« Tu te rends compte qu’ils ont dû ouvrir une aile de l’hôpital pour les ahuris qui ont regardé l’éclipse à l’œil nu. Incroyable. On aurait dit une procession inversée : des silhouettes qui avançaient en se tenant les yeux, comme si la lumière les avait giflés. Certains avaient encore cette tache blanche, ronde, parfaite, imprimée au centre de leur vision, comme un sceau solaire. D’autres ne voyaient plus qu’un trou dans le monde, un cercle noir qui avalait tout ce qu’ils tentaient de regarder. Et tous avaient cette même expression : un mélange de honte, de douleur, et d’une sorte de stupeur sacrée. Comme si, au-delà de la brûlure, quelque chose les avait touchés.
Mais c’est pas pire que la femme de l’un d’eux qui m’a demandé, le plus sérieusement du monde, c’est quand l’éclipse où le soleil passerait entre la terre et la lune. Je n’ai pas commenté. Je n’en ai pas eu la force. Les déserts intellectuels me peinent autant que les déserts médicaux. Dans les deux cas, on marche longtemps avant de trouver quelqu’un qui peut aider. Et parfois, quand on trouve quelqu’un, il est déjà trop tard : la brûlure est faite, la question est posée, et le silence s’installe.
Mais ce qu’il y a de vraiment intéressant, c’est leur mutisme. Une fois qu’ils nous ont eu expliqué leurs symptômes, ils ont arrêté de parler. Mutisme complet. Pas un mot. Pas un souffle articulé. Les infirmières ont essayé de les faire parler, de les rassurer, de les questionner. Rien. Ils restent assis, immobiles, comme des statues de cire abandonnées dans un musée fermé. Tu penses que le soleil leur a brûlé la langue comme il leur a brûlé la rétine ? Ça leur a fait l’effet inverse de la Pentecôte, on dirait. Au lieu de recevoir le don des langues, ils ont reçu le don du silence. Tu me diras, dans deux jours, c’est l’Assomption, du coup, je ne sais pas trop quoi en penser. Peut-être qu’ils montent déjà quelque part, intérieurement, dans un endroit où la parole n’a plus cours. Peut-être qu’ils ont vu quelque chose qui les a mis en retrait du monde, comme si la lumière les avait rappelés à elle.
Enfin, si, je sais. Ils ne parlent pas non parce qu’ils ne peuvent plus parler. Ils ne parlent pas parce qu’ils n’en ont pas le droit, au moins pour un temps donné. À cause de ce qu’ils ont vu. Parce que je sais qu’ils ont vu quelque chose, dans ce phénomène. Quelque chose qui n’était pas pour eux. Quelque chose qui n’était pour aucun mortel. Et moi, je veux savoir ce qu’ils ont vu. Ce que toi aussi, tu as vu. C’est pour cela que tu es là. Tu n’es pas différent d’eux. Tu as regardé trop longtemps. Tu as senti ce frisson, ce vertige, ce moment où le monde s’est plié comme une feuille qu’on froisse. Tu as vu quelque chose passer dans l’ombre.
Je vois que tu regardes cette fiole. C’est du Penthotal et de l’Amobarbital, un cocktail qui désinhibe et empêche le cerveau de produire des mensonges cohérents. Dans les films d’espionnage, c’est ce qu’ils appellent le sérum de vérité. Bon, en réalité, ça n’existe pas, un sérum de vérité. C’est juste que ça aide à ne pas trop mentir. Même si le cerveau sous barbituriques travaille aussi moins bien. Regarde comme le liquide capte la lumière des néons, comme un œil liquide. Quand je le fais tourner, la clarté se brise dedans, comme si elle cherchait à s’en échapper. On dirait une petite éclipse en bouteille : un cercle de transparence entouré d’un halo laiteux.
Si tu parles, je ne serai pas obligé de t’en injecter. Mais si tu te tais, alors je saurai que tu as vu la même chose qu’eux. Et que tu essaies de me le cacher. Je te préviens, la vérité comme la vue finit toujours par me revenir. Même quand elle brûle. »