J'ai présenté ce texte il y a plus d'un an à l'atelier des Rivages Maudits, mais il garde pour moi un sens un peu particulier... Enfin bref! Tout ça pour dire que j'adore Brocéliande, et que je voulais donc lui rendre hommage! Le Tombeau de Merlin existe bien, Gwenned est l'ancien nom de Rennes si je me souviens bien, quant à la Demoiselle dont l'amour a coûté sa liberté à Merlin... Je pense que quelqu'un sera capable de me donner son nom, neh? ^^
Comme chaque automne, Brocéliande avait mis sa robe d’or et de bronze. Entourée de la lande brûlée par l’été encore proche, elle ressemblait à quelque bijou complexe, œuvre d’un orfèvre de la ville de Gwenned ou de quelque artisan oriental. Les chênes dressaient leurs voûtes loin au-dessus des fougères et des joncs, semblant narguer par leurs couleurs resplendissantes le ciel d’acier qui les surplombait.
Je m’arrêtai un moment pour contempler le spectacle qui s’offrait une fois de plus à ma vue. Il m’apparut clairement que ceux qui plaçaient le centre du monde celtique à Dara ou Stonehenge se trompaient. J’étais là au berceau de notre nation, tant du point de vue politique que culturel, cela ne faisait aucun doute. Si le Grand Conseil des Druides préférait désormais l’île d’émeraude, il ne fallait néanmoins pas oublier que c’était ici que l’ordre avait été créé, ici qu’avaient été consacrés les premiers autels, ici enfin que se trouvaient les hauts-lieux de la magie.
Je me rendais justement à l’un d’eux. Mon maître m’y avait mené il y a bien des années de cela, lorsque j’étais encore tout jeune disciple, sachant à peine tenir ma harpe et réciter l’Epopée des Fils de Dana. Je n’avais même pas encore reçu mon nom d’Initié. Aussi avais-je décidé, cette année, de mener mon propre protégé par les chemins secrets dont les détours étaient enseignés, de bouche à oreille, depuis plusieurs siècles déjà. Igin avait fêté ses quatorze ans six lunes plus tôt. Il était inutile d’attendre une année de plus.
Le Tombeau de Merlin tirait son nom du barde devenu druide, connu de tous comme compagnon des rois et maître des bois, et qui avait, selon les diverses légendes qui acompagnent toujours de tels personnages, succombé aux charmes d’une demoiselle habitant non loin. L’édifice de pierre, dressé en bordure de forêt au mileu des massifs de bruyère blanche, était depuis longtemps sacré, et depuis longtemps on lui prêtait des pouvoirs mystérieux. Quel était le rapport initial entre ce lieu et Merlin, nul n’en gardait souvenir. La raison s’en était sans doute perdu avec le massacre du port de Gal un siècle plus tôt.
Mon vieux maître, Dalenn, m’avait souvent fait réciter les noms des animaux divins et les mythes qui s’y rapportaient. Cerf sylvestre, loup pensant, sanglier invincible, saumon de la connaisance… Ils avaient tous faits parti de mes premières leçon d’apprenti-barde. Mais mon préféré, ou plutôt mes préférés, avaient toujours été les corbeaux. Ils étaient les messagers des dieux, l’emblème de Lug, la nuit, et de Morrigane, la bataille. A eux se rattachaient chaque légende, ils étaient de tous les contes, de tous les récits. Ils étaient les sombres témoins d’évènements sans âge. Mon rêve était de rejoindre leur rang durant ma prochaine vie.
« Maître, vous m’aviez promis de m’en dire plus sur le Tombeau, me rappela Igin.
– Patience, mon enfant, patience, ou jamais tu ne deviendras Initié. Que pourrais-je te dire que tu ne sais déjà ? Le Tombeau … »
Mon récit occupa le temps du trajet. Alors que l’orage commençait à retentir au loin, nous arrivâmes enfin en vue de l’orée de la forêt. Je sentais l’impatience de mon apprenti, se tenant à mes côtés, et souris à son brusque sursaut quand retentirent les premiers coups de tonerre au loin. Mon expression s’élargit encore, alors qu’aux grondements répondirent les bruissements sourds de centaines d’ailes. Nous vîmes les premiers oiseaux, perchés ça et là. Certains s’envolaient à notre approche et semblaient nous ouvrir le chemin. L’espace d’un instant, je retrouvai la fougue de ma jeunesse, accélérant au milieu du bruit croissant.
Leur vol suivait les mêmes mouvements qu’une danse, qu’ils volent en solitaire ou en groupes plus ou moins organisés. Reposant aux milieux des feuilles multicolores des grands arbres, lançant leurs cris depuis les branches, fleurs noirs au milieu de l’or des feuilles, ils formaient autour de nous une foule dense et mouvante convergeant vers un même point, tels les innombrables habitants d’un village se rendant à un grand rassemblement.
Igin n’y tint plus. Oubliant mes avis, il s’élança sur le chemin caillouteux, son instrument rebondissant sur son sac en bandoulière, au rythme des ornières du sentier. Les corbeaux l’entourait, sa course se transformait en vol à mes yeux. Il semblait tant goûter ce moment. Je me rappelai clairement ces quelques minutes de grâce où la magie des lieux semblaient donner des ailes.
Comme nous débouchions enfin sur la lande, le soleil parvint enfin à percer le bouclier d’acier pour darder ses ultimes éclats sur la ronde des oiseaux noirs. Je sortis ma harpe et commençai à jouer.