Alors, hm, voilà un texte écrit aujourd'hui. C'est autobiographique et ce qui est drôle, c'est que pour une fois, alors que je suis bien plus à l'aise en "je", j'ai écrit spontanément à la 3e personne du singulier. C'est en train de m'arriver en ce moment, et étant donné mon étonnement quant à ce que je peux ressentir, j'ai eu envie d'en pondre un truc. Du coup, ne vous formalisez pas pour le fond, je le prends comme un exercice de forme et, du coup, tous vos commentaires sont les bienvenus ! :) (je précise quand même que c'est un peu romancé, hein ! *tente de sauver son image*) Le titre n'est pas terrible, mais je n'étais vraiment pas inspirée...
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En pièces détachées
Elle déménageait pour la première fois. Plantée au milieu de son minuscule studio où s’entassaient des cartons chargés de livres et de disques, figée entre ses valises aux coutures tendues dans lesquelles elle avait jeté ses vêtements à l’arrache, la tête ailleurs, elle observait ses murs désormais déserts et immaculés où subsistaient encore quelques morceaux de bande adhésive récalcitrants. Son regard parcourut la pièce point par point, s’attachant désespérément à chaque recoin qu’elle n’avait jamais assez pris la peine d’étudier. L’échelle menant à la mezzanine reposait tristement contre les poutres massives qui soutenaient les combles ; elle semblait lasse, elle aussi, cruellement esseulée. Elle avait pourtant eu le temps de s’y préparer. La nouvelle était tombée il y a un mois. Thomas le lui avait annoncé sans détour ; pour lui, ça n’était pas nouveau.
« On doit quitter l’appart’, on ne peut plus le garder. »
Elle avait acquiescé d’un air distrait. Sur le coup, elle avait traité l’information comme elle le faisait toujours lorsqu’il y avait un problème. Elle s’était dit « on verra plus tard, il y a sans doute une solution. Ca va s’arranger ». Et puis, au fond, la perspective d’abandonner cet appartement lui semblait inconcevable.
En réalité, elle savait que ça arriverait. Pendant des mois, Thomas et elle avaient préféré ignorer les relances incessantes du propriétaire qui réclamait les loyers qu’ils payaient systématiquement en retard faute de moyens et à défaut, surtout, de s’en préoccuper ; les lettres s’amoncelaient négligemment sur leur bureau fait main où ils déposaient toutes les choses qui ne les intéressaient pas. Ils les oubliaient toujours, jusqu’à la suivante.
Elle s’était installée chez lui sans vraiment s’en rendre compte ; lorsque leur histoire avait débuté, elle avait délaissé la fac, préférant la chaleur de son vingt-mètre carrés à ses voyages routiniers, incessants, dans les boyaux de la capitale. Chaque weekend, elle prenait le train et emportait avec elle plus de vêtements que la dernière fois. Lorsqu’elle avait décidé d’arrêter les cours cette année-là, les weekends s’étaient transformés en semaines et les semaines en mois. Quand elle parlait de chez elle, elle pensait à chez lui, et si elle voulait dire « chez lui », elle disait « chez nous ». De l’extérieur, on aurait pu affirmer, à juste titre et selon l’expression commune, qu’ils vivaient dans une bulle. De l’intérieur, l’image était risible. Ce n’était pas dans une bulle, qu’ils vivaient, mais dans une capsule fortifiée, forgée dans l’acier le plus solide, un véritable bunker, une panic room que rien n’aurait pu pénétrer ; elle flottait en orbite, légère, en marge du monde.
Ils s’accommodaient d’un confort dérisoire et ne désiraient de toute façon que peu de choses. Ils disséminaient leur maigre fortune dans des feuilles à rouler d’origine biologique, du tabac blond, de l’herbe, et assez de nourriture pour constituer un repas par jour, quelques extras en plus. Ils signaient des chèques en bois s’ils avaient envie d’un pavé de bœuf au restaurant du coin ou, de temps à autres, d’une crêpe dégoulinante de foie gras et de pommes caramélisées. Leurs sorties se limitaient principalement à des quêtes archaïques. Il fallait manger, il fallait fumer ; le reste n’était qu’exception parfois bienvenue, d’autres fois contrainte.
