Septième partie : Ce qu’aucun miroir ne saurait réfléchir. Noël.
Un simple mot pour désigner une joyeuse féerie.
La neige s’invite dans la ville, amenant avec elle un froid d’une rare virulence, mais aussi un paysage d’une beauté telle qu’on lui pardonnerait tout. Noël, la période où les chaumières s’illuminent de chaleur humaine, où tout le monde devient gentil avec son prochain, où on offre des cadeaux à tout va… Ah oui Noel, où l’on se sent obligé de prouver aux proches qu’on les aime encore, en leur achetant des gadgets high-tech qui coûtent la peau des fesses, avec en prime le sourire bien hypocrite qui va avec. Où l’on raconte à nos enfants qu’un gros vieux pédophile avec une barbe blanche entrera par effraction dans la maison, quand tout le monde dormira la nuit, comme ça bien peinard le salaud, pour ensuite venir récompenser les gentils enfants.
C’est bien joli de déblatérer ce genre de cracks à nos mioches, mais ce n’est pas ça qui les fera mûrir, les histoires de princesses et autres papillons multicolores, c'est un coup à produire une bande de pourris gâtés futurs déprimés suicidaires en masse ! Ca donnerait presque envie de croire au Père Noel tiens !
Ah, vous l’aurez compris, je hais Noel. Pas si surprenant que ça, zé ! Vous ne m’imaginiez quand même pas m’extasier devant dix-milles salopes d’ampoules qui clignotent sans arrêt à chaque putain de coin de rue, si ?
Bref, je déteste ce truc, les familles heureuses tout ça, les couples qui s’embrassent et tout le tralala. Je ne l’aime pas car… Je le désire, tout compte fait.
Voir tant de bonheur radier autour de moi, ces sentiments si bruts, si sincères – plus qu’on ne le croit – me fait mal, très mal. Toutes ces lumières m’aveuglent et atrophient mon ombre, mettent à nu une réalité trop dure à accepter. Je ne suis pas si folle que cela, juste une humaine au gris un peu plus foncé que la moyenne, car j’ai moi aussi un cœur qui bat, une conscience, des sentiments.
De plus en plus souvent ces temps-ci, je fais ce rêve étrange où je mène une existence normale, et j’en viens à me demander, aimer et être aimer, dans la plus pure innocence, est-ce une si lointaine chimère ? N’y aurait-il pas un moyen pour calmer cette rage, cette tumeur qui ronge mon âme depuis si longtemps ?
Questions sans réponses, sans intérêt aussi, car au point où j’en suis, il n’y a plus moyen de faire machine arrière. J’ai tué, torturé, mutilé, violé et pire encore, j’ai pris du plaisir à faire cela, énormément même, mais… Il y avait toujours cet arrière-goût amer, cette particule de culpabilité qui faisait chanceler mon peu d’humanité.
J’étais conne et naïve de penser pouvoir combler ce vide avec plus de sang, plus de spectacle, plus de trash, car au final c’eut l’effet inverse. Je n’en pouvais plus de toutes ces tueries gratuites maintenant, et rien que d’y penser me donnait une tempétueuse nausée.
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Chaos.
Un simple mot pour désigner un joyeux massacre.
La mort s’invite dans la ville, amenant avec elle une peur d’une rare virulence, mais aussi un paysage d’une beauté telle qu’on lui pardonnerait tout. Chaos, la période où les humains se tapissent dans leurs chaumières, illuminés par une faible chaleur éthérée. Où tout le monde devient parano avec son prochain, où l’on rase les murs à tout va… Ah oui le chaos, on l’on se sent obliger de dire aux proches que tout va bien, en leur promettant une fin des hostilités imminente, mais dont on a aucune idée en réalité, avec en prime le sourire faussement rassurant qui va avec. Où l’on raconte à nos enfants que non, aucun gros vieux pédophile à barbe blanche n’entrera par effraction dans la maison quand tout le monde dormira la nuit, comme ça bien peinard le salaud, pour ensuite venir les violer par tous les trous.
C’est bien joli de déblatérer ce genre de cracks à nos mioches, mais ce n’est pas ça qui les protégera, me font rire avec leur histoires de police et autres unités spéciales… Mon cul ouais bande de mythos ! Ça donnerait presque envie de croire à l’inspecteur Derrick tiens !
Ah, vous l’aurez compris, j’adore le chaos. Pas si surprenant que ça, zé ! Vous ne m’imaginiez quand même pas rechigner devant dix-milles magnifiques bombes qui exploseraient sans arrêt à chaque putain de coin de rue, si ?
