Salut !
Les défis Tic-Tac, c'est quoi ? Un sujet aléatoire est donné et on a une heure pour écrire un texte. Hésitez pas à fouiller le sujet éponyme épinglé en haut de section pour plus de détails, ou même poser vos questions ;)
Pour ce Tic-Tac, ça donne quoi ? le sujet est une couverture aléatoire, donnée par moi :)
(https://omer.mobi/soute/untitre/couverture_mus.php?s=RMA-SSA-F-00204-1-CUT&t1=La+maladie%0D%0A&t2=du+tableau%0D%0A&a=Nova)
J'ai plein de trucs à dire, mais en fait non, je vais vous laisser profiter de la lecture.
Une bonne lecture et une bonne soirée !
— Papa !
Empêtrée dans ses jupons, Nova dévala les escaliers. Elle courut plus vite que son petit frère qui chouinait de n’arriver que deuxième. Leur mère les réprimanda pour leur impatience, mais Nova s’en moquait bien. Elle bondit jusqu’aux bras de son père, le serra fort, huma son parfum de tabac à pipe et lui raconta tout. Elle lui raconta ses journées, les aventures dans le jardin où sa mère la grondait pour monter aux arbres. Elle raconta ses cours de piano, ceux de couture, la géographie et le latin, les longs après-midis, assise dans le salon chez Grand-Père, à s’ennuyer des histoires de Grand-Mère pendant qu’elle et sa mère buvaient le thé. Nova continua, malgré les remontrances de sa mère et les pleurs de son petit frère pour cette même attention. Son père rit, la reposa, attentif à chacun de ses mots, attrapa son fils avec la même affection, embrassa sa femme.
Il était enfin rentré.
Les premiers jours, Nova espionna son père ranger. Des reliques d’un autre pays, d’un autre continent, presque un autre monde. Elle admira par le trou de serrure des poteries, des assiettes, des sabres, quelques tableaux. Tout lui paraissait si lointain, irréel. Elle ne reconnaissait aucun motif, la forme incurvée des armes dégageaient une férocité peu commune, mêlée à une maîtrise que Nova ne pouvait qu’imaginer. Peu lui importait, son père était rentré. Elle sourit et retourna à ses cours de latin.
Elle le croyait, mais déjà il se murmurait…
Cet après-midi-là, elle entra dans le bureau. Son père ne reviendrait que très tard de la conférence qu’il donnait. Depuis le retour des beaux jours, sa mère et son petit frère se promenaient quotidiennement avec Grand-Mère. Il ne restait dans la maison que Nova, la cuisinière et le vieux majordome. Autrefois, Nova aimait ces instants où elle écoutait les silences. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui, elle chercha la source de ce murmure qu’elle entendait, du retour de son père.
Elle le trouva vite, l’insistance du tableau presque assourdissante dans le bureau. Il s’agissait d’un cavalier des steppes, assis sur son cheval alezan. Sa tenue traditionnelle, inconnue pour la jeune fille, captiva cette dernière. Nova resta hypnotisée face au tableau. Il s’en dégageait une émotion qu’elle ne parvenait pas à nommer. Une brise depuis la fenêtre ouverte vint caresser la toile et celle-ci se mua en… autre chose. Le crin du cheval flotta dans l’air. L’homme, lui, fixait un point à l’horizon. Nova attrapa la loupe de son père et discerna une ville lointaine.
— Nova ?
L’enfant se retourna vers son père, stupéfait de la trouver ici.
— Quel est ce tableau, Père ?
— Un cadeau du peuple des steppes. Tu ne devrais pas te trouver ici.
Nova comprit l’ordre implicite. La tête basse, elle reposa la loupe et partit.
Cette nuit-là, elle se cacha sous son oreiller, les murmures du cavalier omniprésents dans son esprit.
— Nova, tu dois manger, s’inquiéta sa mère. Cela fait plusieurs semaines que tu manges très peu…
Nova n’y arriva pas, incapable d’avaler quoi que ce soit. Les murmures s’étaient intensifiés, jour après jour. Si, au début, elle pouvait se permettre d’ignorer leur sens, marmonnés dans une langue inconnue, elle ne doutait maintenant plus de leur sens. Même à onze ans, certains termes s’imprimaient, comme une ritournelle insidieuse. Elle se retint de vomir à table, prétexta un malaise et s’enferma dans sa chambre.
— Dites-moi, Père, exigea Nova.
Son père remarqua combien elle grandissait, mûrissait même, son regard plus dur que toutes les jeunes filles de son âge. Il soupira, las de cette querelle qui durait depuis trop longtemps.
— Je te l’ai déjà dit, Nova : c’est un cadeau. Cela fait des années, maintenant : tu devrais cesser de t’en préoccuper et t’intéresser à d’autres…
— Menteur.
Le père se figea. Sur le tableau, l’homme se retourna. Nova vit enfin son regard. Noir de jais. L’alezan broutait l’herbe à ses sabots, créant une trouée dans la peinture qui perdait peu à peu son éclat des premiers jours. L’homme… l’homme sourit à Nova, lui confirma ce qu’elle avait compris, lui apporta ce soutien dont elle avait besoin.
— Je te demande pardon ?
Le ton était froid. Cassant. Nova releva le menton. On n’insultait pas son père ainsi, elle le savait. Pourtant, elle se trouva un courage qu’elle n’imaginait pas, un courage de jais.
— Menteur ! hurla-t-elle à toute la maisonnée.
Le coup partit si vite que Nova ne put l’esquiver. Elle n’essaya même pas, sa joue brûlante, écarlate.
Nova courut. Vite. Loin. Sous la pluie, ses souliers se couvrirent de boue. Elle courut jusqu’à la douleur ; jusqu’à, enfin, ne plus l’entendre. Elle courut encore, encore plus loin. Elle éloigna son chemin de celui de son père, éloigna ses jours du meurtrier et du menteur. Elle effaça le héros de sa mémoire, sa conviction inébranlable, même par la raison, que la vérité venait des murmures, du tableau meurtri.
Nova grandit. Un jour, devenue femme, on lui demanda ce qu’elle souhaitait de la vie. Elle n’eut qu’une réponse ; son sourire triste :
— Réparer.
Son père décédé, elle ne réclama qu’une chose : un vieux tableau au fond d’un grenier, sa toile recouverte d’une couche de poussière. Il ne représentait plus rien qu’un néant sans fin. Mais, dans l’esprit de Nova, il restait intact. Elle trouva le courage d’acheter un billet de train et partit, traversa un pays, un autre, et encore un.
Quand elle arriva, à dos de cheval, en bordure d’une steppe, à quelques heures de galop de la ville, elle sut qu’elle y était.
Elle déroula la toile qui retrouva aussitôt ses nuances. Le cavalier fixait à nouveau l’horizon, son alezan droit et fier. Nova dirigea sa jument jusqu’à un arbre et une stèle solitaire. Elle ne ressemblait pas aux tombes qu’elle connaissait, mais peu importait à la jeune femme. Elle déposa la toile sur la stèle et, enfin, les murmures cessèrent.