Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: Maxence le 09 Juin 2026 à 08:30:03

Titre: Pas de nues
Posté par: Maxence le 09 Juin 2026 à 08:30:03
Pas de nues

Ils disent : « Je tombe des nues. »

Mais les yeux, eux, restent debout.
Fixes dans les encadrements,
comme si regarder suffisait à tenir.

Dans la pièce,
le couloir,
la loge...
les murs apprennent vite à ne pas répondre.
Ils ont la patience des choses qui savent.

On t’enseigne sans voix :
ne coupe pas le fil,
ne fais pas de bruit dans la phrase des autres,
ne traverse pas les noms.

Les portes se referment comme des paupières fatiguées.

Sans drame.

C’est ce qui rend tout irréversible.

« Malentendu. »

Le mot glisse, bien lavé,
dans la poche des certitudes.

« Impression. »

Comme si voir était une erreur.

« C’est compliqué. »

Et derrière,
plus rien à toucher.

Les loges gardent ce qui tombe :
les gestes en trop,
les regards mal alignés,
les phrases qu’on mâche jusqu’à disparition.

On appelle ça « milieu ».

Un mot qui rince sans nettoyer.

Tu dis non —
ça devient angle mort.

Tu dis : « J’ai vu » —
ça devient bruit.

Et plus tu ajustes la phrase,
plus elle s’éloigne de toi.

Parce qu’ici,
le silence a des contacts,
des réseaux,
des habitudes.

Il connaît les horaires,
les alliances,
les portes à ne pas nommer.

On ne fait pas de vagues.

On fait carrière.

Jusqu’au jour où une voix traverse mal.

Pas au bon timbre.
Pas au bon endroit.

Alors tout le monde tombe des nues.

Mais les nues, ici,
sont des habitudes anciennes,
des complicités bien suspendues.


Titre: Re : Pas de nues
Posté par: AlmaVeyre le 10 Juin 2026 à 14:05:05
Bonjour Maxence,

Vous me bouleversez à chacune de mes lectures.

Ce que vous écrivez est beaucoup plus fin qu’un simple texte de dénonciation. Il ne dit pas seulement qu'un milieu protège les siens. Il montre comment cette protection devient une grammaire, une habitude, presque une architecture.

Le choix du titre, « Pas de nues », attaque directement l’expression tomber des nues. Vous démontez cette fausse stupeur collective : personne ne tombe vraiment de nulle part, puisque les “nues” sont justement faites d’habitudes, de silences et de complicités.

Le dernier mouvement :

« Mais les nues, ici,
sont des habitudes anciennes.
Des complicités bien suspendues. »

est une très belle chute. Elle est nette, amère, sans surlignage.

Ce que je trouve le plus fort, c’est la manière dont le texte donne un corps au silence. Pas un silence abstrait, mais un silence socialement organisé :

« le silence a des contacts,
des réseaux,
des habitudes. »

Là, c’est vraiment juste. Le silence n’est pas seulement une absence de parole : il devient système, carrière, protection mutuelle. Le passage :

« On ne fait pas de vagues.
On fait carrière. »

est probablement l’un des meilleurs du texte. Très simple, très violent, très efficace.

Il y a aussi une grande réussite dans les formules qui montrent comment la parole de celui ou celle qui voit est neutralisée :

« Tu dis non —
ça devient angle mort.

Tu dis : “J’ai vu” —
ça devient bruit. »

C’est précis. Le mécanisme : on ne nie pas toujours frontalement, on déplace, on requalifie, on transforme le refus en gêne, le témoignage en perturbation, la lucidité en problème de formulation.

Votre texte ne se contente pas d’avoir une bonne intention. Il a une pensée, une structure, une progression. Il commence par l’expression banale, la retourne, descend dans les lieux fermés, montre la fabrication du silence, puis revient à la fausse surprise collective. La boucle est très bien tenue.

C'est un texte froid, lucide, amer, construit avec intelligence, très efficace dans sa façon de mettre à nu une hypocrisie collective. Vous ne cherchez pas la larme ; vous cherchez l’évidence accusatrice. Et sur ce terrain-là, vous réussissez vraiment.

Merci pour cette lecture.

Amicalement,

Alma
Titre: Re : Pas de nues
Posté par: Maxence le 12 Juin 2026 à 19:33:24
Merci pour votre lecture si attentive et si généreuse.

Vous avez saisi avec une grande justesse ce que je cherchais à dire : moins la dénonciation d'un fait que les mécanismes ordinaires qui permettent au silence de s'installer et de durer.