Bref, je surkiffe ce truc, les familles amputées tout ça, les couples qui s’embrasent et tout le tralala. Je l’aime car… Je suis sadique, tout compte fait.
Voir tant de détresse radier autour de moi, ces sentiments si bruts, si sincères – plus qu’on ne le croit – me fait du bien, beaucoup de bien. Tous ces espoirs atrophiés aveuglent ma raison, mettent à nu ma réelle nature. Je suis totalement folle, une humaine au noir aussi sombre que le néant, à se demander si j’ai moi aussi un cœur qui bat, une conscience, des sentiments.
De plus en plus souvent ces temps-ci, je prends mon pied à mener cette existence anormale, et j’en viens à me demander, torturer et sodomiser, dans la plus pure cruauté, est-ce suffisant ? N’y aurait-il pas un moyen pour augmenter cette douleur, cette agonie dont se nourrit mon âme depuis si longtemps ?
Questions sans réponses, sans intérêt aussi, car au point où j’en suis, il n’y a presque plus moyen de faire pire. J’ai tué, torturé, mutilé, violé et pire encore, j’ai imaginé toutes sortes de façons de faire cela, tentées d’innover à chaque fois, et pourtant… Il y avait toujours cet arrière-goût amer, cette petite voix qui te susurre que tu peux mieux faire.
J’étais conne et naïve de penser pouvoir combler ma soif de sang, de destruction et de trash en y allant plus fort, car au final j’oubliais que j’avais affaire à des humains. Je n’en pouvais plus de ces pathétiques et fragiles créatures, prêtent à clamser à la moindre petite touchette, et rien que d’y penser me faisait entrer dans une tempétueuse rage.
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Penthilésée me croit sans doute morte, vu la puissance de l’explosion, je n’aurais pas donné cher de ma peau moi aussi, et pourtant me voilà.
J’étais salement amochée tout de même, des brûlures et des blessures à la pelle, alors que je perdais plus de sang que je n’en fis couler en une vie.
Mais malgré cela, je parvins à m’échapper de l’asile.
Si les choses tournaient mal, on avait prévu avec ma sœur de se retrouver dans une vieille usine abandonnée à l’est, cela dit, j’étais tellement fatiguée et déboussolée que je me suis retrouvée de l’autre côté, dans la forêt donnant sur l’ouest.
Pas le temps – ni la force – de revenir sur mes pas, alors je trimballai vaille que vaille mes pauvres guibolles harassées dans ce lieu ô combien accueillant ! Franchement, on se serait cru dans un film d’horreur de seconde zone, tous les clichés y passaient, du hululement des hiboux à la grosse pleine lune, en passant par les arbres se parant de silhouettes biscornues et d’un froid à vous geler les miches (ou le minou, dans mon cas).
J’en rigole maintenant, mais il faut avouer que sur le moment elle n’avait pas si bonne mine l’Oswadine ! J’ai beau être une masochiste de première, fallait pas pousser le bouchon – aucune insinuation perverse je vous prie – trop loin. Je soufflais comme un taureau au moindre effort, et ma vue se brouillait seconde après seconde. Cela dit, si mon corps quémandait grâce et repos, mon ouïe quant à elle demeurait encore alerte, grand bien lui fasse d’ailleurs ! Car je n’entendis que trop clairement des bruits de pas se rapprochant dangereusement. Les policiers piétinaient la broussaille avec vigueur, tels des bulldogs lancés à pleine vitesse, bien décidés à me fondre dessus, à me déchiqueter de leur hargne bestiale et masculine.
En temps normal, je n’aurais point refusé – ô que non ! – un tel traitement, mais j’avais assez dégusté pour la soirée, et puis il était hors de question que j’aille en prison. Me faire ramoner le trou par des gouines sadiques, j’avais l’habitude donc ça ne posait pas vraiment problème, par contre, la bouffe dégueulasse et le confinement à perpétuité, jamais de la vie !
Alas, il semblait bien que mon destin soit scellé, car ma course ne ressemblait plus à rien, ou plutôt si, à une marionnette désarticulée et en sédation ivre morte avec un balai au cul, qui marcherait sur des œufs avec des talons aiguilles de vingt centimètres et les yeux bandés. Bref, j’étais dans la merde jusqu’aux narines, d’autant plus que mes poursuivants ne se faisaient plus prier désormais pour me canarder à tout va.
