Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: AlmaVeyre le 15 Juin 2026 à 10:20:01
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Cœur en porcelaine
J’ai un cœur en porcelaine fissurée.
Précieux mais marqué.
Pas un cœur détruit : un cœur qui a encaissé, qui porte ses lignes de fracture à la surface, comme autant de preuves visibles que quelque chose a cassé, mais que tout ne s’est pas effondré.
Le kintsugi répare les objets.
Je ne sais pas s’il peut réparer un cœur.
Peut-être qu’il ne répare pas vraiment.
Peut-être qu’il rend les cassures habitables.
À travers ses réparations dorées, le kintsugi ne dit pas : tout va bien.
Il dit : cela a cassé ici.
Et pourtant, cela tient encore.
Les coutures, moins poétiques, plus scandaleuses.
Pas de l’or. Du fil. Tiré serré sur des bords qui refusent de se rejoindre.
Il faut les maintenir, les reprendre, les resserrer parfois maladroitement, lorsqu’elles menacent de se rouvrir.
Sans relâche.
Sans magie.
Sans grâce immédiate.
Et puis il y a ces ronces, enchevêtrées.
Longtemps, je n’ai pas compris leur rôle autour de mon cœur.
Je ne savais pas si je les avais laissées pousser pour me protéger, ou si la douleur, à force d’insister, leur avait fait place.
Elles blessent, oui.
Elles accrochent.
Elles griffent ce qui approche.
Mais elles empêchent aussi qu’on entre trop vite, trop fort, trop près.
Elles gardent l’accès d’un lieu qui a déjà été profané.
Plusieurs fois.
La première, je n’avais pas encore les mots pour la nommer.
Je sais qu’il y a une lumière chaude à l’intérieur.
Quelque chose reste intact au centre.
Pas forcément serein.
Pas forcément apaisé.
Mais vivant.
Mon cœur peut encore fleurir.
Il y a eu des pertes.
Des pétales tombés.
Des saisons sans couleur.
Mais ce n’est pas un paysage mort.
Alors j’ouvre grand ma poitrine.
Non pour montrer les fissures, mais pour dire : il y a encore quelque chose à l’intérieur.
Je refuse de le condamner à rester clos.
Entrez, si vous voulez.
Pas dans un cœur intact, il ne l’est plus.
Dans un cœur qui sait ce qu’il risque, et qui choisit encore l’ouverture.
Alma
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Je suis en déplacement... Du coup j'ai qq heures pour lire, et j'ai lu ce cœur de porcelaine qui porte en lui des fissures que le temps n'a pas effacées, mais qui font désormais partie de son histoire.
Il a appris que guérir ne signifie pas redevenir intact, mais continuer à vivre avec ce qui a été brisé.
Ses défenses le protègent autant qu'elles témoignent de ses blessures, et il accepte cette contradiction.
Au centre de lui demeure une lumière fragile, capable encore de fleurir malgré les pertes et les saisons sombres.
Il connaît le risque d'aimer et d'être blessé, pourtant il choisit encore d'ouvrir son cœur au monde... :noange:
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Maxence,
Merci beaucoup pour ce retour. Il me touche sincèrement.
J’aime toujours beaucoup vous lire, que ce soit dans vos textes ou dans vos commentaires. Il y a dans votre manière d’écrire quelque chose de très juste, de très beau, et souvent une lumière particulière posée sur les choses. Alors recevoir une lecture comme celle-ci de votre part me touche d’autant plus.
Vous avez vraiment saisi ce que j’essayais d’approcher avec ce texte : non pas l’idée d’un cœur réparé, ni redevenu intact, mais celle d’un cœur qui continue malgré ce qui l’a traversé.
Votre phrase sur le fait que guérir ne signifie pas redevenir intact, mais continuer à vivre avec ce qui a été brisé, me reste particulièrement. Elle met des mots très précis sur un endroit sensible du texte.
J’aime aussi beaucoup ce que vous dites des défenses. Elles protègent, oui, mais elles témoignent aussi. Et peut-être que toute la difficulté est là : ne pas nier qu’elles existent, sans les laisser devenir une condamnation définitive à rester fermé.
Merci d’avoir lu ce cœur de porcelaine avec autant de délicatesse. Vos mots lui ajoutent quelque chose de très doux.
Bien amicalement,
Alma
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Chère Alma, le cœur d'une femme a des saisons que même un long hiver ne saurait fuir...
Votre texte touche aussi en raison de la justesse avec laquelle il lie, ensemble, la fragilité et la force. Vous parlez d’un cœur fissuré, mais non détruit, et cette nuance a son importance. Elle témoigne d'une résistance silencieuse. Laquelle s'obtient d'une capacité devenue rare. Celle qui permet de tenir malgré les cassures, sans pour autant chercher à les effacer.
J’ai été particulièrement sensible à la vision philosophique qui justifie votre manière de détourner l’image du kintsugi.
Vous refusez l’or, la réparation miraculeuse, pour lui préférer le fil, tiré serré, parfois maladroit mais tiré de main humaine. Il y a là une vérité rare : on peut tout réparer (ou presque) mais l'acte ne débouche que rarement sur la possibilité d'un embellissement (sans pour autant l'exclure totalement !) Sauf que, effectivement, ce geste d'âme consiste avant tout à maintenir, reprendre, recommencer.
C’est un geste humble, mais d’une grande dignité.
Les ronces que vous évoquez m’ont également frappé. Comme les roses, elles blessent, oui, mais leurs épines sont censées les protéger aussi. Vous le rappelez avec une grande lucidité. Tout en faisant foi de quelque chose qui demeure vivant. Cette affirmation, simple et puissante, donne à votre texte une profondeur singulière : ce n’est pas un cœur intact qui s’ouvre, mais un cœur qui connaît le risque encouru et choisit malgré tout de s'offrir encore. Là aussi, on pense à la rose qui sans cesse renait... toujours belle !
Bien à vous poétesse,
Robert
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Bonsoir Robert,
Merci beaucoup pour vos mots.
Ce que vous dites du kintsugi me touche particulièrement. Je crois que c’est exactement cela : l’or aurait été trop éclatant, presque trop noble, pour ce que je voulais approcher ici.
Le fil me semblait plus juste. Plus pauvre peut-être, mais plus humain. Il ne transforme pas la cassure en beauté spectaculaire. Il maintient, il tire, il reprend, parfois maladroitement. Votre formulation autour de ce geste d’âme qui consiste à maintenir, reprendre, recommencer me parle beaucoup.
Je suis aussi sensible à ce que vous dites des ronces. Elles blessent, mais elles protègent. Elles disent bien cette contradiction du vivant : se défendre sans vouloir mourir fermé.
Votre mot sur la dignité me touche également. Je n’avais pas pensé le texte ainsi en l’écrivant, mais cela me semble très juste après coup : il ne s’agit pas d’une victoire, ni d’une réparation parfaite, plutôt d’une manière de continuer à tenir debout avec ce qui demeure fragile.
Et merci aussi pour votre dernière remarque sur la cadence du texte. Elle me touche beaucoup, parce que je cherche souvent cette musique-là, même sans toujours savoir la nommer.
Bien à vous,
Alma