Une des pièces d'un petit recueil perso, entamé avec Des vacances ?
Je l'ai écrit il y a quelques temps mais à la relecture j'ai peur que la chute soit trop attendue, non ?
Incendie de steak grillé, champagne renversé sur le canapé à carreaux. Il y a du vomi sur les vitres, avec des morceaux que le soleil a séché depuis plusieurs jours. Des verres brisés jonchent les sol au milieu du tapis brûlé et fondu par des charbons de chicha. Le sable s'est engouffré dans chaque ouverture de la porte, et recouvre maintenant le lino, parfois jusqu'à quinze centimètre d'épaisseur. J'observe la scène en ouvrant les yeux. Les rideaux arrachés trempent dans un bain de bière, il y a encore de la mescaline sur la table, éparpillée entre les feuilles de papiers, les joints et les cendres. Et un feutre traine sans capuchon en dessous d'un graffiti que je ne reconnais pas, dans un coin de la pièce.
J'ai besoin d'air, et d'une rasade d'eau. L'esprit totalement embué, je me lève difficilement de la banquette, enfile mes pantoufles, tourne la poignée. La porte du camping car s'ouvre sur le paysage chaotique du désert de Gobi. J'avance armé de mes lunettes noires pour lutter contre l'assaut visuel du soleil de plomb hissé haut dans le ciel. Je descends les quelques marches en râpe à fromage métallique. Un pas dans le sable, puis deux. Je passe le morceau de cuir qui me sert de langue sur mes lèvres craquelées espérant provoquer une fin de salivation. Mais rien ne se produit. Mes cheveux se jettent sur mon visage à cause de la soufflerie brûlante qui circule entre ces dunes mortelles. Protégé des brûlures par un manteau de fourrure, j'exhibe mon slip blanc aux quelques San Pedro se hissant des amas de roches tels des bougies hérissés de lignes de pointes.
Trois mois que je suis dans ce bac à sable géant, à jouer comme un gosse avec un seau et une pelle. Sauf que moi je creuse le trou de l'alcool avec des glaçons sortis directement de ma glacière électrique alimentée par rayonnement solaire. Il faut dire que j'ai trouvé le coin qui convient à ce genre de technologies. Du coup, j'ai le courant, l'alcool, et les conserves pour survivre.
Je croise parfois des caravanes et nous fumons ensemble autour d'un feu. Certains passent régulièrement. D'autres non. Nous échangeons de la nourriture ou des moments silencieux à regarder les étoiles. Ils savent que je ne suis pas très loin de la route principale, et c'est un endroit de passage plutôt fréquenté. Tout du moins par rapport à moi, simple mouton d'opiniâtreté qui n'aspire aujourd'hui qu'à la tranquillité de l'âme. La solitude est ma sortie de secours, l'enseigne ostentatoire de ma vie que j'ai brandi fièrement durant des années. Je reste avec elle, car je ne me résous à la quitter. Pour l'instant, elle s'en va alors que se tient devant moi un reptile sans pattes qui me crache dessus en dodelinant de la tête. Il houspille en sifflant, tirant sa langue entre ses crocs arqués.
Je fronce les sourcils et plisse les yeux en avançant la tête. De ma vision troublée par les drogues, je distingue une coiffe plate élargie au niveau du cou, caractéristique des cobras. Hélas il est trop tard pour prendre des distances avec la bête. Elle a dû se sentir agressée tant je me suis approchée, et en un éclair elle me fonce dessus et me mord au poignet.
Ah putain, saleté de bestiole ! Je l'attrape alors de mon autre main par le cou, et la décroche de ma peau en tirant dessus. Puis, je la jette de toutes mes forces comme un préservatif usagé contre le van. Mais mon lancé est mal cadré, ce n'est pas ma bonne main. Le reptile fuse en faisant des s en l'air, il passe la porte grande ouverte et continue pour se vautrer contre l'armoire à glace. Parfait, je vais même pouvoir m'occuper de mon agresseur, une fois que j'aurais pris soin de moi. Car l'urgence n'attend pas quand il s'agit de ce type de blessures.
Je me rappelle avec horreur un documentaire traitant de l'effet coagulant du venin de serpent sur le sang humain. Si je ne fais rien d'ici moins de deux minutes, j'aurai bientôt du pudding dans les veines, incapable de circuler correctement. Mon coeur tentera bien quelques instants de pomper tout ça, mais autant avaler un poulet frites sans ketchup avec une paille. Et puis le poison va me faire mal au crâne, me bousiller les neurones, et je baverai une mousse savonneuse avant de m'éteindre dans le sable pour servir de barbecue pour les espèces locales. Je ne vois qu'une solution : la chaleur de la braise. C'est un vieux truc de campeur que d'approcher un foyer incandescent sur la plaie pour stopper l'action du venin. Et justement, il doit me rester quelques cigarettes. Je m'empresse de fermer la porte arrière et cours à l'avant du véhicule. J'ouvre un paquet et lève devant mes yeux mon ultime chance. La toute dernière clope. Celle de la survie. Je la craque avec l'allume cigare, et me la pose à deux millimètres de la plaie. Je réfléchis cinq secondes, puis la sépare en deux ; un pour chaque croc. Je ne sais pas si je devrais commencer à ressentir le venin bouillir, je crains un instant qu'il ne soit déjà disséminé dans tout mon organisme. D'ailleurs j'ai quelques vertiges que je ne saurais vraiment resituer. Peut-être n'est-ce que ma propre peur, l'adrénaline me montant au cerveau et me faisant tourner la tête.