C’est alors que je le vis.
Mon échappatoire, ou plutôt mon tombeau, si cette salope de chance souhaitait encore me jouer un dernier tour. Une chute d’eau, droit devant…
Le nombre de fois où j’ai vu des héros parvenir à s’en tirer en se jetant dans le vide, ça me donnait presque envie de croire en mes chances de survie. Non que j’aie le choix de toute manière, car retourner en arrière était tout bonnement impossible. Je rassemblais donc mes dernières forces, le temps d’implorer miséricorde – bah quoi ! – à tous les dieux existants et imaginables, et me voilà lancée entre ciel et terre, tel un ange aux ailes cadenassées.
Chute, vertige puis crash…
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Oswaldine était morte.
Même pas le temps de dire au revoir ou de se taper une scène émouvante avec des violons en arrière-plan, non, rien, pouf ! Partie en fumée comme une putain de personnage secondaire.
Sur le coup j’étais sacrément en colère, mais à mesure que les heures passaient cela s’est transformé en tristesse.
Au cours de ma courte existence, j’ai rarement eu le temps de pleurer, ben faut croire que je me suis foutrement bien rattrapée ce jour-là, bon sang, ça ne s’arrêtait pas !
J’ai grandement sous-estimé mon amour pour Oswaldine, elle n’était peut-être pas juste mon punching-ball officiel.
Je pensais que notre relation se résumait à du broutage de minou passionné et des soirées SM avec fouets, latex et baïonnette, mais en fait non, faut croire que je l’aimais vraiment comme une sœur. C’est ballot de s’en rendre compte que maintenant qu’elle est morte, pas vrai ?
On avait beau être jumelles, j’étais un peu sa grande sœur en réalité, le genre de tête dure qui la protégeait des autres et qui la rassurait quand nécessaire. Oswaldine était si fragile quand même, tout mon contraire quoi, et j’avoue que cela me rendait un peu jalouse parfois.
Un miroir ne saurait nous distinguer, et pourtant nous étions si différentes à l’intérieur…
Elle me confessa un jour qu’il lui arrivait de rêver d’une vie normale, je n’en étais pas le moins du monde surprise, mais je lui fis bien comprendre que je n’accepterais jamais qu’elle me laisse tomber.
Je regrette d’avoir agi ainsi maintenant, comme me le rappellent si bien ces fichues larmes !
Il a fallu que je sois assez forte pour deux pendant tout ce temps, mais je n’en peux plus désormais, je commence même à envisager la particule de possibilité que je puisse un jour vouloir devenir normale. Ça doit être juste le stress, je vais aller me défouler un peu sur les connards qui peuplent cette cité.
Quoi de plus beau que la mélodie d’une tronçonneuse qui vrombit sous la main ?
J’adore ce moment où je réveille la bête de métal, un hurlement strident qui vient noyer les
jingles bells de noël, et fait retourner tous les gens en ma direction, pétrifiés de peur.
Ils devaient être bien heureux de prendre le métropolitain ce soir, transis par l’idée qu’ils allaient retrouver la famille au complet et oublier leur tracas avec un verre de vin. Je vois aussi de jeunes couples par-ci par-là, sans doute excités en pensant aux galipettes nocturnes à venir. Tous ces visages rayonnants il y a de cela un instant, regardez-les maintenant ! Les rides se creusent, les mines palissent, la terreur s’installe.
« Oooooooorgasmique ! » Criai-je tandis que des hurlements de paniques se faisaient entendre dans ma voiture. Mais aucune échappatoire pour mes chéris, car le train fonçait à une vitesse folle dans les boyaux souterrains, une vraie prison de métal.
Il y eut un type assez bête toutefois pour activer l’alarme d’urgence, du coup je n’avais même plus à me presser avant d’atteindre la prochaine station, vu que le métropolitain s’arrêta brusquement en pleine voie.
Oh il y avait bien quelques courageux pour tenter de s’enfuir en descendant, mais un train débarquant en contresens vint broyer leur les os bien assez vite. Pendant ce temps j’affûtai mes talents de bucheronne avec les survivants, découper du tronc humain, y’avait que ça de vrai ! C’était comme croquer dans des gâteaux fourrés aux tripes, on savait jamais ce qui allait ressortir du bide !
