Il a plu et je me suis pété la gueule. C'était pas la première fois que je titubais et me retrouvais à brouter l'herbe ce soir-là, mais je sentais bien que ce coup-ci je me relèverais pas. Il n'est d'abord tombé que quelques petites gouttes, et d'un coup, sur mon corps, mes vêtements, mon visage, à l'intérieur de la capuche de mon blouson, se sont jetées des milliards de particules d'eau. Affalé sur le flanc, des mèches de mes cheveux fuyant l’élastique qui tentait en vain de les contenir se mêlaient à la boue.
J'ai entendu des voix - pourquoi j'avais pris mon téléphone ? - et on m'a tiré en arrière, on me prenait par les bras. Je crois même qu'avec l'aide des pompiers, j'ai fait deux ou trois pas.
Blanc. Mouvement. Visage familier. Boum boum, boum boum, mon cœur qui surchauffait. C'est à peu près tout.
J'ai bougé la tête de droite à gauche, reconnu vaguement une chambre d'hôpital et le bip strident, irrégulier de l’électrocardiogramme. Je crois que ma première pensée a été un truc du genre : « merde, raté ». 'fin, je crois pas qu'on puisse vraiment appeler ça une pensée. Ces dernières, dans la brume, perdaient leur masse lexicale pour devenir des sensations sensées, des réflexions s'imposant à mon esprit sans s'alourdir du poids des mots.
Dégagez, les cathéters ! C'est le seul mouvement que j'ai réussi à m'accorder, mais qu'on me présente un seul individu en état de semi conscience capable de résister à la pulsion de se débarrasser de ces putains de corps étrangers. Faut croire que j'avais bien fait le bourrin, ou que je m'étais déjà réveillé plus tôt sans en garder le souvenir, parce que j'ai clairement pu distinguer deux trous dans mon bras. Et ce truc, cette espèce d'aiguille! Comment un bordel aussi long avait pu rentrer aussi profondément dans ma chair?
Vous pouvez pas imaginer la jouissance que j'ai éprouvée en extirpant ce répugnant tube en plastique.
Une infirmière est entrée, a claqué la langue en signe d'agacement en voyant mon œuvre et le sang se répandre, remis le tout en place, tripoté deux trois machines et est repartie aussi sec.
Je ne sais plus combien de temps j'ai passé comme ça, peut-être deux jours. Je voyais des proches, mais leurs visites ne me laissaient guère plus que des impressions. Dans mon délire, je me disais que si jamais Dieu existait, peut-être que je l'avais vu, qu'il m'avait dit « Pierrick, tu as le choix. Tu peux mourir aujourd'hui, mais regarde ce que te réserve l'avenir », que j'avais fait mon choix et décidé de rester sur Terre. Bien entendu, agnostique, j'ai vite relégué tout ça au rang des théories hautement improbables, mais vachement cool quand même.
Il a bien fallu que je renoue avec la réalité. Toujours ce bip, bip, biiiip, BIIIIIP. Je m'y étais plus ou moins habitué mais plus j'émergeais, plus cette merde me vrillait les nerfs. D'ailleurs, depuis cet événement, je n'ai jamais plus pu le supporter.
Ça a été le défilé, ma sœur, mon père, ma mère, des amis (deux, en fait). Tout ce petit monde tentait, chacun à sa façon, de me réconforter, pendant que mon bidon de pisse traînait à côté de mon lit. Ma mère avait réussi à sauver mes clopes, mais elles étaient trempées, elle les avait gardées dans une boîte étanche. Ouais, j'étais passé à ça de la mort, et elle avait pensé à récupérer, sécher, conserver mes Camel. Les petits gestes de la vie quotidienne perdurent, show must go on. C'est à cette occasion qu'elle a recommencé à fumer, d'ailleurs. En tirant sur les restes d'un paquet resté dans la poche de mon demi cadavre.
Doliprane et Spasfon mis à part, pour des raisons évidentes, un peu de tout ce qui se trouvait dans ma pharmacie y était passé, j'avais pioché dans le tas de plaquettes un peu au hasard, en en laissant toujours une ou deux afin que leur disparition ne soit pas trop voyante. Puis j'ai délivré un à un les pilules et comprimés de leurs emballages pour les déposer dans un petit sac plastique, le tout à destination de ma poche intérieure.
On pourrait s'imaginer que j'ai fait ça un peu au hasard, sur un coup de tête, mais j'avais passé les différentes méthodes de solution finale à usage personnel bien en revue.
La défenestration? Pourquoi pas, j'habitais au sixième, j'avais essayé de sauter mais franchement c'était pas mon truc. Vous saviez que quatre-vingt dix pour cents des personnes chutant d'une telle hauteur ne meurent pas sur le coup ? Ça donne à réfléchir, quand même.
Il y avait la pendaison, aussi. La poignée de ma porte n'a pas été convaincante lors des tests préliminaires, et je risquais d'avoir l'air louche en perçant un trou pour accrocher un crochet à mon plafond. Sans compter que je ne voulais ni être interrompu, ni que ce soit ma famille qui me découvre dans cet état.