Quelques minutes ont passé déjà, et je ne me sens pas mourir. Accoudé au volant, je décide donc de fumer les deux fins de ma cigarette pour me remettre de mes émotions, en songeant au moyen adéquat de me venger du vile reptile. Le faire cuire, ou l'attacher à un arbuste ? Le planter sur les cactus ou faire un noeud de chaise avec ses anneaux ? Des centaines d'idées me traversent l'esprit, mais je ne parviens pas à choisir une méthode satisfaisante. En attendant, je décide d'aller le mettre au frigo pour voir si son sang froid survit bien au froid.
Je ferme mon manteau, m'entoure les mains avec une ceinture en cuir, et retourne à l'arrière du véhicule en pataugeant dans le sable chaud. J'ouvre la porte violemment en tendant le par-soleil devant mes mains. Puis, n'observant aucun mouvement en particulier, je braque la lumière de mon téléphone portable et entreprend de grimper doucement à l'intérieur. Le placard en contreplaqué n'a pas bougé, mais une tache gluante est étendue sur le miroir rivé. Sur le linoléum desséché, il m'est impossible de suivre la trace du cobra à cause des multiples autres traces dans le sable. Cependant le simple mobilier de ma demeure m'offre un avantage. La cuisinière dépasse du sol au même titre que la salle de bain et les placards du fond, n'offrant aucun abris au sol, hormis sous la table derrière une banquette, ou à l'arrière du véhicule. Sauf bien sûr si cette bestiole sait escalader mes étagères en hauteur, mon lit escamotable ou le lavabo rempli de bière bouillante. J'avance donc accroupis timidement derrière mon bouclier de toile réfléchissante pour observer sous la table. Puis dans le coffre. Rien. Un regard au dessus, je tire les rideaux pour amener de la lumière. Pas un mouvement. Je baisse alors les yeux sur la porte, ouverte en grand.
Et merde, je me suis fait doubler par un serpent. Il s'est probablement fait la malle et court ameuter ses potes pour se refaire un casse-dalle en famille. C'est con, mais au final je trouve ça juste. Il a essayé en vain de me tuer, et moi c'est pareil, j'ai juste essayé. Maintenant que j'ai deux trous dans la peau et lui probablement une côte brisée, je trouve ça plutôt légitime de ne pas l'avoir exécuté. Nous nous sommes rencontré, ce fut foudroyant, mais on s'en sort pas si mal. Je suis tenté de le suivre, au moins pour le saluer, et voir où il va. Je me dirige donc à mon tour vers la porte, passe l'encadrure en rabattant mes lunettes sur mon visage. Tandis que je descends les marches fixées comme un escabeau sous la carrosserie, mon regard cherche la forme longiligne du cobra ondulant sur les dunes. Arrivé à la dernière, j'avance le pied au dessus du sable et le pose sur une matière plus moelleuse.
Le serpent siffle à la mort. Je n'ai pas le temps de baisser les yeux qu'il se jette sur le mollet qui lui écrase l'estomac. Juste entre mon manteau et mes chaussettes enfoncées dans mes pantoufles, il y a le seul endroit de mon anatomie qui soit à découvert, le bas de mes tibias. Et ce petit fils de chien est tombé pile poil dessus ! Par réflexe, je lève la jambe libérant ainsi l'animal qui se met à courir ventre à terre, s'enfuyant cette fois dans les aspérités du désert.
Aïe putain, ça recommence. Vite, une cigarette ! Je n'ose pas marcher de peur d'accélérer le rythme du venin dans mon corps. Il faut que je réfléchisse. Posément, tranquillement. Je n'ai plus de cigarette, et l'allume cigare ne sera pas très efficace niché dans son trou. Je dois sucer la plaie. Bon dieu, pourquoi je n'y ai pas pensé avant ? C'était si con, et pourtant. J'ai un peu de dégout à l'idée d'avaler par mégarde une dose mortelle de venin. Tant pis, j'essaye, enfin… C'est sans compter sur mon anatomie un peu rouillée. Ne parvenant pas à ramener l'arrière bas de mon mollet au niveau de ma bouche, je m'allonge sur la dune, pris de nausée. Je n'ai pas d'antidote contre le venin, ni de seringues ventouses. Pendant que je me dis que c'est fini, je constate qu'il est déjà réellement trop tard. Je suis paralysé, mon coeur bats à cent à l'heure et je bave en serrant les dents, les yeux ouverts et pleins de larmes.
Ca ressemble un peu à passer sa vie à fuir l'humanité, et mourir de la main de la nature.