- Eteins-moi ces saletés de lunettes, Longshank, tu sais que j’ai horreur de ça ! mugit Z de sa voix caverneuse, en appuyant bien sur le mot « horreur ».
Z compensait sa bienveillance naturelle par une rudesse virile, dont personne n’était vraiment dupe.
A contre-coeur, Longshank cligna deux fois de l’œil gauche pour mettre ses « e-gogglz »* hors-tension. Ses deux petits yeux blasés réapparurent.
- On peut dire que vous avez de sacrées gueules de cadavres ce matin, constata Z en se mettant à sourire. Tenez, un petit remontant.
Ouvrant un tiroir de son bureau, Z en sortit un paquet de cigarettes neuf. Longshank et Little Tom le regardèrent tirer sur la bandelette en plastique avec une excitation non-dissimulée. Ils ne s’attendaient pas à une telle récompense. Ça faisait des mois qu’ils n’avaient pas pu tirer sur une vraie cigarette. Des mois qu’ils se contentaient de ces stupides « low-cig » qui ne leur faisaient aucun effet et qui leur foutaient le cafard avec leurs bip-bip stridents et leurs messages d’alertes : « Fumer provoque des maladies cardio-vasculaires »… Z tira deux cigarettes du paquet et les tendit à ses hommes.
- Merci patron, fit Longshank avec – c’était rare- une expression de sincère reconnaissance.
- Ah ouais, merci patron, dit à son tour Tom en ricanant.
Tandis qu’ils allumaient leur petite récompense, un fracassant bruit de tôle résonna dans l’entrepôt. Z se dirigea vers la porte et fit retentir sa voix puissante, pleine d’accentuations adéquates :
- Serait-il possible d’obtenir un peu de silence pendant quelques minutes ?
- Ouais, désolé boss, gueula une voix dans le hangar en contrebas.
Z referma la porte, appuya sur le bouton du ventilateur portatif qui trônait sur un tas de cartons, et reprit place dans son fauteuil derrière le bureau.
- Bon, maintenant qu’on a fini de s'astiquer le jonc, vous allez pouvoir me raconter ce que vous avez branlé cette nuit.
*
C’est Longshank, le plus grand des deux – le plus désabusé aussi- qui prit la parole en premier.
- Bah, ça s’est plutôt bien passé, dit-il, sans grande conviction, en haussant les épaules. Accoudé sur le casier au fond de la pièce, il tirait avec délectation sur sa « real cig », affectant de l’indifférence devant la réaction de son boss. De temps à autres, il faisait glisser une main contrariée sur son crâne luisant, ruisselant de sueur.
- Bien passé ? s’exclama Z. Oh ! mais bien sûr que ça s’est bien passé ! Un de mes hommes perd un bras dans une explosion de dynamite, les deux autres le liquident sur place et vont l’enterrer je ne sais où… Franchement, quoi de plus normal ?
Tom se remit à ricaner et à fixer tour à tour Z et Longshank d’un air hilare. Tom était un bon petit gars, toujours content, qui gesticulait comme un insecte. Un peu suiveur, pas très malin, mais on pouvait compter sur lui pour se faufiler en toute discrétion dans les hangars et transporter la marchandise dans le camion.
- Et toi le Portugais, tu trouves que ça s’est bien passé ? fit Z, tournant vers lui le fusil de son regard.
- Héhé, j’suis pas Portugais, boss ! Ma mère est d’Lisbonne, mais mon père est d’Pékin. Et le père de ma mère était français alors...
- Ok, on s’en fout.
- Non, mais pour la mission, franchement, à part pour Maurice, ça a été nickel. Son bras a valsé quand il posé la dynamite, mais le trou était assez grand pour qu’on entre et qu’on fasse le boulot. On a pu remplir le camion à ras-bord, donc nickel.
- Maurice nous a demandé de le… , commença Longshank. Ne sachant trop quelle expression utiliser, il mima le geste d’une exécution par balle. Comme on pouvait pas le laisser sur place, on a dû le mettre dans le camion et chercher un endroit calme pour… brûler le corps quoi.
- Brûlé ? JohnX m’a dit que vous l’aviez enterré ?
- JohnX ! s’exclama Tom en explosant de rire. Ce type, il sait jamais rien, mais qu’est-ce qu’il cause !
Longshank confirma que le corps avait été brûlé dans « un coin sûr » et les cendres dispersées. Il n’y avait « aucun risque » que Maurice soit identifié.
- Bon, parlons marchandise, fit Z, un peu rassuré par les propos des deux acolytes. Combien de bidons ?
- Soixante.
- Vous y avez goutté ? Pas d’arnaque ?
- Elle est parfaite, boss, assura Tom en piétinant sur place. La meilleure qu’on ait jamais goûtée. On s’est même mis un bidon de côté pour nous, comme vous nous aviez dit de le faire.
- J’ai dit ça, moi ? les taquina Z. Alright, l’heure du business a sonné.
*
Z emprunta l’escalier métallique conduisant au rez-de-chaussée de l’entrepôt, où une dizaine de ses hommes étaient déjà en train de procéder à la mise en flacons de la marchandise. A l’instar de Z, la plupart d’entre eux portaient la tenue la plus en vogue cet hiver-là : polo blanc, short clair, babouches en skaï. Pas besoin de veston: ce mois de décembre était l'un des plus chauds qu'on ait eu depuis longtemps.
JohnX et Mad Martha, tous deux penchés au-dessus d’un des soixante bidons portant l’inscription « World State Property », ne virent pas le boss approcher, fascinés qu’ils étaient par le butin scintillant sous leurs yeux. Pour une fois, Z ne les surprit pas en train de chatter avec leur e-gogglz.
- Ca faisait longtemps que vous n’en aviez pas vu une telle quantité, hein ? leur lança Z en leur tendant une grande paluche sombre.
- Bonjour, monsieur El Nakkebi, fit Mad Martha en lui serrant la main.
- Alors primo, Martha : tu arrêtes tout de suite avec ces « monsieur El Nakkebi » et tu m’appelles « Zichane ». Ou « Z » si tu préfères. Deuxio : tu vas me passer tout de suite une de ces bouteilles derrière toi !
Martha s’exécuta. Elle se saisit d’un des petits flacons de verre posés sur un chariot à côté du bidon métallique et le tendit à son boss.
Z plongea la petite bouteille en verre dans le bidon et la remplit à moitié. Portant alors le goulot à sa bouche, il avala une petite gorgée du précieux liquide, que ses dealers vendraient bientôt sous le manteau à prix cassé. Une délicieuse fraîcheur traça son sillon dans l’incendie de sa gorge.
Ce n’était peut-être pas la meilleure et la plus riche en minéraux qu’il ait goutée dans sa vie, mais ouais… cette eau allait faire un malheur !
* e-gogglz: n.f.pl.(étym : de « e », dim. de « electronic », et « goggles »angl. lunettes protectrices)[/right]
Lunettes électroniques permettant de naviguer sur le web ou de communiquer au moyen de stimuli oculaires et cérébraux)