Mais je n’allais pas juste me contenter d’éventrer mes victimes, c’est pour cela que je me dirigeai vers un couple de moches, deux geeks qui auraient mieux fait de rester – a jamais – dans leur grotte, je pris la femelle par le bout de ses longs cheveux noirs tout crades, et je fis descendre ma lame du haut de son crâne jusqu’à sa chatte. Une belle coupe verticale parfaite, idéale pour explorer l’anatomie du corps humain. Je ne vous raconte pas les litres de sang qui coulaient de sa carcasse découpée en deux.
Je m’occupais alors du mec, il couinait comme un gamin ce con ! Même pas capable de défendre sa copine en plus, à se demander s’il avait vraiment des couilles… Tiens, bonne idée !
J’enfonçais ma lame dans son entrejambe, il hurla d’une délicieuse voix aiguë pendant quelques secondes, mais clamsa juste après, me rappelant à quel point les humains étaient de si fragiles jouets.
Cependant, je n’étais plus qu’une simple tueuse en série maintenant, et donc, en ma qualité de terroriste ravagée du ciboulot, il me fallait frapper à une plus grande échelle. C’est pour cela que je sortis de mon sac à dos une combinaison de protection, un masque à gaz, ainsi qu’une magnifique fiole de gaz sarin. Incolore, inodore, et ô combien neurotoxique.
Je pris tout mon temps pour disperser la substance, car je savais que ni la police ni les pompiers ni même l’armée n’allaient rappliquer, pas avant de longues minutes en tout cas. Il faut dire qu’il y a deux heures eu lieu un incident à l’autre bout de la ville, un centre commercial qui devait être rempli à ras bord durant cette période de noël venait de sauter, puisqu’un camion transportant presque une tonne d’explosifs avait défoncé l’entrée pour aller s’écraser dans un des magasins. Il avait creusé un cratère de dix mètres à ce qu’on racontait, dix mètres !
Rajoutez à cela les hôpitaux qui ne désemplissaient plus depuis ce matin, rien de surprenant quand on sait que l’eau du robinet avait été contaminée par un poison certes non létal, mais fabuleusement douloureux une fois ingéré, un tord-boyaux dans le sens le plus littéral qui soit !
Vous en voulez encore ? Et si je vous disais que dans exactement dix secondes, une bombe électromagnétique allait péter aux alentours de la prison de Heaven’s Hill, provoquant un black-out qui plongera le lieu dans les ténèbres, et rendra le système de sécurité totalement caduque. Une chose est sûre, je ne voudrais pas être à la place du peu de pauvres gardes restés sur place, ni des habitants de Blackwood d’ailleurs, tous ces tarés en liberté, brrr !
D’ailleurs, nos anciens taulards iront rejoindre les animaux échappés du zoo de la ville, qui se baladaient déjà quant à eux dans les avenues éclairées pour noël, toute cette activité devait bien les stresser si vous voulez mon avis, et y parait que le propriétaire avait un faible pour les lions…
Ah oui ! Ai-je omis de dire que le maire venait de se suicider en sautant du dernier étage de son gratte-ciel ? Pour lui promis j’y suis pour rien ! Hu hu hu.
Même les éléments étaient en ma faveur aujourd’hui, puisqu’une tempête de neige frappait Blackwood depuis la fin de l’après-midi, rendant toutes les tentatives de secours fortement ralenties.
Merde, y’a pas à dire, j’ai vraiment frappé fort cette fois-ci…
Mais pourquoi est-ce que je me sens si vide alors ?
Dernière partie : Hein ? Déjà ? Et pourquoi écrire un tel pavé sur un personnage secondaire ? Et où est l’humour saloperie d’auteur ? Et le sang ? Et le gore ? Et cette fin est toute pourrie putain ! Et mon poing dans ta face, tu veux ? Tais-toi et lis, non, mais… Depuis sa naissance en Afghanistan, Qamar Ibn Ellayali avait côtoyé la faucheuse sous toutes ses formes.
Tout commença avec sa mère, qui s’éteignit en lui donnant la vie. Faut dire qu’elle n’avait pas de grandes chances de survivre à seize ans et avec un corps si frêle, surtout à cinq kilomètres de l’hôpital le plus proche.
Ce ne fut pourtant que le début d’une longue série, puisqu’après avoir été recueilli par son oncle et sa tante, il assista impuissant au trépas de bon nombre de ses cousins, emportés par des maladies qui ravageaient les tribus alentours. Sans compter le froid et la famine qui touchaient les rares animaux dont ils disposaient.
