Yahoo, la transe scriptive est de retour ! Bercée de longues années par Stephen King, il y a longtemps que je voulais écrire une nouvelle assez glauque, et le thème du tarot s’est tout de suite imposé. C’est votre sujet sur la nuit des 100 histoires de fantômes (2008) qui m’a inspirée. Enjoy ! =)
Je cours derrière Nat’, sous la pluie torrentielle. Trempés jusqu'aux os, nous rions comme des fous, impossible de courir correctement. Arrivés chez elle, nous allons chercher des serviettes pour nous sécher.
Elle et moi sommes amis depuis… Euh… Certainement depuis notre naissance. On a grandi ensemble et on est inséparables depuis maintenant seize ans. Je pensais tout savoir sur elle, des fringues qu'elle porte à la musique qu'elle écoute… Raté, elle a encore réussi à me surprendre. Comme d’habitude, on voulait passer notre mercredi après-midi dehors, à faire rebondir le ballon sur le bitume du stade communal. C’était sans compter sur les gros nuages noirs qui ont envahi le ciel dès la sortie des cours. Nous nous sommes rapidement réfugiés chez elle, alors que les premières gouttes de pluie s’écrasaient douloureusement sur les graviers. « Bon, ben je crois que pour le basket, c’est râpé », me dit-elle en riant. Incroyable comme après dix ans, son sourire provoque toujours autant de fourbi dans mon estomac. Mais il n’est pas question de le lui dire. Nat’ a un copain, et je ne compte pas m’immiscer dans leurs petites affaires (quand bien même parfois j’en aurais bien envie). Habituellement, en cas de pluie ou autres phénomènes indépendants de notre volonté, on sort un jeu de société et on se torture les neurones sur un Trivial Pursuit ou un Logo. On est comme ça avec Nat’, les jeux vidéo ça nous passionne pas trop – et puis on y joue suffisamment dans les soirées entre copains. Mais aujourd’hui, elle en a décidé autrement. « Tu veux voir un truc génial ? » qu’elle me demande avec un sourire imparable en se séchant les cheveux avec une serviette - c'est dingue comme elle est belle comme ça. Elle m’emmène dans le salon, situé sur la mezzanine. Par je-ne-sais-quel exploit architectural, ses parents ont réussi à faire installer une baie vitrée à l’étage, et honnêtement, ça en jette. Surtout par un après-midi orageux comme celui-là, où le ciel est noir d’encre et les éclairs illuminent la maison. Je ne sais même pas comment elle a pu grandir dans une maison pareille : personnellement, par des soirées comme celle qui s'annonce, j’aurai fait des cauchemars. Mais bon, on est plus des bébés hein, et je repousse l’aspect flippant de l’étage loin de mes pensées. Nat’ fouille dans un placard et en sort ce qui ressemble à un jeu de cartes, mais beaucoup plus long.
- Euh, Nat’… Tu sais que le tarot, à deux, c’est pas jouable ?
- Avec celui-là, tu aurais du mal à jouer, Lucien ! » rigole-t-elle.
Elle fait glisser les cartes hors de l’étui, avant de les éparpiller. « C’est un tarot divinatoire. J’ai retrouvé ça l’autre jour au grenier, il paraît qu’il appartenait à ma grand-mère et qu’elle s’en est beaucoup servi. Il n’y avait pas de notice avec, mais à côté, j’ai retrouvé un carnet écrit par mamie. Il y a toutes ses notes concernant le tarot. Pas mal, hein ?
- Nat’… Tu crois vraiment à ce genre de trucs ?
- Moi ? Nan. Mais j’ai demandé à papa ce qu’il en pensait. Il a perdu sa mère très jeune, mais pour ce dont il se souvient, elle tirait souvent les cartes. Après, je ne sais pas si ses tirages se réalisaient. Mais j’ai bien envie d’essayer ! Pas toi ?
- Tu sais comment ça marche ?
- Ouais, tout est écrit dans le carnet ! Je l’ai lu hier et j’ai fait quelques tests. C’est bête comme chou. Bon ! Tu veux savoir quoi ?
- Comment ça ?
- Ben, il faut bien quelqu’un pour poser une question ! Et comme c’est moi qui sais comment ça marche, ben c’est toi qui t’y colles !
