Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Piga le 21 Février 2012 à 10:19:37

Titre: Le chef de cuisine
Posté par: Piga le 21 Février 2012 à 10:19:37
Après une longue période de congé maladie, dans un sursaut d’orgueil, le chef, pour faire taire les horreurs éhontées suggérées à son égard, a décidé de reprendre les reines à pleine bouchées et de se présenter, ce matin, à son travail.
Il se lève tôt avale à la hâte un café trop fort, trop noir et trop sucré.
L’énergie transmise par la boisson le transcende.
Il souffle ses ondes positives par les naseaux. La bave s’échappe entre ses dents déchaussées. Il tape du poing sur la table rythmant un chant patriotique et guerrier.
En quête d’identité nationale, il jette un coup d’œil au miroir, approuve d’un hochement de tête sa barbe de trois jours, déboule dans sa voiture au pas de charge, cherche à ouvrir la porte, pas de chance elle est fermée, il cherche la clé dans ses poches, ne trouve pas ses poches, cherche son pantalon, ne trouve pas son pantalon, cherche…enfin, gagné par la trépidance de la vie moderne, il a oublié de s’habiller.
Nullement découragé par ce contretemps il retourne chez lui. Devant la porte, il cherche sa clé dans ses poches, ne trouve pas ses poches ni son pantalon.
Il sourit car notre homme a de l’humour.
Tout nu devant la voiture, tout nu devant la maison. La cohérence de la situation rassure l’homme pressé. Il enfonce la porte de chêne d’un grand coup de tête, s’habille en coup de vent, prend ses papiers car un travailleur sans papier est comme un fil sans conducteur.
Il s’engouffre dans sa voiture et fonce vers son travail situé mil cinq cents mètres plus loin. A mi-chemin il s’impose une halte salvatrice où il vide sa vessie, remplit son réservoir et assèche un verre de calva, pas très bon, il faut l’avouer, mais un second fera passer le mauvais goût du premier.
Enfin, vers six heures trente minutes, le chef fait une entrée triomphale dans sa cuisine, accueilli comme il se doit par sa précieuse collaboratrice sous un concert de casseroles et le ricanement du stagiaire un adolescent boutonneux au rire épais et aux cheveux gras.
Sa précieuse collaboratrice, une femme de couleur, car le blanc est aussi une couleur, lui tend affectueusement sa fesse droite pour une tape amicale et, comme elle est chrétienne, elle tend aussitôt la fesse gauche pour un pincement affectueux.
L’homme n’étant pas du bois dont on fait les éros glisse sa main sous la jupe…Temps d’arrêt… Il réfléchit, exercice douloureux et périlleux.
IL FAUT SE METTRE AU BOULOT!
Cinq cent trente deux élèves du collège de Nichon-la-Gaillarde, vont débouler dans le self vers douze heures dix, avec la ferme intention de ne rien manger, car par définition «la cantine c’est mauvais»...même si «à la maison, c’est pas bon!»
Le chef s’empare d’une gamelle, la remplit d’eau et, d’un geste assuré, la met sur le feu. Il pousse un cri de victoire, écrase un ou deux boutons du stagiaire, masse l’arrière train de sa collaboratrice. C’est parti! L’eau chaude est la première pierre de l’édifice culinaire.
Bientôt elle chante sous la flamme, se répand en effluves inodores, exhale un brouillard de fines gouttelettes incolores…
Le chef dirige une équipe. Un détenteur de pouvoir, aussi petit soit-il (pas le pouvoir, le détenteur) doit gérer le rapport avec ses larbins avec diplomatie, respect, clarté et justice.
Les ordres sont aboyés de la voie gutturale du cuisinier gestapiste en train d’assaisonner Jean Moulin.
Le chef s’empare du fusil, affûte son hachoir et charge contre les navets qui sont exterminés à la vitesse du mur du con. Les carottes sont cuites et les poireaux ne font pas long feu, ils n’en sont pas revenus.  Le persil est tronçonné au taille-haie, l’ail haché menu et l’oignon épelé dans toutes les langues.
La viande, où est la viande? Aujourd’hui, bœuf barbare!
Il butte sur sa collaboratrice qu’il décanille à coups de coudes et tombe sur les oranges. Il shoote dans la plus grosse. Le stagiaire pare le coup avec son bouclier fiscal, le chef monte à la volée de bois vert, il smashe sur la ligne de fond de veau, le stagiaire renvoie l’orange du marchand, le chef rattrape la balle en fond de court bouillon et la catapulte dans la cuisinière ouverte, sa collaboratrice la ferme. 
Le dessert est trouvé: marmelade!
La cuisine n’est pas l’expression triviale d’une réaction animale face à la faim,
C’est un art concocté par des durs à cuire.

Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Loïc le 21 Février 2012 à 18:40:51
Citer
Il se lève tôt avale à la hâte un café trop fort, trop noir et trop sucré.

J'aurais bien vu un petit "et" après tôt

J'ai bien aimé celui-ci, même si sur la fin les jeux de mots redeviennent un peu lourds (gestapiste et Jean Moulin).
Pour le reste, pas grand chose à dire, dommage que ce ne soit qu'une suite de One-shots.
Titre: Re : Re : Le chef de cuisine
Posté par: Meilhac le 21 Février 2012 à 20:39:18
Pour le reste, pas grand chose à dire, dommage que ce ne soit qu'une suite de One-shots.
pourquoi pas piga faire d'un.e ou deux de tes personnages le(s) héro(ïne)(s) de ce qui deviendrait un conte, une fable, une nouvelle, voire un petit roman  :)
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Piga le 22 Février 2012 à 08:42:37
"dommage que ce ne soit qu'une suite de One-shots."

Au départ, je voulais faire une suite de chroniques sur les adultes travaillant dans un collège. Ton "dommage" laisse entendre que ce n'est pas une si bonne idée que ça...
Peux tu m'en dire plus. Vers quoi devrais je m'orienter?
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Loïc le 22 Février 2012 à 19:38:55
Bon, ce n'est vraiment qu'un goût personnel, d'une, hein ;)

Ensuite pour mieux m'expliquer, disons que je n'ai même pas l'impression que ça fasse vraiment chronique, mais vraiment suite de textes tout à fait indépendants, le cadre mis à part. Même sans prendre particulier de héros, il aurait pu être sympa de voir des interactions entre les différents persos dont tu fais le portrait.
Je sais pas si j'ai réussi à bien faire comprendre ce que je voulais dire ^^
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Piga le 22 Février 2012 à 20:51:04
Donc, plus d'interaction entre les différents portraits pour rendre l'ensemble plus cohérent.
Merci de ton avis.
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: El Caracol le 22 Février 2012 à 21:15:15
Il me semble que c'est le premier texte de toi que je lis.
Ca manque un peu de virgules à mon goût, parfois, mais c'est le seul reproche que je pourrais faire. J'aime bien le style, même si je sens que je rate la moitié des jeux de mots (mais bon, ça c'est moi qui suis bête  :mrgreen:), et sert bien le fond, donc j'aime bien. C'est agréable à lire.
Maintenant, il va falloir que je lise d'autres de tes textes ^ ^.
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Piga le 24 Février 2012 à 14:56:08
"c'est moi qui suis bête" fausse modestie ou introspection douloureuse? Peut être simplement que mes jeux de mots ne sont pas assez explicites.
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: reytan le 24 Février 2012 à 15:43:07
"Il souffle ses ondes positives par les naseaux"

cette phrase m'a particulièrement plu, très original je trouve et ça colle bien avec la force de caractère que tu as donné à ton personnage!

Ton style est simple, et j'aime beaucoup tes jeux de mots, tu passes beaucoup de temps à les rechercher ou ça vient tout seul??? (un truc que je ne saurais jamais faire ça, des jeux de mots)

Peut être un peu court, mais s'il s'agit de chronique, c'est normal, en tout cas, le côté réaliste du personnage est très efficace!!

Bravo et bon courage :D
Titre: Re : Re : Le chef de cuisine
Posté par: El Caracol le 24 Février 2012 à 18:34:12
"c'est moi qui suis bête" fausse modestie ou introspection douloureuse? Peut être simplement que mes jeux de mots ne sont pas assez explicites.

Non, non, ne t'inquiète pas, c'est moi qui suis totalement imperméable à ce genre de subtilités.
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Trente Mai le 24 Février 2012 à 23:20:49
Ah, cette fois, j'ai beaucoup plus aimé que les textes précédents et je crois que c'est parce que le texte est plus fluide, les traits d'humour davantage intégrés  dans le texte (alors que dans les précédents, on a l'impression que le texte n'est qu'un alibi pour servir les jeux de mots). Là, les deux font corps.
Je trouve que le dernier tiers est insuffisamment développé (quand le chef arrive en cuisine), et qu'il est un peu trop vite fait : il y aurait certainement des développements à faire avec les personnages des autres textes (ainsi que suggéré par certains lecteurs), par exemple le principal, dont on est à peu près sûr qu'il ne doit pas être sur la même longueur de (micro)onde que le chef, pourrait venir mettre les pieds dans le plat.  ;) Et puis dans ce dernier tiers, les jeux de mots sont moins fins qu'au-dessus !...  :relou:
   
Titre: Re : Le chef de cuisine
Posté par: Piga le 25 Février 2012 à 08:14:32
"la même longueur de (micro)onde que le chef, pourrait venir mettre les pieds dans le plat"
Bien joué!

Je vais travailler cette interdépendance entre les différents acteurs.