Un bruit assourdissant, tout près. Une forte odeur de brûlé. Des cris. Cyrus court. Ou plutôt, il se voit courir. Il ne sent pas ses jambes. D’autres explosions proches lui déchirent les tympans. Des hommes en uniforme s’enfuient comme lui, dans tous les sens. Sous ses pieds, de l’herbe drue. Au loin, la montagne l’encercle. Il est dans une vallée. Sa poitrine devrait le brûler mais il ne la sent pas. Une blessure l’insensibilise-t-il ? Il ressent bien une douleur, mais c’est dans la tête. Comme une effroyable migraine. Sûrement à cause du vacarme insoutenable. Mais où est son arme ?
— Tir ami, tir ami ! Dispersez-vous…
— Halte au feu ! Halte au feu !
Un corps gît au sol, déchiqueté. Cyrus l’enjambe d’un bond et poursuit sa course éperdue. Il reconnaît le bruit caractéristique des mortiers légers de 60 mm. Face à un tir de barrage en règle d’artillerie lourde, ils seraient déjà tous morts.
Comment arrive-t-il à analyser, comme détaché de l’action pourtant urgente ? Instinct du vétéran ? Soudain, une explosion plus proche. Il est soufflé, projeté à plusieurs mètres.
Ses cinq sens sont éteints. Reste le noir qui défile. Comment une obscurité totale peut-elle défiler ? Une douleur intense et constante assiège sa tête. Le tourment recouvre tout. Même le noir disparaît. Il ne peut penser à rien d’autre qu’à sa douleur terrible.
Combien de temps depuis la dernière explosion ? S’il arrive à exprimer cette interrogation, c’est que cela va mieux, se dit-il. Graduellement, en effet, la douleur crânienne diminue. Il ressent un merveilleux bien-être dans ses tempes. Une douce chaleur antalgique se diffuse dans sa tête. C’est peut-être un médecin qui le soigne. Comme la douleur s’éteint, ses sens se rallument.
Il ouvre les yeux. Un ange blond est penché sur lui. L’ange sourit. Il est en blanc. C’est naturel pour un ange. Il lui masse les tempes. C’est un ange guérisseur.
Cyrus referme les yeux et soupire. Il entend son soupir et s’en réjouit. Est-il au paradis ? C’est une chimère. Comme les anges… Il est allongé dans un lit réel. Il rouvre les yeux. La jeune infirmière lui sourit. Son regard bleu – angélique – ne le fixe pas. Il reste vague, énigmatique mais serein. Elle est aveugle, songe Cyrus. Mais comment une aveugle peut-elle être infirmière ?
Cyrus se racle la gorge.
— Où suis-je ?
La femme visse son regard flou dans le sien. Elle n’est peut-être pas aveugle, juste malvoyante…
— Dans un hôpital à Paris. Parlez moins fort.
La voix douce et sensuelle lui fait chaud au cœur. Il y a si longtemps qu’il n’a pas entendu une voix féminine, lui semble-t-il. Il n’a presque plus mal. Il n’est plus à la guerre. Non, c’était juste un rêve. Un voyant d’alarme s’allume dans sa tête : il ne se souvient de rien ! Il lui reste son prénom, Cyrus et son cauchemar de guerre. Et l’impression de n’avoir pas fréquenté de femme depuis une éternité. C’est maigre, comme souvenirs. Mais il se dit que la mémoire va lui revenir, maintenant qu’il est réveillé.
— Depuis combien de temps ?
— De longs jours, répond l’ange blond. Vous êtes robuste. Peu reviennent d’un tel voyage.
— C’est vous qui m’avez sorti du coma ? Comment avez-vous fait ? Pourquoi parler à voix basse, en plein Paris ?
— Vous êtes en danger, souffle-t-elle en enlevant sa perfusion. Levez-vous pour voir…
En soupirant, Cyrus obtempère. Le pouvoir de persuasion de cette infirmière est peu commun. Et puis, lui aussi ressent un danger diffus. Paranoïa post-traumatique ? Ou instinct du guerrier acculé ? Tant de questions se bousculent à ses lèvres qu’il reste coi.
Il se met debout. Ses muscles sont atrophiés par la longue station horizontale mais ils répondent. C’est douloureux mais tenable. Il porte un pyjama bleu. La chambre d’hôpital est banale : murs blancs, lit à roulettes, table de nuit, deux chaises, placard coulissant et salle de douche à côté. Une rampe fixée à mi-hauteur court le long des murs. Il n’en aura pas besoin, même si son équilibre est encore précaire. Il se passe la main sur la joue et sent une longue barbe de… de combien de jours ?
— C’est bien, murmure l’infirmière. Votre corps est vraiment endurant.
Endurant… Il sent confusément qu’il n’est qu’au début de ce qu’il doit endurer…
— Quel est le danger ? Pourquoi fuir ? De quelle blessure je souffre ?
Elle se dirige vers le placard et saisit un sac de sport après avoir tâtonné un instant. Son corps semble magnifique de formes féminines rebondies. Il ne lui donne pas d’âge.