Je suis particulièrement touché que vous ayez perçu cette idée des « nues » comme une fausse surprise collective, ainsi que la dimension systémique du silence.

Votre commentaire m'encourage beaucoup.

Merci encore pour cette lecture d'une rare acuité.
Titre: Re : Re : Pas de nues
Posté par: Robert-Henri D le 12 Juin 2026 à 23:40:50

Vous avez saisi avec une grande justesse ce que je cherchais à dire...

Donc : "la messe est dite" !  :chut:

Bravo pour ce recueil d'expressions joliment et astucieusement poétisé !

J'avoue m'être arrêté plus particulièrement sur l'expression "Les loges gardent ce qui tombe" qui signifie, du moins il me semble, que certaines gens ont tendance à amasser l'entièreté de ce qu'ils obtiennent. Ceci plutôt que partager le superflu avec ceux qui n'ont rien.

(Du coup : j'ai en tête la première version de la chanson pour les Restos du Cœur)

Bien sincèrement de Robert.
Titre: Re : Re : Re : Pas de nues
Posté par: Maxence le 15 Juin 2026 à 18:50:03

Vous avez saisi avec une grande justesse ce que je cherchais à dire...

Donc : "la messe est dite" !  :chut:

Bravo pour ce recueil d'expressions joliment et astucieusement poétisé !

J'avoue m'être arrêté plus particulièrement sur l'expression "Les loges gardent ce qui tombe" qui signifie, du moins il me semble, que certaines gens ont tendance à amasser l'entièreté de ce qu'ils obtiennent. Ceci plutôt que partager le superflu avec ceux qui n'ont rien.

(Du coup : j'ai en tête la première version de la chanson pour les Restos du Cœur)

Bien sincèrement de Robert.


Merci beaucoup, Robert, pour votre lecture attentive et votre appréciation.

En réalité, l'expression « Les loges gardent ce qui tombe » n'évoque pas ici l'accumulation matérielle ou le refus du partage. Dans le texte, les « loges » symbolisent plutôt les coulisses d'un milieu où restent enfouis les gestes déplacés, les regards, les paroles tues ou minimisées. Comme le résume l'ensemble du poème, il s'agit d'une réflexion sur le silence collectif, le déni et les mécanismes qui conduisent à discréditer ceux qui parlent ou témoignent, tandis que certains faits restent connus mais rarement nommés.
(Pourquoi ce texte... Affaires Bruel, Gérard Miller, Jeffrey Epstein... Et tous les autres et majoritairement anonymes... MAIS veillons, nous, poètes novices ou confirmés au respect de la présomption d'innocence, principe fondamental de l'État de droit..)

Merci encore d'avoir pris le temps de partager votre interprétation, qui montre combien les images poétiques peuvent ouvrir des lectures différentes.

Bien cordialement.
Titre: Re : Pas de nues
Posté par: Robert-Henri D le 16 Juin 2026 à 09:19:31
Merci pour ces précisions, Maxence. J'avoue même que l'idée qu'il pouvait s'agir de nos propres Loges Maçonniques m'a effleurée (vu que nous traitons assidûment ce type d'affaires).

Ceci, notamment, m'a sembler le "hurler" !

Dans la pièce,
le couloir,
la loge...
les murs apprennent vite à ne pas répondre.
Ils ont la patience des choses qui savent.
Titre: Re : Pas de nues
Posté par: Manu le 16 Juin 2026 à 17:19:18
Bonjour Maxence,

Décortication chirurgicale de milieux, de systèmes.

Le choix des mots (simples et accessibles) pèsent sur le poème en le rendant prenant, pesant et hypnotique. C'est volontairement apeurant et tellement réel.

Bravo pour cette description de la corruption ordinaire.

Merci pour le partage.

Titre: Re : Re : Pas de nues
Posté par: Maxence le 29 Juillet 2026 à 18:23:00
Bonjour Maxence,

Décortication chirurgicale de milieux, de systèmes.

Le choix des mots (simples et accessibles) pèsent sur le poème en le rendant prenant, pesant et hypnotique. C'est volontairement apeurant et tellement réel.

Bravo pour cette description de la corruption ordinaire.

Merci pour le partage.

Je suis heureux que cette plongée dans les rouages de la corruption ordinaire t'ait parlé et que tu aies ressenti cette tension que je voulais transmettre. Ton retour me touche sincèrement.