Paroles d’un poudrier
C’était samedi soir. Régulièrement ce jour-là ils étaient de sortie. Pour moi aussi brièvement. Je sentais les vibrations de la voiture, une Renault Caravelle gris métallisé. Enfermé dans une prison, comme dans un sac avec d’autres fourbis qui partageaient avec moi le même enfermement. Quand la femme l’ouvrait notre prison ressemblait à une mâchoire ouverte dans laquelle elle plongeait la main pour me saisir.
Et là enfin le sentiment d’exister me remplissait de lumière. Sa main, toujours un peu fébrile, soulevait mon couvercle. Et dans mon couvercle je réfléchissais son visage. Il était souvent pâle, les joues seulement rosacées et deux petites perles d’un bleu délavé formaient ses yeux. Rapidement elle prenait ma houpette, la tamponnait dans mon carré de poudre de riz et l'appliquait toute poudreuse dans les creux et sur les arrondis de son visage.
C’est alors que mon miroir se réjouissait soudain de refléter un visage presque parfait, aux teintes douces. Je m’efforçais sous la poudre parfumée de faire oublier les tracas et l’histoire compliquée qui remplissaient la tête de celle à qui j’appartenais. Je me sentais utile et je tenais mon rôle de créateur d’illusions.
Le miroir dans mon petit couvercle parfois aussi réfléchissait le ciel, et l’envie de voyager dans des immensités inconnues me traversait entre les doigts de celle que j’embellissais à chaque fois qu’elle me libérait de son sac-prison.
Dans la Caravelle grise l’homme qui la conduisait ne prêtait plus attention à ces gestes de ravalement, mais le garçonnet, assis sur la banquette arrière, faisait des yeux ronds à chacune de mes sorties et tamponnage sur les joues de la femme. Je devinais dans son regard ahuri d’adolescent une ombre de menace et d’incompréhension.
L’apothéose était grande quand un bâton de rouge venait peindre les lèvres de la femme. Cette fois mon petit miroir se trouvait bien exigu et ridicule pour contenir tant d’éclat. Je me consolais en pensant que je collaborais à la beauté rayonnante dont toutes les personnes amies et étrangères allaient profiter en croisant le visage de « madame » puisque c’est ainsi qu’elle devenait.
Dans le restaurant, sous les éclairages, madame faisait bonne figure en savourant la douzaine d’escargots de Bourgogne avec son mari tous les samedis soir. Seul l’adolescent que le gastéropode écœurait, observait au cours du repas la face de madame qui s’empourprait sous la poudre de riz. La chaleur et le fard faisaient mauvais ménage sur les joues de madame-sa-mère. Que restait-il du sourire sous le rouge à lèvres qui se confondait avec l’assaisonnement de beurre persillé des mollasses gastéropodes ?
A la fin du repas, madame se retirait vivement dans les toilettes du restaurant, ouvrant à nouveau son sac-prison, pour m’en extraire et tambouriner son visage brillant et écarlate, avec ma houpette surchargée de poudre qui ne parvenait pas à masquer les outrages du bon repas dont elle s’était rassasiée. Le plaisir qu’elle y avait pris soudain devait disparaître telle une faute incompatible avec ses règles de bienséance. Elle écrasait le stick de rouge sur ses lèvres, aggravant encore l’image qu’elle voulait rendre d’elle. Poudre de riz et rouge à lèvres alors étions solidaires dans notre impossibilité à remplir notre rôle. Tous les deux nous étions remisés dans le sac fourre-tout, coincés entre brosse à cheveux, fiole de parfum, mouchoir, portefeuilles et autres papiers de menue importance. Nous revînmes à la maison et fûmes jetés sur une mince console qui décorait le vestibule.
Le temps passa. Lorsqu’un jour je sentis des mains inhabituelles qui farfouillaient dans le sac. Elle ne mirent pas longtemps à s’arrêter sur moi. Elles palpaient ma peau en cuir de crocodile que soulignait le cadre doré de la boîte. La pression de la main était violente et si étrangère à celle d’une femme. Je fus transporté vivement dans un endroit peu ragoûtant. Les doigts nerveux m’ouvrirent. Je vis un regard noir bordé de cheveux noirs hirsutes. Ma houpette fut sauvagement malaxée et reniflée par des narines crotteuses et morveuses. Celle d’un garçon-adolescent qui renversa toute ma poudre parfumée et si fine sur ses grolles délacées et boueuses. Il tira une longue langue grimaçante dans mon miroir de poche. Je faillis exploser de peur. Les mains rageuses tentèrent de briser le couvercle de ses charnières. Sans succès, alors il me lança dans une poubelle, pour me recouvrir des déchets les plus dégoûtants. Des épluchures pourries et des rinçures immondes. Combien de temps je croupissais dans cet enfer ? Je ne sais. Il me restait que le rêve des femmes que j’embellissais, avant que je fusse anéanti par la révolte d’un rejeton adolescent. A moins que son remord vint me sauver de la putréfaction qui m’attendait.
Bonsoir LOF,
J'ai trouvé ton texte beau et sensible.
J’aime cette personnification d’un poudrier, l'un des objets les plus intimes d’une femme, qui la voit telle qu’elle est, "sans fard", au sens propre.
La "Renault Caravelle", la "poudre de riz", la "peau en cuir de crocodile" transportent le lecteur dans les années 60 ou 70.
Le miroir montre une femme vieillissante. Le "sentiment d’exister" remplit le poudrier de lumière. Peut-être qu’à ce moment-là, la femme, avec son visage devenu presque parfait, ressent elle aussi cette lumière, ce sentiment d’exister.
Le poudrier et son miroir deviennent les "créateurs d’illusions". Ma pensée après cette lecture était surtout tournée vers la fragilité du passage du temps et le fait que rien n’est éternel.
Je voudrais comprendre ton intention aussi.
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