Bonjour bonjour !
Depuis quelques mois déjà, j'ai commencé la rédaction des mémoires d'un personnage dont la principale obsession est de figer les choses. Ce personnage refuse le changement et va être, au fil du temps, de plus en plus réactionnaire et de plus en plus extrémiste dans ce besoin de tout contrôler autour de lui. Le manque de contrôle est, pour lui, synonyme de disparition, de mort. C'est un personnage athée tiraillé par des questions sur l'absence de sens dans la vie humaine et qui va voir ses convictions changer en fonction de ses lectures, de ses expériences. Je ne vous en dis pas plus pour l'instant.
J'aimerais donc vous soumettre un texte assez court qui se trouve au début de ce roman afin d'avoir un réel avis (aussi dur soit-il !) à la fois sur le style que sur ce qui se dégage du texte.
Bonne lecture (j'espère).
Je suis né en Juin, par une journée chaude et ensoleillée, dans une petite clinique de Besancon. Une des particularités de ma naissance est que je ne naquis pas seul, mais accompagné d’un frère jumeau, avec lequel je ne garderai comme seul lien qu’une banale ressemblance physique. D’après ma mère, nous sommes nés calmes, de grands yeux ouverts cherchant à capter les images qui nous entouraient et de longs bras essayant de saisir toutes ces choses étranges qui constituaient notre nouvel environnement. Le calme dont nous faisions preuve ne dura qu’une courte durée : à peine fûmes nous arrivés dans le petit immeuble où nous habitions que nous nous mîmes à pleurer, sans cesse ; pendant des heures, pendant des mois. Attentifs aux moindres détails, nous tentions par tous les moyens – et le plus efficace fut visiblement les larmes – d’attirer l’attention vers nous. Dés que notre âge nous permit de nous saisir des objets de nos berceaux, nous les jetions hors du couchage… et nous pleurions, attirant bien entendu l’attention de nos parents qui s’empressaient, les yeux assiégés de cernes, de remettre en place les couvertures, peluches et autres jouets savamment dispersés dans la pièce. Le calme revenait jusqu’au moment où ils quittaient par malheur la chambre et refermaient derrière eux la porte qui ne pouvaient empêcher la circulation des ondes sonores émanant, avec la régularité d’une horloge et l’intensité d’un âne qui brait, de nos petits corps. Ce temps-là dura quelques mois pendant lesquels nos parents restèrent cloitrés dans l’appartement, ne sortant pas par peur de déclencher les foudres de ces deux ignobles démons que nous étions.
Vers l’âge de trois ans, lorsque le calme fut définitivement installé, nous rentrâmes à l’école maternelle en face de l’immeuble où notre appartement semblait imbriqué, sortant de l’ensemble par la proéminence d’un balcon qui faisait le tour de ce premier étage et qui permettait, par sa largeur, d’y placer une petite piscine gonflable pour les chaudes journées d’été. L’environnement était agréable ; l’école, aux couleurs vives et aux larges portes vitrées, se trouvait installée en hauteur. De devant, elle dominait un petit parc au centre duquel se dressait un immense sapin, chaque noël décoré avec le mauvais goût certain de ces employés municipaux qui s’acquittent de leur devoir en jetant quelques boules dorées, entouré de petits rosiers qui rendaient l’ensemble agréable. De derrière, elle ressemblait, avec son étrange forme triangulaire, à la poupe d’un transatlantique fendant une mer verte percée, à plusieurs dizaines de mètres, par d’immenses îlots boisés où nous aurions plus tard l’interdiction formelle de jouer. Nous étions environ quinze dans cette salle de classe rose où nous apprenait à coller de petite gommettes colorées une enseignante aux hanches épaisses qui devait s’appeler Mirelle, à moins que ce ne soit Josseline. Sa silhouette, avec ses jambes d’une finesse qui dénotait avec le reste, avait la forme d’un verre à vin. Je ne me souviens d’aucun des prénoms de mes camarades et ne garde que de flous souvenirs de leur visage. Ma mémoire ne va pas au-delà des lieux, qu’elle retient très aisément. Les visages, les noms, sortent de mon esprit aussi facilement qu’ils y étaient entrés. Un faciès de cette époque me reste néanmoins encore aujourd’hui gravé dans la mémoire : celui d’une petite fille du nom d’Héloïse.
Elle était blonde, avait de grands yeux bleus et fut assise, du début de l’école maternelle jusqu’au cours élémentaire, sur le même banc que moi. Durant ces quelques années, je nouais avec elle de forts liens sur lesquels nous nous moquerions aujourd’hui en disant, goguenards, qu’ils n’étaient que les fondations en papier d’une amourette d’écoliers. Aussi petite que fut cette première histoire, elle gardera pour moi une importance capitale bien plus par sa rupture que par son intensité. Nous passions des heures à discuter, à jouer, et ces divertissements furent mon premier contact avec ce sexe féminin qui aurait par la suite tant d’influence sur moi. Cette entente était facilitée par l’amitié existant entre nos parents respectifs qui se plaisaient à alimenter une passade qu’ils trouvaient mignonnes. Le vent souffla un jour sur les fondations volatiles de cette amourette lorsque le père d’Héloïse, qui travaillait dans le même service du centre hospitalier de la ville que mon père, fut muté en région parisienne. On me l’enlevait. Elle déménagea quelques semaines plus tard.
Ce départ ne m’affecta sentimentalement pas mais ouvrit chez moi une plaie qui jamais ne se refermerait. A partir de cet instant, je vouerai une haine féroce pour le changement et essayerai de fixer durablement les choses qui, tout au long de ma vie, graviteront autour de moi. La mise en place d’attaches sera le fil rouge de mon existence : elle fera mon espérance comme mon désespoir, mon bonheur comme ma tristesse.