Aveugle. Je suis aveugle, je ne vois rien de tout ce qui m'entoure et c'est ce qui me rend malheureux. Ce qui me détruit. Je découvre ce bonhomme dans mon corps, dans ma conscience. Je le rencontre de si loin qu'il me parait indistinct, mal dessiné. Suis-je réellement incapable de me souvenir de ce qui me définit ? Je me fais effectivement l'effet pitoyable de ne pas connaitre cette personne, de l'observer de l'extérieur. Je la vois agir de manière risible, et je ne peux rien y changer ; si floue, si imprécise, si perdue que je n'ose l'appeler 'je'.
Il, donc, se lève de son sofa en laissant sa tasse de café descendue à la va-vite en un incendie de gorge noyant son oesophage du breuvage ébouillanté. La télécommande de la télévision rebondit sur le tapis lorsqu'elle n'adhère plus à son jean, éteignant au passage le programme des informations nationales. Quant à lui, il se prend les pieds dans tout ce qui traine en évoluant dans le salon plus bordélique que le marché d'Istanbul ; d'où l'état apocalyptique de ses pantoufles dont le molleton s'est écrasé en une crêpe de coton.
Cela fait plusieurs minutes que le téléphone sonne, et il se dit "heureusement que j'ai acheté une antiquité sans répondeur, on se croirait dans un film". Il tente de nager dans le foutoir de son habitat en se dirigeant vers le combiné raccroché sur sa base émettant un dring des plus désagréables, mais qui a au moins l'utilité de le tirer de son immobilisme déconnecté de la réalité. Enfin, après avoir trainé le bas de son peignoir au milieu des objets hétéroclites jonchant sur le sol - allant du ballon de foot au clavier d'ordinateur, en passant par des chaussettes solitaires abandonnées, des emballages de chocolat et divers accessoires plus ou moins futiles - il parvient enfin à s'emparer de la poignée en plastique, qu'il pose entre son oreille et son épaule tandis qu'il s'empare d'une tartine dont il époussette la cendre à l'aide d'un blaireau antique. Tout en mâchouillant le pain à moitié rassis et la confiture séchée, le bonhomme singe pitoyablement des mimiques pour conserver son équilibre précaire au sommet de la pile d'affaires au pied du petit buffet, trifouillant dans la corbeille à trucs inutiles.
- Hmm… Ah… ouioui. Comment ça ? Ok, je saisis. C'est ça, à toute à l'heure.
Rien du tout. Après avoir raccroché, le bonhomme semble s'éveiller d'un profond sommeil.
"Qu'est-ce que je fous là", se dit-il comme s'il remarquait à peine les rayons du soleil perçant aux bords des rideaux mollement tendus. Il plisse les yeux, un peu comme après un somme lors de ces vols transcontinentaux où l'on peut dormir avec un cache yeux pour simuler l'absence de lumière de la nuit.
Bon sang. Le mec s'empare des clés, prends un paquet de cigarettes caché entre la commode et le radiateur, puis se traine, toujours en peignoir pantoufles, jusqu'au pas de sa porte, qu'il ouvre puis referme derrière lui. Dehors, le vent s'engouffre sous ses mollets et fait voleter les pans de son manteau de velours. Quelques rares véhicules arpentent la ville alors que le soleil commence à tomber du côté de l'après-midi, et, ayant mis ses lunettes de soleil, le bonhomme marche sans prêter attention à quoi que ce soit autour de lui.
C'est donc tout naturellement qu'il ne voit pas le cabriolet déboucher sur sa droite, malgré le bruit assourdissant de son v8 turbo.
Le bonhomme ouvre les yeux et remarque le sang qui s'est malencontreusement délogé de son arcade pour s'étaler sur le sol. Il tente de se lever pour ne pas accrocher de miettes de route sur son peignoir un peu scratchy. Hélas, ses membres ne répondent plus à ses impulsions nerveuses, et il ne peut que gigoter du regard et admirer le macadam en mode macro. Durant d'interminables minutes, il reste donc le ventre collé au goudron, à respirer les gaz d'échappements en écoutant les déflagrations de ces gargarismes du rectum des maudites bestioles mécaniques qui semblent passer sans le voir, et sans qu'il puisse les voir. Puis le paysage sonore se rempli d'espoir lorsqu'il entend enfin la sirène du véhicule de secours qui se ramène, encore plus dangereux que le cabriolet, mais dont personne n'ose entacher l'urgente mission de klaxons insolents.
Des médecins, infirmiers et brancardiers s'extraient de l'ambulance en quelques claquements de portes et de talons sur le sol. Certains vont interroger le propriétaire pendant que d'autres s'amassent autour du type en manteau d'intérieur. Celui-ci entend des voix inquisitrices s'inquiétant de son état de conscience. Incapable de répondre, il attend qu'on le palpe par précaution : les agents de la santé n'ont pas intérêt à brusquer ses dégâts corporels en froissant malencontreusement son enveloppe charnelle. Après vérification, des mains le retournent délicatement. Il voit alors le ciel et les nuages, la cimes des immeubles, et les visages dont l'expérience a appris à cacher le dégout à la vue du sang et de la chair. Puis, quelques mots le font frémir. Quelques mots que personne ne devrait avoir à entendre concernant sa propre personne.
- Mince, on arrive trop tard. Cet homme est mort.
Après avoir écarquillé les yeux si fort qu'ils auraient pu sauter de leurs orbites, je prends soudain la force de me lever d'un geste brusque en poussant un cri des plus affolés.
Et là, j'assiste à un spectacle qui aurait de quoi réveiller un mort : mon corps est resté allongée sur le sol, et j'ai la face remodelée façon Francis Bacon. Personne ne semble avoir remarqué que ce que je ne peux que considérer comme mon ectoplasme s'est mis debout en traversant mon cadavre, et je suis là à les regarder me regarder d'un air désolé. C'est une vrai boucherie. Mon hémoglobine s'est étendue comme l'expérience de Franklin sur plusieurs mètres carrés autour de mon crâne fendu et de mes mollets pliés comme des bâtons fluo de secours, bien qu'il soit en partie épongé par le coton de mon peignoir.
Je reste bouche bée au moins cinq minutes devant ce type décédé, complètement désarçonné. Que vais-je faire ? Je voudrais leur crier que je suis encore là, mais me revient en mémoire ce film avec Philippe Noiret, dont j'ai la désagréable impression d'interpréter la version live en direct. Impossible qu'ils m'entendent, je suis un fantôme.
Alors, dans l'expectative du jugement dernier, et plutôt indécis quant à ce que je pourrais faire de ma mort toute récente, je décide de monter à l'arrière de l'ambulance lorsque les brancardiers chargent ma dépouille.
Arrivé à la morgue, je ne suis qu'à moitié surpris d'apercevoir d'autres bonhommes transparents, dont les dommages physiques sont tous plus rocambolesques les uns que les autres.
Ils m'accueillent d'un salut amicalement triste, et je reste silencieux en leur serrant la main, signe humain de respect, presque dérisoire puisque mimé au travers de nos corps intangibles...