Sur le moment, je fais moins le fier. Les jeux de cartes, OK. La voyance, OK – quand ce sont les autres qui jouent avec. Mais tirer les cartes un jour d’orage ? Alors qu’on peut imaginer que c’est je-ne-sais quelle force mystérieuse qui vous guide les mains ? L’idée n’est franchement pas rassurante. Mais merde, je suis un mec, alors je prends mon courage à deux mains et je me laisse guider. Elle prépare le jeu et me demande de réfléchir à ma question. Je ne l’exprime pas à Nat’, je ne veux pas la mettre dans l’embarras ; mais elle s’impose toute seule dans mon esprit. Je tire les quatre cartes, tandis que dehors, le bon dieu continue de taper sur ses tam-tams africains. « Eeeuuh, Nat’ ? Je ne m’y connais pas, mais l’autre squelette là, avec sa grande faux, il ne m’inspire vraiment pas !
- T’inquiète. La Lame sans Nom indique rarement la mort, juste un changement important. » Un changement ? Ca m’arrangerait bien ! Nat’ tourne frénétiquement les pages de son carnet. « Bon, alors… Tu vois, c’est écrit là. La Mort indique un changement soudain dans votre vie, que vous n’aviez pas escompté.
- Et le type à l’envers, là ? Il ne m’inspire pas non plus.
- Le Pendu. Voyons voyons… Expiation, amour non partagé, peur panique. » Euh, ouais, là, carrément. Je ne le dis pas à Nat’, mais là ça ne m’amuse plus du tout du tout. Et puis « amour non partagé », ça veut dire quoi ? Qu’est-ce qu’il en sait ce jeu de cartes ? D’accord, elle a un copain, mais ça fait à peine trois semaines et je sais même pas si elle en est vraiment amoureuse.
- Lucien, tu m’écoutes ? Tu tires une drôle de tête.
- Ton tarot, là… Les réponses me plaisent pas.
- Oh… Tu veux qu’on arrête ? » Elle a l’air super déçue.
- Non, on termine au moins celui-là. » Le sourire revient sur le visage de Nat’ tandis qu’un éclair illumine la pièce. « Pour la suite : l'Ermite : il incite à la prudence. Il faut que tu pèses tes actes comme on pèse ses mots. En gros, je pense que ça veut dire : réfléchis avant d'agir. Ensuite, la Roue de Fortune... Une seconde, je cherche... Ah, voilà. Du changement.
- On le saura !
- Tu veux savoir la suite, oui ou non ?
- Oui, oui...
- Je disais donc : la Roue indique la fin d'un cycle et l'envie de changement. Mais elle a aussi une part de hasard. Et enfin, dernière carte... La Justice. Elle apporte l'équilibre dans tes choix.
- Super ! Et ça veut dire quoi tout ce charabia ?
- Ça veut dire qu'en gros, tu as envie de changement mais qu'il va te falloir beaucoup de tact. Oh, attends, il y a quelque chose que je n'avais pas vu ! La Roue a une influence sur les autres cartes et ça change leur signification ! » Ah. C'est peut-être bon pour moi, ça ! « Avec la Justice... Elle apporte la souffrance. Avec le Pendu, une terrible malchance. Mon pauvre Lucien, je ne sais pas quelle était ta question, mais c'est mal parti ! »
A qui le dis-tu... Je me dis que ce ne sont que des cartes, que ça ne veut rien dire... Mais quelque part, mon cœur sonne le glas.
- Et enfin, avec l'Arcane sans Nom... » Ses yeux se sont agrandis, et plus aucun mot ne franchit ses lèvres.
- Nat' ? Ça ne va pas ? » Elle m'inquiète, et sa moue apeurée ne me rassure pas.
- Euh... Ça dit que les deux cartes ensemble indiquent la mort. »
Un terrible silence s'installe entre nous, rapidement brisé par le tonnerre qui fait trembler la baie vitrée. Nat' ramasse très vite les cartes, en haussant les épaules.
- Pfff, il lui manquait une case à mamie ! La mort... N'importe quoi ! C'est débile ces trucs, de toute façons je n'y crois pas. »
Moi non plus. Je sais qu’elle essaye de me rassurer en disant ça, mais je vois bien que son visage est blême. J'ai envie de tout lui dire, que ma question la concernait elle, et que mon sang s'est glacé dans mes veines. Je me ressaisis. Nat' a raison, c'est des histoires de grand-mère tout ça. Elle se relève pour ranger le jeu dans le placard, mais le carnet de notes lui échappe. Je me baisse pour le ramasser. En tombant au sol, il s'est ouvert, et une ligne me saute aux yeux tandis que je tends le carnet à Nat'. Parmi les mots tracés avec soin par la grand-mère, ceux-ci indiquent une phrase qui me hante aussitôt.
