La suite du dialogue d'un pauvre illuminé qui parle aux arbres. ->là<- (http://monde-ecriture.com/forum/index.php/topic,6593.0.html)
- Et sinon, à part le ciel, y'a quoi que vous trouvez cool, vous les arbres ? Parce qu'effectivement, j'ai regardé hier soir au moment où le soleil se couchait, et c'est incroyable, en dix minutes même pas, j'ai pu observer tellement de trucs de fous ! Au début je ne voyais qu'un ensemble, un peu comme un paysage de carte postale. C'était très beau d'ailleurs, ce orange, ce rose. Ca ressemblait à une peinture. Et puis j'ai regardé en détail. Les sapins découpés au dessus de la colline, les tapis de nuages gris, le vol des oiseaux. Bon après je suis rentré, parce qu'il s'est mis à pleuvoir.
- Ah oui ? Et bien tu veux savoir ce que j'aime à part mater les culs des oiseaux : la pluie. C'est plutôt cool quand tu y penses, même si évidemment, pour moi c'est comparable à un buffet chinois à volonté. Lorsque l'eau tombe, elle réveille des particules minérales que j'aspire en buvant, et ça me nourrit. Du coup j'aime la pluie comme tu aimes le mcdo, même si c'est encore plus fast que fast… Et puis c'est rafraichissant, tu ne trouves pas ? Mon écorce et mes feuilles supportent assez bien l'eau, tant qu'il n'y a pas trop de gaz acides dedans. Et généralement il y a du vent ces moments là, donc ça me fait bouger. C'est un peu mon sport à moi la tempête, tu vois ?
- Mais la photosynthèse ? Ca t'épuise pas quand y'a plus de soleil ?
- Eh oui, un petit peu, mais c'est bon pour l'endurance, et puis j'y suis adapté quoi, c'est pas comme si j'avais vécu dans une boîte en ciment toute ma vie. Je porte pas de k-way, ni de gants ou de bonnet, d'ailleurs pour être honnête, de ce côté là je vous trouve parfois ridiculement frileux, mais ce n'est qu'un avis. La pluie donc : ce n'est que de l'eau, au final, je vois pas vraiment pourquoi vous en faites tout un plat. C'est comme quand tu prends ta douche, sauf que ça tombe de quatre kilomètres plus haut. Ca masse, ça détend.
- Moui, c'est vrai je n'y avais pas pensé. Mais j'aime pas quand mes vêtements sont trempés.
- Bin il est là le problème : tu sors pas sous la pluie parce que tu ne portes pas tes vêtements sous la douche, du coup t'es pas habitué.
- Mais voyons si c'était rentable ils auraient inventé le shampooing-lessive. Et puis comment je fais pour les chaussures ?
- T'as bien un paillasson nan ? De toutes façons moi je veux pas te forcer.
- Et alors, c'est tout ? Le ciel et le ciel qui pisse ?
- Ha mais. Attends, ça vient. Y'a la pluie et les nuages, déjà, et je m'en satisfait énormément. C'est quand même une vie bien moins matérielle que vous, terriens : les saisons qui passent reflètent, de la même manière chronologiquement étendue que le ciel, toute la vie de ce qui est sur cette terre. Mes confrères qui poussent autour de moi, mes voisins d'une vie, âmes éternellement liées ensemble. Immobiles, nous sommes comme un seul et même individu. Arbre dans la forêt, je n'existe que par la masse, la répétition aléatoire. Dans un pré, je surplombe les herbes que je vois renaître chaque année, ou les ronces, les haies de jardin. Quant aux oiseaux, aux chats, je les accueille chaleureusement faute d'autre solution. Eux aussi font partie de l'environnement : beaucoup d'animaux possèdent une longévité moins large que la votre, et les végétaux aussi d'ailleurs.
- Ouais, on vit vieux nous les humains. Et de plus en plus d'ailleurs il parait. En un siècle, on aurait gagné plus de vingt ans d'espérance de vie. Et c'est exponentiel : d'ici vingt autres années, ou cinquante, ou cent, à combien on sera…
- Faudra apprendre à vous tasser il me semble, mais vous devez le savoir : la forêt en tout cas le raconte, cela fait des siècles que votre espèce est en expansion démographique, et comme tu le dis si bien, c'est exponentiel. Enfin je ne veux pas me mêler de choses qui ne me regardent pas, mais vous devriez y songer. Et puis peut-être arrêter aussi avec vos ordinateurs, ça sent la crasse des Maldives à Montréal.
- Je suis innocent ! Je prends ma voiture seulement pour aller travailler et faire les courses, mon téléphone est éteint ou à vide lorsque je ne l'ai pas perdu, et mon ordinateur ne consomme pas tant.
- Fous toi de ma gueule, je sais ce que ça dévore tous tes clics sur le web, c'est carrément malsain. Mais passons. Tu vois être un arbre, c'est perpétuer la vie dans son sens le plus basique. Après tout, la verdure était là avant vos singeries, à une époque, on vous a porté dans nos feuillages comme ce chat qui fait de l'escalade. N'oubliez jamais que vous faites partie de ce monde, c'est primordial. Vos iphone, vos google glasses, toutes vos créations ne sont que vos jouets, éclairant vos vies aseptisées.
- Bin oui, c'est ça l'intérêt : plus de maladies, une longévité croissante, et tout un panel de nouveaux trucs à découvrir, changeant au fil du temps pour mieux correspondre à l'esprit des gens. C'est exponentiel.
- Ca fait un peu effet larsen. Si tu regardes bien, tout ce qui est exponentiel n'est pas infini, sauf en maths bien sûr.
- Et oui t'as raison, c'est comme les bulles spéculatives, les modes saisonnières et les éditions limitées chez mcdo ! Tout s'effondre au final.
- Et vos civilisations. Chacune a eu ses débuts, son histoire, son apogée…
- Sa fin. Et les espèces entières avant ça : les humains, les dinosaures, les insectes, les végétaux…
- Les minéraux.
- C'est pas vivant ça.
- N'empêche, ils étaient là des millions d'année avant nous. Et même la planète : vous avez découvert que la vie venait d'ailleurs. Si ça se trouve il y a eu des êtres au moins aussi évolués que vous des milliards d'années auparavant, quelque part dans les étoiles, et dont nos existences découlent. Et ton exponentiel, je trouve qu'il s'est beaucoup emballé ces trois derniers siècles.
- Moui, peut-être que c'est ça : on a senti notre fin, comme dans les film hollywoodiens : 'N'alertez pas la population. Faites comme si de rien n'était'. En somme : enjoy.