— Pas le temps pour les questions. Prenez ce sac et filez. Ne revenez jamais dans cet hôpital. Ils vous captureraient.
— Qui est-ce, ils ? demande Cyrus en prenant le sac.
— Les autorités. Vous vous habillerez dans les toilettes du rez-de-chaussée. Un malade en pyjama attire moins l’attention. Je vais éloigner le garde. Bonne chance !
— Pourquoi m’aidez-vous ? Attendez…
Elle a quitté la pièce. Cyrus ressent un vide soudain. Lui manque-t-elle parce qu’elle l’a soigné et, apparemment, tiré du coma ? Il venait d’éprouver comme une rare quiétude en sa présence. Il se retient de lui courir après. Il vaut mieux obéir à son ange protecteur…
D’ailleurs, il n’est pas question de courir. Il se traîne d’un pas claudicant et chancelant. Il n’a pas besoin d’en rajouter pour tenir le rôle d’un patient mal en point… Il sort dans le couloir. Il la voit de dos s’éloigner avec un homme en civil. Il y avait bien un garde devant sa chambre… Il referme la porte pour éviter qu’on découvre sa fuite trop vite.
Il prend l’escalier pour descendre les deux étages : son corps a besoin de mouvement. Dans les toilettes, il ouvre le sac : un peu d’argent, un jean, un blouson gris, un polo noir, des sous-vêtements, des chaussures de sport et un bandana. Il se change aussi vite que possible. En mettant le bandana, il s’aperçoit que sa tête est recouverte d’un pansement. Il décide d’emporter le pyjama dans le sac. Après tout, le moindre objet est utile quand on ne possède presque rien…
En quittant l’hôpital, mille questions assaillent son esprit tourmenté. Il se demande surtout quel méfait il a pu perpétrer pour se retrouver ainsi surveillé. S’il est soldat, a-t-il déserté ? Est-il un dangereux psychopathe qui a pété les plombs à la guerre ?
Voici la suite :
C’est alors que la tête se met à lui tourner tandis que la migraine revient en force : il se rend compte avec effroi qu’aucun souvenir ne revient ! Il titube, se tient à un mur. Il faut… Il faut qu’il arrête de se torturer l’esprit et qu’il mange : nourri par perfusion, son estomac est désespérément vide. L’hypoglycémie l’aiguille vers un fast-food.
Tandis qu’il assouvit sa fringale d’une main tremblante, il tente d’apaiser son angoisse. Ce doit être sa blessure à la tête qui a causé un traumatisme crânien. Commençons par le passé lointain, décide-t-il, c’est souvent le plus facile pour les amnésiques. Les souvenirs récents reviendront progressivement.
Paris, il s’en souvient ! Sa famille… Là, c’est déjà plus difficile. Machinalement, il se frotte la tête à travers le bandana et le pansement. Son père… Mort quand il était enfant. Il ferme les yeux. Des fragments de son enfance lui reviennent. Sa main cesse de trembler. Il a été élevé par sa mère dans le sud. À Marseille. La mort prématurée de son père l’a fragilisé. Ou son départ, il ne sait pas. Enfant, il était solitaire et pleutre. Une trouille maladive… Le rêve qu’il vient de faire lui suggère qu’il était soldat. Peut-être bien qu’il a déserté… Mais pourquoi s’engager dans l’armée quand on est un lâche ?
Son estomac plein, il lève la tête. Il observe l’employée du fast-food en train de servir les rares clients. Une petite Noire boulotte mais appétissante. Elle lui fait envie. Tant mieux ! La santé revient. Depuis combien de temps n’a-t-il pas connu de femme ? Au fait, il avait peut-être une petite amie avant son accident ? Non… Il n’avait que des relations éphémères avec la gente féminine. Est-il le même homme depuis son accident ? Sûrement…
Dans la rue, un vent glacial s’est levé. Alors il marche vite. Pour se réchauffer. Pour dégourdir ses muscles atrophiés. Pour l’aider à rassembler ses fichus souvenirs évanescents.
S
a situation est préoccupante. En fuite. Sans passé, ou presque. Sans papiers. Bon sang ! Sans identité même. « Je m’appelle Cyrus X ». C’est un peu court… Il faut absolument retrouver un fil conducteur. Sa mère ? Il n’a pas assez d’argent pour faire le voyage à Marseille. Et puis les autorités vont la mettre sous surveillance. Quand on est en cavale, la première règle est de ne pas contacter ses proches. L’infirmière ? Retourner à l’hôpital serait se jeter dans la gueule du loup.
La nuit tombe. Le froid redouble de vigueur. Cyrus presse encore le pas. Il est fatigué mais il n’a pas sommeil. C’est vrai qu’il a beaucoup dormi dernièrement. Et puis il vaut mieux économiser son maigre pécule. Pas d’hôtel pour cette nuit, décide-t-il.
Solitaire, frissonnant, il erre dans les rues sombres et glaciales à grandes enjambées, tel un sans-abri… qu’il est.