"Le tarot a toujours raison."
Je suis rentré à la maison dans la soirée. Mes parents notent mon air taciturne et me bombardent de questions ; mais ils se heurtent au bunker de mon mutisme. Je m’enferme dans ma chambre dès que possible et je rumine mes pensées. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Écouter ce putain de tarot et ne rien tenter ? Je ne vais pas laisser des cartes guider ma vie, merde ! Nathalie me rend fou depuis quelques temps. Je ne m’étais pas rendu compte de ce qui m’arrivait avant le mois dernier. J’ai voulu lui parler, mais le temps que je me décide, l’autre ahuri avait déjà débarqué avec ses gros souliers. Me voilà comme un con. J’aimerais pouvoir patienter, le temps qu’ils se séparent, ce serait beaucoup plus simple. Mais voilà, je n’ai pas envie d’attendre. Et je déteste l’idée que ma vie soit toute tracée. Je ne crois pas aux prédictions, et encore moins lorsqu’elles sont faites par quelqu’un de novice. Je veux être avec Nat’, et je décide de tout faire pour.
Rasséréné par cette idée, je m’enroule dans ma couette et je cherche le sommeil, tandis que dehors, le spectacle son et lumières se poursuit jusque tard dans la nuit.
Pendant la semaine qui suit, je profite de toutes les occasions pour être seul avec elle et essayer de lui faire comprendre. Je la fais rire - je veux dire, plus que d’habitude - , je l’accompagne de plus en plus dans ses déplacements. Parfois, je me donne envie de vomir tant je deviens plan-plan. Mais bon, il faut savoir faire des concessions, hein !
A mon grand plaisir, Nat’ appelle de plus en plus souvent son copain pour décaler leurs rendez-vous. J’ai vraiment hâte qu’ils se séparent. Plus je repense au tirage de tarot, et plus cette histoire me paraît débile. Nous avons été impressionnés par l’orage au-dehors, voilà tout. D’ailleurs, depuis ce soir-là, le soleil est de retour et promène avec lui une canicule qui promet d’être longue.
Aujourd’hui, le temps accompagne la journée qui va être magnifique : c’est le dernier jour de l’année scolaire, et nos profs ont eu la splendide idée de supprimer les cours de l’après-midi pour saluer nos performances de l’année. Nos délégués ont décidé d’organiser une petite fête dans le parc près du lycée. Le seul hic de la journée, c’est que nous avons prévu de partir tous les trois : Nat’, son gorille et moi. J’avais espéré y aller seul avec elle, mais après tout, j’aurai tout mon temps pour lui parler une fois sur place. Nous avons rendez-vous à la gare, sur le quai. Je quitte la maison l’esprit léger. J’ai l’impression qu’aujourd’hui est un grand jour, celui où tout va se jouer. J’ai hâte de pouvoir lui dire.
J’arrive à la gare et lorsque je descends sur le quai, je les aperçois au loin. Je me dirige vers eux d’un pas presque bondissant, mais qui se calme très vite. Il lui tient la main d’un air un peu trop possessif à mon goût, et le regard qu’il me lance est loin d’être accueillant. Quand à Nat’… Elle a les yeux tout rouges, comme si elle avait pleuré. Ca sent la dispute… Est-ce que j’ai le droit de me réjouir ?
- Salut, Lucien. » Nat’ essaye de me sourire, mais la grimace qu’elle m’adresse est loin d’être convaincante.
- Salut, ça va ?
- Nan, ça va pas. » C’est le gorille qui a répondu à sa place. Il me regarde d’un air franchement mauvais.
- Euh… Un souci ?
- Plutôt, ouais. Je peux savoir pourquoi ma copine te voit plus souvent que moi ces derniers temps ?
- Tu es au courant que je suis son meilleur ami ? On a grandi ensemble, je te signale. » Et pan ! dans la boîte à gants. Deux à zéro, la balle au centre. Cette histoire ne va pas se régler comme je l’imaginais, mais après tout, une bonne engueulade frontale, c’est aussi bien. J’ai envie de leur prouver – à tous les deux ! – que je la connais bien mieux que lui, et que je ferai un bien meilleur copain.
- Est-ce que ça te donne le droit de me voler ma copine ?
- Nathan, s’il te plaît… » Ah, Nat’ réagit. « Oublie ça, Nathan. On est ensemble, non ? Laisse Lucien ; on va à la fête comme trois bons potes et on oublie ça, d’accord ? » Merde. Alors ça, c’était pas prévu. Pourquoi est-ce qu’elle prend sa défense, à ce lourdaud ?