Ensuite, ce fut au tour de la guerre. Les armes occidentales se montrèrent bien plus cruelles que les nombreux fléaux qu’il eut connu, car elles déchiquetaient la chair, défiguraient les paysages de son enfance, dévoraient des familles entières. Certaines images le hantaient encore, cicatrices impérissables.
Quand il atteignit l’adolescence, ses parents adoptifs le quittèrent eux aussi, morts de vieillesse – chose rare – en ce qui les concerne. Ce fut l’enterrement de trop, car il en eut assez, assez de voir son cœur se transformer en cimetière, assez de voir son monde faner petit à petit, assez d’assister à ce silencieux dépérissement sans pouvoir réagir.
Alors Qamar devint médecin, tout naturellement, et en prononçant son serment d’Hippocrate, prit la mort et la désolation pour compagnes de toujours.
Il était doué comme personne, car ne connaissant que trop bien le déchirement qui suis la perte d’un être cher. Il exerçait donc nuit et jour, souvent dans des conditions exécrables, mais avec la même hargne qui faisait de lui le meilleur.
Ses talents devinrent très vite de renommée nationale, et on lui proposa un poste dans un camp américain.
Il n’aimait pas les Occidentaux, ses cicatrices le lancinaient chaque nuit sous forme de cauchemars. Déflagration, cris, sang, panique. Autant de sentiments qui laissaient son humanité jouer au funambule, la moindre poussette sur le fil de rasoir qu’était sa raison, et il allait plonger à jamais dans un inconnu sombre, où folie et dépression l’attendaient. Mais il voulait avant tout comprendre, voir de ses propres yeux ces étrangers qui disaient se battre pour la paix, alors il accepta, et au final, ne regretta aucunement son choix.
Le monde était une nuance de gris finalement, parfois plus clair, parfois plus foncé, mais jamais au-delà. Certains Américains se montrèrent bien sympathiques avec lui, tandis que d’autres méritaient de finir en pâture chez deux sœurs jumelles.
Qamar n’en finissait plus de s’enrichir en leur compagnie, non seulement financièrement, mais surtout en tant qu’homme, car cette nouvelle perspective lui ouvrit les yeux sur bien des choses. Il gagna en sagesse, s’intéressa à d’autres sujets que la médecine, apprit à être plus tolérant envers les autres… Et la rencontra. Elle.
Elle ne payait pas de mine au beau milieu de tous ces soldats dopés aux amphétamines, et pourtant tout le monde la vénérait. Elle était une excellente tireuse d’élite, certes, une dure à cuir teigneuse, sans conteste, mais ce n’est pas cela qui la rendait si spéciale, non, la véritable raison était son charisme extraordinaire.
En la voyant pour la première fois, Qamar sut que cette femme allait changer sa vie. Ce qu’il avait sous-estimé par contre, c’est l’impact qu’il allait avoir sur elle.
Leur union était un savant mélange de contraires, deux charges opposées qui s’attiraient jusqu’à la fusion, pour former un tout parfaitement équilibré.
Elle était façonnée par le feu, lui baignait dans son sang-froid doctoral, elle ôtait des vies le jour, lui s’acharnait à combattre la mort la nuit. Et ils s’aimaient pourtant, ils s’aimaient plus que de raison, jusqu’au malheureux accident…
Ce ne devait être qu’une mission de reconnaissance comme une autre, mais le véhicule avait trouvé un moyen de se prendre une mine sur le chemin du retour. L’explosion fut tellement puissante que les quatre soldats à l’intérieur furent tués sur le coup, seule elle en réchappa, puisqu’elle s’occupait de la tourelle. Cela dit, sa carrière militaire était finie, car ses deux jambes durent être amputées.
Elle ne s’en remit jamais, malgré les efforts désespérés de Qamar. Ce n’était plus qu’une ombre s’étiolant de jour en jour, jusqu’à ce qu’une nuit elle décide de mettre fin à leur histoire… En se suicidant tout simplement.
Il en fut anéanti, tellement qu’il ne put plus exercer convenablement, ses mains tremblant à chaque fois qu’il pensait à elle, c’est-à-dire tout le temps. Il prit donc sa retraite et partit s’exiler à Blackwood.
De mésaventure en mésaventure, Qamar se retrouva à la rue, puis sous les ponts de la ville. C’est ainsi qu’un jour, il vit le corps d’une adolescente dériver lentement sur le fleuve, elle était inconsciente et semblait gravement blessée, alors il décida de l’aider…
Bon sang, j’ai l’impression qu’un molosse s’est amusé à broyer chaque os de mon corps… C’est assez jouissif je dois avouer, mais je préfère les coups de fouet de Penthésilée tout compte fait.