L’immeuble était vieux, ils vivaient sous les toits. Leur chez-eux improvisé était résolument exigu mais d’un charme indicible. Les poutres en bois foncé contrastaient harmonieusement avec la blancheur impeccable des cloisons et laissaient constamment filtrer un filet d’air frais ; l’hiver, même à l’intérieur, ils étaient toujours flanqués d’une écharpe et d’un pull (en laine épaisse, de préférence). Leur vieux chauffage électrique ne fonctionnait que si on le réglait à température maximale. Il en résultait des notes d’électricité faramineuses et un sempiternel dilemme ; souffrir du souffle chaud et étouffant du radiateur ou de la morsure vicieuse et paralysante du froid. Une prise électrique pendait lamentablement sous la fenêtre, hors du mur, juste derrière les deux matelas qui leur servaient de canapé. Elle exhibait constamment ses fils, et ils la renfonçaient gauchement dans le plâtre effrité. Elle retombait inlassablement, la gueule ouverte. Et ils recommençaient. De toute façon, les cloisons étaient si fines, si fragiles, que pendant la nuit, ils pouvaient entendre leur voisine se retourner dans son lit. Mais ils étaient chez eux, et ils y étaient bien.
Ils avaient quelques rêves. Pas grand-chose, à peine quelques souhaits formulés confusément, le regard détourné, lorsqu’ils connaissaient des états franchement méditatifs. Elle voulait écrire ; il aimait dessiner. Il leur arrivait parfois de gribouiller côte à côte, lui au crayon, elle à la plume, à la lumière orangée d’une lampe poussiéreuse qui éclairait mal leurs œuvres hésitantes, toujours inachevées. On entendait Lauryn Hill chanter Killing Me Soflty en fond sonore.
Comme Thomas rencontrait des problèmes avec son employeur, il avait fini par ne plus se rendre sur son lieu de travail, en conséquence de quoi son salaire ne lui était plus versé. Le patron, bon prince, ne s’enquit pas de ce qu’il advenait de lui. De toute façon, le bail touchait à la fin et le propriétaire, lassé, refusait catégoriquement de le prolonger.
Elle avait réalisé le jour où, pour la première fois, on les informa qu’une visite avait été prévue le surlendemain. Ils s’étaient levés de mauvaise humeur, au milieu de l’après-midi, et avaient rangé dans l’urgence. Lorsque l’agent immobilier était arrivée, son client vissé au train, elle les avait regardés d’un œil méprisant. Ils étaient des intrus, des parasites, et ils souillaient son intimité, leur intimité. Ils observaient les murs, calculaient les angles, et ils ne comprenaient rien. Ils ne comprenaient pas à quel point ils aimaient ce taudis étudiant qui, pour eux, ne représentait rien d’autre que trois-cent euros par mois. Le type, un trentenaire a l’air benêt, ne méritait pas d’habiter ces murs où elle avait vécu, de dormir là où elle avait rêvé, de se décrasser là où elle avait pleuré et de baiser là où elle avait aimé. Aussi Thomas et elle ne s’étaient pas privés d’insister sur l’insonorisation scandaleuse de l’immeuble, le froid douloureux dû aux poutres enfoncées maladroitement dans les murs, le danger que représentait l’échelle qui n’avait jamais été fixée à la charpente et, par-dessus tout, sur le fait qu’il était réellement affligeant d’avoir à repositionner continuellement la prise qui s’affaissait chaque jour un peu plus. Le type était reparti hésitant, l’air pas très convaincu. Cette victoire ne signifiait pas grand-chose. Il fallait partir de toute façon.
Alors elle se tenait là, au milieu du vide, et elle examinait cette pièce qui lui semblait maintenant si étrangère. Au fond, elle se sentait stupide ; ce n’était rien qu’un studio bourré de défauts, ils en trouveraient un autre, et Thomas reprendrait le travail. Ils aménageraient ailleurs, ils installeraient la lampe surannée dans un coin de la pièce, et ils gribouilleraient autre part, sur un vrai canapé, peut-être. Mais, les yeux rivés sur un point invisible, quelque part sur le mur, elle se souvint des nuits, des rêves, des Fugees, de tout ce que cette chambre imparfaite avait abrité et couvé, témoin silencieuse de moments qui ne lui restaient plus qu’en souvenirs, égarés quelque part dans les rouages infinis de sa mémoire. On emporta les cartons d’où débordaient des piles branlantes de livres qu’ils avaient accumulés tout ce temps. Elle aperçut quelques photos dans des sacs, des vêtements qu’elle croyait avoir perdu, de petits mots qu’elle lui avait laissé sur le coin de la table, les tasses dans lesquelles ils buvaient leur café, et l’appareil photo qui avait en mémoire un nombre ahurissant d’instants figés appartenant à cet endroit. On chargea insoucieusement le tout à l’arrière d’un camion crasseux sans y faire trop attention. Et, debout devant la porte de l’immeuble, elle le regarda emporter au loin sa vie en pièces détachées.