Restait donc tout ce qui pouvait se faire en extérieur. Se tailler les veines ? Les coupures et le sang (mes coupures et mon sang à vrai dire) me font tourner de l’œil. L'autoroute ? Pas question d'occasionner un accident, je devais être la seule victime. Bref, j'en suis venu au combo médicament plus alcool, qui promettait d'être létal si les comprimés étaient assez efficaces, ce dont je ne doutais pas étant donné les maladies qu'on se trimbale dans ma famille, et à un charmant petit endroit relativement désert propice à la mélancolie suicidaire. Il s'agissait des rives d'un fleuve ornementées de lourdes pierres et de saules pleureurs, baignant dans un calme troublé uniquement par le passage de trains sur le chemin de fer se situant à proximité. Les ingénieurs en charge de la construction de cette zone avaient sans aucun doute pour but d'instaurer l’atmosphère la plus morbide possible.
J'avais prévu de jeter toutes les boîtes en extérieur, mais la flemme m'en avait empêché. Finalement, les médecins ont appelé chez moi, pour qu'on fouille dans ma poubelle, afin de savoir ce que j'avais pris et donc les traitements à m'administrer.
Je fais par conséquent parti du club très sélect des individus sauvés par leur fainéantise.
On m'a laissé plusieurs jours dans cette chambre, le temps de pouvoir tenir à peu près debout. Ma perf devait souvent être changée. Une fois, l'aide-soignante a merdé avec la valve, l'a ouverte à fond, et pendant qu'elle se dirigeait vers la sortie mon pouls a commencé à s'emballer d'un coup ; presque paralysé, j'ai articulé un genre de « Oueeeerf », comprendre « mademoiselle, s'il vous plaît, il semblerait puisque je vois sur le moniteur mon rythme cardiaque passer les deux cent pulsations à la minute, que je sois en surdose, serait-il par conséquent possible de juguler l'alimentation de mon traitement? ». Première pulsion de survie. Vraiment étrange.
Une autre fois encore, une jeune infirmière est venue changer mon jerrican. Elle m'a sorti, le truc à la main :
« Vous vous appelez bien Pierrick ***** ?
Oui, pourquoi ?
Moi c'est ******, on était en primaire ensemble !
Parler m'était difficile, avec l'effort et la surprise, je me suis exclamé un peu brusquement :
Ah bon ? C'est vrai ? »
La vision d'un type qui dans le gaz suite à une prise massive de médocs se réveille presque et se relève même un peu a dû bien la faire flipper, elle est partie direct pour ne plus revenir.
Tout le reste, je le crains, est un peu banal. Dès que j'ai été en état, j'ai demandé que l'on m'apporte mes carnets, pour écrire. On m'a ramené ma guitare quand j'ai changé de service pour aller chez les vieux à cause des complications cardiaques. J'apprenais seulement et le personnel me faisait chier à insister pour que je leur joue un truc alors que je peinais déjà à sortir Zombie des Cranberries sans faute. Un psy est venu. Au fil de l'entretien, mes réponses restant laconiques, son regard est passé d'interrogateur à inquiet, pour finir par le limite paniqué. Mes talents d'orateur et pas mal de chance m'ont préservé de l'hôpital psychiatrique. Je fumais en fraude par la fenêtre qui ne s'ouvrait que de cinq centimètres.
Et je suis sorti.
J'en veux pas à celui que j'étais d'avoir fait ça, sauf peut-être pour le choix vraiment ridicule de la Vodoo pour faire descendre le tout. Je lui suis juste reconnaissant de s'en être sorti.
On me reproche souvent de ne pas regretter ce que j'ai fait. Oui, je me rends compte, je t'aurais pas connue, on aurait pas eu notre fils. Mais que dire à quelqu'un qui n'arrive à entrevoir aucun échappatoire? J'aurais pas été foutu de m'en empêcher moi-même.
Je sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça, en fait. Peut-être juste pour partager un avant-goût de la mort, et de la renaissance. Pour le plaisir de faire un Happy Ending.
(Ce commentaire se situait initialement avant le texte)
Bon, bon, bon. J'hésite encore à l'heure où je tape ces lignes à poster ce texte. Est-il assez "littéraire"?
En tout cas, j'ai failli faire un avertissement pour le contenu, mais finalement je ne trouve pas vraiment ça choquant. Disons que si vraiment vous êtes ultra hyper sensible, ne le lisez pas.
Autrement, c'est vraiment personnel, d'où mon hésitation à poster, mais j'ai vraiment fait le maximum pour ne pas en faire un truc bancal et sans intérêt. A vous de me dire si ça passe. Autrement, c'est sur que si vous n'aimez pas le genre "tranche de vie" vous pouvez passer votre chemin ^^ . Quoi qu'il en soit, s'il y a des remarques à faire, je les écouterai avec plaisir, hors de question d'être complaisant parce que c'est plus ou moins intime, au contraire j'ai vraiment envie d'améliorer ce texte à fond.
Je palabre, je palabre, j'ai pas envie de le faire. Allez, go.