Enfin bref, je ne sais pas trop comment c’est possible, mais je suis encore vivante, yay !
J’ouvre les yeux et découvre que mon corps est tapissé de bandages, une vraie momie parée pour Halloween, manque plus que ma sœur déguisée en Catwoman et on se refait un porte-à-porte sanglant, comme à la belle époque. Même si je dois avouer que ça ne m’intéresse plus trop, tuer des gens tout ça, en réalité ça n’a jamais été mon truc, y’a que ma sœur qui mouillait sur le trash, moi je la suivais juste pour qu’elle me tabasse comme elle sait si bien le faire. Mais je trouve qu’on a dépassé les bornes avec les gamins, merde quoi, j’ai jeté un petit coup d’œil à son fameux Kâma-Sûtra de l’ultra gore, et j’ai failli gerber sur certains passages. Les tuer par le froid était tout ce que je pouvais faire pour leur éviter de subir cela, vu que c’était trop risqué de les délivrer.
Finalement Penthésilée a boudé un certain temps, mais elle a vite trouvé d’autres idées pour s’amuser, ah ça pour imaginer de nouvelles façons de torturer elle était forte, mais pour m’écouter quand je dis que j’en ai marre y’a plus personne !
« Vous êtes réveillée ? » Fit alors une voix masculine à ma droite, je décèlais un léger accent et me retournait pour voir qui ça pouvait bien peut-être. Un afghan, pakistanais ? Bref, un bronzé était assis en tailleur près de moi, ses lunettes lui donnaient un air intello, mais les habits ne trompaient pas, le monsieur est un clochard de longue date, y’a pas que les habits d’ailleurs qui l’indiquent, ça schlinguait à mort.
« Je vous ai trouvée emportée par le fleuve, dans un sale état qui plus est, heureusement que vous êtes tombée sur un ancien chirurgien, sinon vous y passiez.
- Mmmm oui, je dois avouer que j’ai eu quelques soucis… Merci.
- Ils vous croient tous morte dehors, vous savez.
- Hein ?
- Quoi ? Vous êtes bien l’une des jumelles tueuses non ?
- Euh… Je… Ouaaaais, mais si vous le saviez, pourquoi m’avoir sauvée alors ?
- Eh bien je suis médecin d’abord, sauver des vies est la seule chose que je sache faire correctement, et puis j’ai appris à ne pas juger les autres sur les on-dit, il faut toujours se forger sa propre opinion.
- Et si je me mets en tête de vous tuer ?
- Vous ne le ferez pas, vous n'êtes pas comme elle.
- …
- Vous allez bien ? »
Et voilà, je me mets à pleurer comme une gamine.
La dernière fois remonte à tellement longtemps que je ne m’en souviens même plus, le pire c’est qu’il a rien balancé de spécial ce con ! C’est juste que, comment dire… Je voulais entendre ça, vraiment, du plus profond de mon âme.
« Vous ai-je offensé d’une quelconque manière ?
- Nah, ne vous bilez pas doc’, j’ai de la poussière dans les yeux voilà tout »
Apparemment il avait trouvé ça marrant, puisqu’il commença à rire de bon cœur, mais son visage devint aussitôt amer, et je perçus même quelques larmes pointer le bout de leur nez,
elle aurait dit la même chose, murmura-t-il, avant de reprendre le contrôle de ses émotions.
Il me donna alors à manger, le pain était si dur qu’on l’aurait cru fait de béton, mais j’avais grave la dalle et mordit donc dessus comme si c’était du velours. On discuta ensuite, je lui racontais un peu mon passé avec Penthésilée, et lui ses aventures en Afghanistan. C’était impressionnant quand même, on avait arraché presque autant de vie qu’il en avait sauvé, un vrai saint le type ! Et comment on le récompensait ? Une vie sous les ponts a bouffer de la merde. Merde !
Quand on eut fini, je lui posais enfin la question qui me chiffonnait depuis mon réveil.
« Ma sœur a dû perdre les pédales maintenant, non ?
- De la folie pure, la ville s’est transformée en champ de bataille, même l’armée est débordée.
- Et avec son sponsor secret aux ressources illimitées, je parie qu’elle ne manquera jamais de nouveaux jouets…
- Que comptez-vous faire alors ?
