Salut à vous, belle compagnie, vous m'attendiez ? Bref, je reviens pour vous jouer un mauvais tour, tout ça tout ça. Alors comme d'habitude j'ai découvert l'histoire au fur et à mesure, et puis j'ai tâché de le corriger un peu, après. Il vaut ce qu'il vaut, c'est à dire que j'en sais rien mais sans doute pas énormément ^^
PS : en le relisant j'ai pris conscience qu'il répond à peu près à l'AT du Mammouth, en fait, vous trouvez pas ?
edit : voilà j'ai encore changé quelques petits trucs mais bon, je sais pas si c'est concluant x)
EDIT 2018 : j'ai apporté plusieurs modifications, notamment au niveau de la cohérence/crédibilité qui était plusieurs fois reprochées (oui j'ai déterré un vieux texte... En fait je suis retombée dessus et sur ses commentaires,et j'ai trouvé ça dommage de le laisser comme ça. Si jamais vous aviez lu l'ancien (qui est dans le mouth d'ailleurs ce me semble), que vous vous en souvenez et que vous êtes motivés pour le relire là, vous pouvez me dire si c'est mieux. :mrgreen:
Dirk soupira. Cela faisait près d'un an maintenant qu'il n'avait pas croisé de présence animale, et encore moins humaine. Le temps lui semblait bien long depuis qu'Eliza était morte. Il avait allongé son cadavre sous une cloche de verre, près de ceux de Leman et d'Ysolda. Dirk considéra un moment ses anciens compagnons. On aurait presque pu croire qu'ils dormaient. Ils avaient gardé la fraîcheur de leur mort, si l'on pouvait dire. Même Ysolda semblait en forme sous toutes ses rides. Il se remémora leur rencontre, six ans auparavant. Ils s'étaient réveillés un jour, tous les quatre, sur cette île volante. Pour chacun, c'était la même histoire : ils étaient allés se coucher un soir comme d'habitude, puis c'était le trou noir. Et l'île. Belle, colorée, foisonnante de vie.
Longue de deux kilomètres et large d'un sur son bord est, l'île s'affinait progressivement pour finir en cap acéré. Partout, grâce à la coupole qui agissait comme une serre géante, la végétation était luxuriante. Des myriades de teintes vives et de parfums entêtants vous sautaient au visage à chaque pas. Une ruche d'abeilles artificielles se chargeait de les polliniser, et une cascade tout aussi artificielle jaillissait du point le plus élevé, à l'est, et formait une rivière qui traversait l'île de part en part. L'eau était ré-acheminée par voie souterraine jusqu'en haut de la colline, où elle rejaillissait sans fin.
Ils avaient vécu quelques années sans problème, puis Leman était tombé malade. Des années plus tard, Ysolda était partie par simple lassitude de la vie. Juste après, le contrecoup du choc peut-être, Eliza était tombée malade à son tour. Ne sachant pas le moins du monde ce qu'elle avait, il n'avait pu que la regarder agoniser. Le soleil étincelait comme d'habitude à travers l'énorme cloche de verre les protégeant du vent et du froid. Les protégeant ou les enfermant ? Dirk se leva et balaya l'horizon du regard. Tout autour, les nuages moutonnaient gaiement et formaient une mer grandiose. Il ne la voyait même plus.
Entre les arbres, il aperçut un cerf. Métallique, bien sûr. Cela faisait un bon moment que les derniers animaux étaient morts eux aussi. De maladie, pour la plupart. Quelle était cette maladie, et pourquoi n'était-il pas atteint ? Enfin, son tour viendrait probablement. Mais sinon ? Préoccupé, il se dirigea vers la maison. De l'extérieur, son allure de chaumière sympathique s'accordait parfaitement au paysage. Pourtant, une fois à l'intérieur, on découvrait des pièces froides et modernes, utilitaires mais dénuées de tout confort. Dirk entra et appuya par habitude sur le bouton de commande de nourriture. La machine émit son grésillement habituel, puis subitement se tut. Un voyant rouge se mit à clignoter furieusement.
- Comment ça, stocks insuffisants ?