- J’oublie rien du tout, Nathalie. Je croyais qu’on avait remis les pendules à l'heure ce matin ?
- Oui, mais…
- Alors laisse-moi éclaircir les choses. » Il se retourne vers moi et fait barrage de son corps. « Nathalie et moi, on est ensemble. Pigé ? Alors tu lui laisses de l’air, tu empiètes pas sur notre couple et tu vas voir ailleurs si j’y suis. »
Très honnêtement, je ne sais pas ce qui me prend. J’ai l’impression que mon corps réagit tout seul, sans entendre le long sifflement qui commence à remplir l’air. Mon poing se lève, prend de l’élan, et s’écrase sur le nez de Nathan. Son visage part en arrière. Il tente de retrouver son équilibre en reculant de quelques pas, avant de percuter Nat’, qui a son tour doit reculer sous le poids de Nathan.
Sauf que derrière Nat’, il n’y a plus rien. Son hurlement se superpose à celui du train qui approche à toute vitesse.
J’erre dans un désert sans limites. Le soleil me brûle et m’éblouit. Je ne vois pas où je vais. Je ne vois pas où je pourrais aller.
Mes parents pleurent avec moi la jeune femme qu’ils voyaient tous les jours ou presque depuis seize ans. Je leur ai raconté ce qu’il s’est passé sur le quai. Ils ont été horrifiés, mais mon père est vite venu me voir, pour me parler en tête à tête. S’ils connaissaient Nat’ depuis seize ans, l’inverse est tout aussi vrai. Ses parents me connaissent, et je dois aller les voir ; je ne peux pas les laisser dans l’incompréhension la plus totale. Je secoue furieusement la tête de droite à gauche. Je ne peux pas aller les voir, j’ai trop peur de leur regard… Mon père se redresse, l’air dur et – oui, c’est bien de la déception qui habite le fond de ses yeux. Il pensait avoir eu un fils, qui a grandi et est devenu un homme qui assume ses actes. A la place, il a devant les yeux un gamin qui se replie sur lui-même. En disant ça, il enfonce un autre poignard dans mon cœur et il le sait. Et moi, je sais qu’il a raison. Il faut que j’aille les voir. Et que je leur demande pardon.
Mon père m’emmène en voiture ; mais il va m’attendre devant la maison. J’arrive devant la porte d’entrée, et j’ai l’impression de cogner à la porte du purgatoire : je ne sais pas ce qui va me trouver de l’autre côté. C’est son père qui ouvre. Sa mine est aussi affreuse que la mienne. La mère de Nat’ est assise dans la cuisine et ne semble pas avoir assez de force pour se lever. Elle me voit et laisse échapper une exclamation :
- Lucien ! Oh, mon pauvre Lucien, ta visite me réchauffe le cœur. Comme ça a dû être dur pour toi…
Je ne peux empêcher les larmes de couler. Je n’arrive pas à leur dire. « S’ils savaient… » Son père me prend par les épaules.
- Tu sais… Ma fille a toujours été très tête en l’air, mais elle semblait savoir ce qui l’attendait. » J’aimerai pouvoir dire que mon cœur se fige, mais je n’en ai plus. Mes cordes vocales trouvent la force d’articuler :
- Comment cela ?
- Ces derniers jours, elle était assez triste et renfermée. Et en regardant dans sa chambre, on a trouvé des paquets. Un pour chaque membre de la famille, comme un testament qu’elle nous aurait laissé. Il y en a un pour toi. » Il me tend un petit carton, très léger. En le prenant, je sens des objets bouger à l’intérieur. Je le pose sur la table et relève les battants.
C’est le tarot et son livret. Une simple feuille blanche est posée par-dessus, et je reconnais l’écriture de Nat’ dans ces trois mots : « Je le savais ». Mes yeux se noient à nouveau. Le cœur serré, je prends les deux objets qu’elle m’a légués en héritage. Je les accepte, me sentant comme Tityos sur sa falaise. Mais mon supplice ne s’arrête pas là. Dans le carnet, Nat’ a glissé un marque-page. Je le connais bien, celui-là : je lui ai offert pour ses dix ans. Je ne pensais même pas qu’elle l’avait gardé. Les doigts tremblants, j’ouvre le carnet à la page gardée. Une seule phrase y est inscrite, tracée avec soin par la grand-mère.
"Le tarot a toujours raison. "