- L’arrêter bien sûr ! Je vais contacter l’autre là, le flic. »
Au vu des derniers évènements qui avaient frappé la ville, l’inspecteur Sigmund Spallazza s’attendait à tout, vraiment à tout, mais sûrement pas à recevoir la visite d’une revenante. Oswaldine Vorillo, en chair et en os, lui avait donné rendez-vous dans un bar miteux de banlieue. Cela avait tout d’un piège, mais il s’en fichait un peu faut avouer, la moindre opportunité ne pouvait être gâché, même s’il devait pour cela risquer sa propre vie. Ouais, c’était vraiment la dèche ces temps-ci pour eux, faut dire que les criminels et les lions et le gaz sarin et l’intoxication et l’explosion et le suicide du maire créèrent un sacré gros foutoir international, que même un esprit éclairé comme lui ne pouvait résoudre sans peine.
Il la trouva donc dans un coin sombre du bar, elle portait une perruque noire, histoire de ne pas se faire repérer, et sirotait tranquillement un soda tout en fixant indifféremment la neige dehors. Seule, ce n’était donc peut-être pas un piège.
L’inspecteur commanda un café noir super serré sans sucre, puis partit s’asseoir en face d’elle. Ils restèrent silencieux un long moment, on aurait dit un couple d’ex qui se retrouvait après des années de séparation.
Aucun des deux ne souhaitait prendre la parole, ils se contentaient de se fixer droit dans les yeux, comme si chacun pouvait lire en l’autre à la manière d’un livre ouvert.
Ce fut finalement Oswaldine qui brisa le silence.
« Vu comment toute cette histoire avait commencée, je ne pensais vraiment pas que le final se jouerait peinard autour d’un verre.
- Si tu étais partie la rejoindre, il aurait sans doute été plus explosif. Pourquoi un changement aussi brutal d’ailleurs ?
- Je n’ai pas tant changé que cela, c’est juste qu’elle s’accaparait tellement les projecteurs qu’on ne voyait qu’elle depuis le début. Vous pensiez même qu’il n’en y avait qu’une seule au départ, non ? Ça a toujours été comme ça, j’étais l’ombre, et elle la lumière. Je m’étiolais, je m’étouffais à mesure qu’elle brillait. Mais depuis l’explosion, depuis qu’elle me pense morte, je veux m’émanciper, vivre en quelque sorte.
- Parfaitement semblables et pourtant si différentes.
- Vous êtes comme elle, vous. Elle m’avait raconté pour votre internement à l’asile. Entré en tueur, sorti en citoyen modèle, à force de médicaments, de thérapies et de tortures. Je vous envie, vous savez… Pour la transformation hein, pas la torture.
- Vous avez tort alors, savez-vous quel a été le prix à payer pour cela ?
- Votre enfance ?
- Non, mon humanité. Les médecins se sont rendu compte que je détruisais tout ce que j’aimais, alors ils m’ont simplement arraché toute faculté à pouvoir chérir ce qui m’entoure. Savez ce que c’est que de mener une existence où l’on est incapable d’aimer la moindre chose, et ce, pour toujours ? »
Silence à nouveau.
L’ambiance était définitivement lourde et pesante, et la vétusté du bar n’y changeait rien, tout comme le jazz noir qui jouait en arrière-fond.
« Je vais lui donner rendez-vous demain à neuf heures du matin, dans le toit de la tour Ragnarok. Laissez-moi d’abord lui parler, d’accord ? »
L’inspecteur acquiesça lentement de la tête, avala son café cul sec, se releva et lui souffla un
adieu. Laissant alors Oswaldine seule, le regard perdu au-dehors, où les flocons de neige s’écrasaient délicatement sur la ville…
27 Décembre 2015
Blackwood se réveille encore avec une atroce gueule de bois, un état de léthargie qui dure déjà depuis trois bons jours.
Les rues sont aussi remplies qu’un poisson évidé, car plus personne n’a le courage d'aller travailler. Faut dire que depuis ce noël ô combien mémorable, la population tout entière se terre chez elle, quoi de plus rassurant que le cocon familial, mmm ?
Même le quartier d’affaires est déserté, et seuls quelques irréductibles souliers et talons aiguilles viennent tonner sur les trottoirs, mais cela sonne horriblement creux, comme un cœur battant lentement en arythmie, un dernier effort avant de lâcher complètement.