Il jura et donna un coup de poing au distributeur récalcitrant. Celui-ci s'arrêta de clignoter, grésilla un moment puis déclara :
« Sleep mode activated. »
L'homme resta un moment à contempler bêtement la machine, puis jura encore et sortit de la pièce. En quelques minutes, il finit par trouver ce qu'il cherchait : il y avait bien des rations de survie, mais si peu que c'en était ridicule. Dirk se demanda combien de temps il pourrait tenir, puis se dit que la question n'était pas là : il ne savait pas combien de temps il devait tenir. Cette île volante devait bien avoir une destination. Mais quand arriverait-elle ?
Il avait lu quelque part qu'on pouvait survivre des jours, voire des semaines sans manger. Mais à quoi bon débarquer sur une planète – ou un continent, ou même une autre île volante, pour ce qu'il en savait – aussi faiblard qu'un ver de terre paumé sur le bitume en plein cagnard ?
Dirk ressortit aussi sec et partit se réfugier sur le rocher en forme de poing, près de la cascade. Il s'assit et considéra l'île dans toute sa splendeur. Tout au bout, sur l'à-pic, la maison semblait le narguer. Plus proches, presque au centre, les cercueils de verre scintillaient au soleil couchant. Les nuages alentour étaient nimbés d'un doux halo orangé.
Il allait crever de faim, jusqu'à plus pouvoir résister et se mettre à manger les fleurs et tout ce qui lui tomberait sous la dent...
Il secoua la tête et resta encore là un moment, le regard perdu dans la mer de nuages, qui ressemblait à un océan de barbe à papa à la pêche. Quand son esprit s'ébroua enfin, il faisait nuit. Les étoiles étincelaient d'un air faiblard, et la demi-lune souriait au milieu. Les nuages, sous cette lumière, avaient un air mystérieux et fantasmagorique ; c'en était presque effrayant. Il rentra se coucher, des idées sombres lui ricanant au fond du crâne.
Il tint trois semaines, à économiser les rations de survie. Quand il n'y en eut plus, Dirk se mit à manger tout ce qu'il était assez courageux pour ingérer, du cuir de ses semelles aux glands infectes du vieux chêne, en passant par quelques fleurs, feuilles ou tubercules. Il eut beau les faire griller tant qu'il voulait, rien de tout ça n'était très digeste et il était malade quasiment en permanence. Il s'affaiblit tant que l'idée de manger feu ses compagnons finit par germer dans son esprit. C'était un soir qu'il était faible et malade depuis plusieurs jours. Il s'était assis près des cercueils et s'était surpris à contempler les corps d'un œil presque alléché. Il avait secoué la tête et s'était détourné. Il ne pouvait tout de même pas se résoudre à ça ; encore quelques jours et l'île arriverait à destination. Peut-être.
Pourtant, il ne cessa plus d'y penser.
Quand la faim grondait le matin.
Quand la faim grondait le soir.
Quand, une fois par jour, il mangeait. Qu'il croquait dans une racine amère, dure, filandreuse. Qu'il mâchait. Que les fibres rigides se séparaient et se coinçaient entre ses dents. Que le jus exécrable se répandait dans sa bouche. Qu'il avalait en retenant un haut le cœur.
Quand la nuit il se réveillait, les entrailles en feu, et qu'il se levait pour dégueuler tripes et boyaux.
A mesure que les jours, puis les semaines passaient, l'idée lui parut de moins en moins folle et insurmontable, jusqu'au jour où il y réfléchit sérieusement. Il n'avait pas tellement le choix, c'était ça ou mourir de faim. Valait-il mieux abandonner et crever ? Il ne se sentait pas prêt pour ça. Après tout, qu'est-ce que ça allait leur faire, à eux ? Ils s'en fichaient, ils étaient déjà morts. Ils auraient même sûrement été contents de l'aider à survivre. De toute façon, il en avait assez de les voir crâner dans leurs cercueils sous vide. Par quel miracle étaient-ils si bien conservés ? Les cloches de verre étaient peut-être vraiment sous vide, et réfrigérées, aussi, tant qu'on y était. Tout avait été prévu pour le survivant, ha !