Un homme sans souvenirs, c’est comme un PC sans disque dur : il tourne à vide. Sans mémoire, on perd son humanité. Ou du moins, on en change, on devient un autre qui repart presque de zéro, dans une nouvelle direction. Quel homme fut-il ? Il se souvient de ce bombardement. Où faisait-il la guerre ? Avec quel pays la France est-elle en conflit armé ? Peut-être était-il un mercenaire dans un affrontement qui ne concerne pas son pays… Il n’en peut plus de se poser des questions. Il n’en peut plus tout court.
Devant ses yeux piqués par le vent, clignote une enseigne rouge : « Bar des branchés – Ouvert toute la nuit ». Il entre en grelottant. La salle est exiguë, comme souvent à Paris. Quelques tables menues en formica marron se serrent. Elles sont désertes. Au comptoir, seul un couple occupe deux tabourets. La musique jazzy le saisit. C’est une musique d’ambiance censée être relaxante. Mais lui, le jazz le crispe. Il s’apprête à faire demi-tour quand il aperçoit les bas noirs de la femme, mis en valeur par une jupe courte et des escarpins.
Attiré comme un aimant, il va s’asseoir à côté d’elle. L’homme le fusille du regard. Il doit être agacé que Cyrus les colle alors qu’il y a tant de place. C’est un petit moustachu costaud, la trentaine, de type méditerranéen.
Ce n’est pas raisonnable de claquer du fric dans un bar mais il a besoin de se reposer au chaud. Et l’alcool pourrait l’aider à retrouver ses souvenirs… Non, en général, l’alcool favorise au contraire l’oubli. Mais bon, la boisson pourrait stimuler son imagination, lui donner une piste pour sortir de cette nasse. Et puis, il y a les bas noirs… Cyrus a faim de chaleur humaine. Les jambes de la femme sont toutes proches. Il se retient de les toucher.
Pas de barman en vue. Il faut dire que les clients n’abondent pas. Il observe les rangées de bouteilles d’alcool multicolores sur une étagère en hauteur, avec leur doseur en forme de petite pipette. En dessous, un miroir tente d’agrandir la salle, sans grand succès. Il s’observe dans la glace. Il voit un homme d’environ vingt-cinq ans, yeux bleus, barbe noire, teint mat. Ses traits sont tirés mais fins. Il est bel homme, se dit-il en se souriant. C’est le premier sourire qu’il esquisse depuis son réveil. Il se réjouit de sa carrure large même s’il est maigre, à cause du coma.
Dans le miroir, il observe discrètement la femme. C’est une grande Arabe jeune, longs cheveux soyeux d’un noir brillant, peau mate, bouche lippue. Pas vraiment belle, mais sensuelle. Surtout les grandes jambes gainées de noir nylon. Il ne peut pas les voir dans la glace mais il les imagine et le désir monte en lui.
Q
ue fiche donc le barman ? Pris d’une timidité ridicule, il n’ose l’appeler. Heureusement, le moustachu vient à son aide :
— Garçon ! Un autre whisky double !
— Arrête Rachid, tu bois trop…
Le moustachu donne un coup de poing sur le zinc. Il confirme le reproche que lui fait sa compagne : il est visiblement pris de boisson.
— Qu’est ce que ça peut te foutre ? Commence par arrêter la clope... Après tu me donneras des leçons !
— Parle moins fort… Je t’ai dit que j’arrête demain matin.
— Et tu reprendras aussi sec ! aboie l’excité d’une voix avinée. Alors viens pas me faire ta morale à deux balles ! Il vient ce whisky ou faut que j’aille me servir ?
— Voilà, monsieur, répond le serveur en s’extirpant comme à regret de l’arrière- boutique. Et pour monsieur, ce sera ?
Le barman se plante devant Cyrus. On dirait Nestor, le majordome du capitaine Haddock : grand, mince, quinquagénaire, chauve, port digne et nœud papillon.
Quel breuvage pas trop cher pourrait le réchauffer ?
— Un pichet de rouge, je vous prie.
En vrai professionnel, Nestor garde les traits de son visage impassibles. Seul son regard exprime un mépris outré. Apparemment, il n’est pas d’usage dans cet établissement de commander un pichet de vin. Cyrus réprime le besoin de se justifier. Il faut qu’il manque singulièrement de confiance en lui, à se déstabiliser pour si peu. Les événements récents ont affaibli son psychisme.
Nestor sert les deux clients. Le moustachu siffle son verre cul sec. Cyrus sirote le sien. Dans son état, il se méfie un peu des effets de l’alcool.
— Bon, on va chez toi ou chez moi ?
— Pas ce soir, Rachid. Je suis fatiguée.
— Quoi ! Pourquoi qu’on est sorti si t’es naze, hein ?
Son accent racaille et ses cris agacent Cyrus qui termine son premier verre. Pas terrible, mais l’heure n’est pas au raffinement d’une dégustation œnologique. Ni à la détente dans une ambiance apaisante. Il décide de finir rapidement l’objet de la réprimande muette de Nestor.
— Et tu as trop bu…
— Merde ! J’t’ai dit de m’lâcher la grappe avec ça, salope !
Toujours vissé sur son tabouret, le moustachu coléreux administre une gifle magistrale à la femme.