Il n’y a plus de neige, juste un ciel triste et gris, d’où filtrent çà et là quelques rayons de lumière. Des perroquets d’Amazonie – échappés du zoo et non capturés – poussent quelques jurons à l’intention des hommes en uniforme faisant leur ronde, on se croirait presque en zone de guerre, sauf que l’ennemi était une aiguille dans une meule de foin.
Penthésilée s’était teint en brune, rassemblé ses cheveux en un grand chignon élégant, et mit une grosse paire de lunettes de vue. Son tailleur lui allait à la perfection, un peu trop serré au niveau des fesses, mais ça donnait un petit air sexy qu’elle aimait bien. Chaque fois qu’elle passait près d’une patrouille d’ailleurs, elle faisait exprès de dandiner son cul bien comme il faut, histoire de faire bander ces cochons qui étaient censés la capturer. Risqué, vous dites ? Pas vraiment, ils avaient pour ordre de chopper une belle blonde en jean-converse, pas une femme d’affaire qui allait bosser. C’est très important de suivre les ordres à la lettre près, au caractère près, pas vrai messieurs ? Avec un bon gros
Chef oui-chef ! Pour renforcer encore plus la mentalité du parfait mouton. Me font marrer ces militaires, on leur bourre le crâne de cochonneries, on les engraisse comme des bêtes de foire, puis on les envoie dans des abattoirs se faire déchiqueter, et vous savez le plus fort ? Ils sont fiers de foutre leur vie en l’air comme cela !
Enfin bon, ça fait toujours des cons en moins dans la surface de l’univers.
Penthésilée arrive à l’entrée de la tour Ragnarok, elle jette un coup d’œil à sa montre qui affiche huit heures et demie, parfait. L’ascenseur l’emmène jusqu’au dernier étage, le quarante-cinquième.
De là-haut, la vue est carrément jouissive, comme si tout Blackwood se prosternait sous ses pieds, l’implorant de mettre un terme à sa souffrance. En cet instant, elle aurait tout donné pour que chaque habitant de cette ville se tienne là devant elle, visage en pleur et suppliant comme pas possible, et là, elle les écraserait sous ses longs talons aiguilles tels de vulgaires insectes, et leur cracherait un
non cinglant.
« Toujours aussi cinglée, hein Penthi ? »
La voix venait de derrière elle, Oswaldine venait d’arriver en avance elle aussi.
« Oh ma chère et tendre petite sœurette chérie, je te pensais mooooorte ! Que n’ai-je pleuré ta perte en ces rudes nuits d’hiver, tout ce temps à me lamenter sous la seule chaleur de ma modeste cheminée, et finalement tant de larmes pour rien, j’en pleurerais presque ! Bou hou hou » acheva Penthésilée d’un air théâtral et sciemment exagéré, avant de sortir une arme de son tailleur pour la pointer sur sa sœur. Cette dernière leva les mains en signe de reddition, mais fit quand même quelques petits pas en avant.
« Toi ? Pleurer pour quelqu’un d’autre que toi ? Ne me fais pas rire.
- J’étais la première surprise, faut croire que ton côté bisounours a déteint sur moi.
- Mon côté humain tu veux dire, sentiments, conscience, tout cela, ça te dit quelque chose ? »
Pour seule réponse Penthésilée fit mine d’abaisser l’arme, puis la colla ensuite contre sa propre tempe. Elle semblait trembler à l’idée de presser la détente, et sa sœur profita de ce bref moment pour s’approcher encore plus, jusqu’à ce qu’elle soit en mesure de la prendre dans ses bras.
Oswaldine posa une main sur l’arme, la retira délicatement des doigts de sa sœur qui n’opposa aucune résistance, et la jeta du haut de la tour.
Elles restèrent alors un long moment comme cela, deux statues figées à jamais dans une chaleureuse étreinte.
« C’est donc cela, que d’être humain ? » murmura Penthésilée tandis que des larmes coulaient de ses joues, sa sœur raffermit alors la pression, pleurant elle aussi, puis demanda d’une voix cassée.
« Ensemble ?
- Non. Ne me suis pas, réalise ton rêve et sois heureuse, tu le peux encore, toi.
- Je ne t’abandonnerais jamais, tu le sais très bien. On le fait ensemble. »
Elle acquiesça et fit quelques pas avec Oswaldine en direction du rebord.
Les deux se regardèrent longuement une dernière fois, sans autre disturbance que le sifflement du vent et les sirènes lointaines des flics, et puis en un geste parfaitement synchronisé se laissèrent tomber dans le vide.
La gravité s’occupa du reste…