Le lendemain, vers midi, Dirk scia solennellement l'avant-bras d'Ysolda, le découpa en fines lamelles et fit griller le tout à la poêle, en tentant de se persuader que tout cela était parfaitement normal. Il ajouta même un peu de thym. Une fois la viande bien cuite, il la mit dans une assiette, alla s'installer dehors et commença à mastiquer. C'était un peu sec, pas très goûteux, mais pas mauvais en soi. Il pourrait s'y faire.
De longs jours passèrent ainsi, et d'Ysolda il finit par ne plus rester grand-chose. Il prenait soin de replacer les os sous la cloche. Quand la vieille femme fut tout à fait terminée, il s'attaqua à Leman. Il redoutait le moment, dans quelques semaines sans doute, où il devrait commencer Eliza. Il l'avait beaucoup aimée, Eliza. Et puis elle était jolie, c'était un peu dommage de la manger... à quoi ça rimait, de survivre coûte que coûte, de toute façon ? Il pouvait tout aussi bien arriver dans mille ans, ce vaisseau-île. Voire jamais.
Les mois passaient et la solitude anthropophage creusait de lourds sillons dans l'esprit de Dirk. D'Eliza il finit par ne rester que la tête, une main, un sein et le bassin. L'homme décida de s'arrêter là. C'était une vision perturbante que cette cloche de verre protégeant ces petits bouts de corps, mais c'était ainsi désormais qu'il se souvenait d'Eliza et il ne pouvait pas se résoudre à la faire disparaître tout à fait. Alors chaque matin il lui rendait visite, il lui parlait de leurs souvenirs communs, il lui disait qu'il était sûrement en train de devenir fou et qu'il n'en avait plus rien à faire. Il lui demanda pardon de l'avoir réduite en morceaux. Pardon aussi de lui avoir dévoré le cœur un soir, un soir où le croissant de lune s'était moqué de lui. Elle, calme et souriante, (elle avait souri au moment de sa mort, comme pour le rassurer) lui prêtait une oreille attentive (il n'avait pas pu résister à en goûter un bout, c'était si doux un lobe d'oreille, si joli, à croquer).
Un jour qu'il était trop émacié, trop faible et qu'il contemplait sa main décharnée dont les veines saillaient comme celle d'un vieillard, il eut une idée. Une dernière folie pour s'accrocher à la vie, une idée tellement contre-nature qu'elle le fit pleurer de désespoir.
Il tint plusieurs jours encore, il se remit à manger des feuilles, il tenta même une fois de chasser un lapin de métal, et il se cassa une dent dessus. Mais il sentait qu'il finirait par le faire. C'était ça ou mourir. Il était déjà fou, de toute façon. Le soir même, après ces réflexions, il se fit un garrot, soigneusement, bien serré. Et puis il serra les dents à se les briser et se trancha l'avant-bras gauche, vite, vite, avant de réfléchir. Il voulut ignorer la douleur atroce, ignorer la sensation d'intense trahison envers lui-même, ignorer le sang qui pissait partout, tellement, tellement qu'il aurait pu mourir vidé sans son garrot. Du rouge, partout. Il alla à la cuisine quand ça se fut un peu calmé, et il fit cuire son avant-bras, longuement, presque amoureusement, et le mangea. Les larmes lui donnaient un petit goût salé.
C'est alors que le ciel s'éteignit. Un trou s'ouvrit dans la cloche de verre, un trou d'où sortaient une lumière étrange et deux hommes à l'air solennel. Dirk se leva, stupéfait. Derrière le trou... le trou, on aurait dit une porte, et derrière, on aurait dit un couloir. Un couloir dans le ciel ? Il devait avoir été accosté par un vaisseau extra-terrestre, c'était la seule explication possible. Les hommes s'approchaient.
- Monsieur Dirk Jeason ? Vous avez passé le test de survie avec brio. La simulation est terminée. Je vous annonce que vous vous portez volontaire pour partir en guerre, dans les forces spéciales. Ne vous en faites pas pour votre bras, on vous le fera remplacer. Vous ferez une bonne recrue, monsieur Jeason.