Qu'un flux artificiel de données auquel les animaux et les choses peuvent être raccordés. Une rivière dont le lit n'est qu'une systématisation du savoir humain par les humains, qu'une invention médicale, pour sortir les derniers hommes de la solitude, qu'ils continuent à parler, à s'intéresser. Ils en avaient tous obtenus au moins deux ou trois de ces puces. De ces âmes de poche, à coller partout. Mais elles ont deux limitations essentielles : d'abord leur volonté est fictive, purement causale, mécanique, triant leurs affects et leurs volitions parmi des données finies, fabriquées, artificielles ; et surtout, leurs fonctions potentielles dépendent étroitement de la morphologie et du métabolisme de l'hôte. C'est abstrait dit comme ça, mais quand vous demandez un visa à un décapsuleur, ça devient tout de suite très concret sans pour autant être pratique. Ça se transforme très vite en moment surréaliste, je parle d'expérience : les institutions avaient tenté l'aventure pour se conserver. On s'est vite retrouvé à acheter du pain à des brosses à dents, son tabac à des livres qui se citaient sans cesse... Avec dix minutes de recul, on savait déjà que ça nous achèverait d'absurdité. Pas besoin d'être une flèche.
Bref, moi, je l'ai collé sur un hamster qui devait être beau et noir, avant de devenir roux. Roux et communiste. La rivière de l'Esprit ne s'était vraiment pas emmerdée sur ce coup-là, pour allouer une conscience politique adéquate à une des vermines les plus grégaires. Par contre, ça m'a bien surpris, le coup du terrorisme. Je pensais que les données violentes avaient été censurées après les premiers meurtres. Les sentiments négatifs aussi n'auraient pas dû être disponibles. Alors que Léni, lui, il est complètement bipolaire. Certains jours, il se lève les yeux soumis au vide, hagard, comme si sa volonté tombait en panne, et d'autres jours je ne le vois revenir qu'après deux, trois attentats, inutiles, gratuits, mais qui le connectent au sentiment de joie. Le réseau n'est plus vraiment entretenu, il doit y avoir des interférences partout. Et cette vie de merde a peut-être conditionné son programme d'apprentissage. Puis si par-dessus le marché tous les êtres raccordés s'étaient mis à saturer le réseau de sentiments négatifs... Je n'en sais rien. A vrai dire, vu la densité des hommes, je pense qu'on n'en saura rien. Définitivement.
Thia a disparu le dernier soir du monde. Je n'ai jamais su si elle était en vie. Mais je me doute bien que non. Je me dis qu'elle est tombée avec la lune. Avant que ce monde ne devienne ingrat. Que les organismes et l'univers n'aient plus la même trajectoire, que les liens ne cessent de s'affiner et finissent par lâcher. Dans l'hostilité ambiante. Alors je la préfère morte. Même si je sais que sa matière a encore à disparaître, en crissant entre les dimensions. La mienne aussi. Sous une ultime lumière jaune vif, je l'espère. Chaleureuse et éternelle. Mais que rien ne supportera. Et ce con de hamster qui court dans tous les sens en scandant des chants communistes, j'ai hâte qu'il crève lui aussi.