Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Mic Ester le 02 Juin 2026 à 17:16:58

Titre: Premier amour.
Posté par: Mic Ester le 02 Juin 2026 à 17:16:58
Premier amour.

– La grosse Caunois, j’y ai vu les nichons !
 Ça lui était venu comme ça à Jérémie : sans raison. On parlait de foot, de jeux vidéo et surtout des vacances qui approchaient, et il nous balançait ça. Trois minutes avant, il racontait qu’il avait battu son record à Final Fantasy, ça venait sans doute de lui revenir.
Les trois copains se regardèrent, plutôt surpris
– Tu les as vus quand, lui demanda Tom
– Dans leur vestiaire, le prof m’a dit d’aller rechercher des ballons avant d’aller aux bassins.
Content de son coup, Jérémy donnait des détails, « j’en ai jamais vu des comme ça », et «  bien plus gros que ceux de ma sœur» il en faisait des tonnes, comme quand il racontait que son père lui apprenait à conduire ou qu’il mangeait des hamburgers tous les jours.
– Je suis passé aussi devant leur salle, la porte était fermée, t’as rien pu voir ! répondit Tom sûr de lui.
– Et la fenêtre alors, j’ai tout vu je vous dis, pourquoi je mentirais ? Jérémie s’entêtait.

                Alice Caunois devait avoir entre dix et onze ans et comme les autres filles de son âge, son corps changeait. Le regard des garçons changeait aussi et dans la classe les conversations portaient de plus en plus sur le sujet. Toujours entre filles ou entre garçons, bien sûr.
Tom et Greg laissèrent tomber : c’était vrai … ou pas, et puis surtout ils s’en fichaient pas mal, ce qui comptait, c’était d’aller au terrain, jouer au foot, et de profiter de ce mercredi après-midi sans cours.
Les quatre copains finissaient leur première année de collège, on était en juin, ça sentait bon les vacances, et tous les quatre passaient en cinquième. Jérémie, qui avait redoublé, avait un an de plus que les trois autres. Pour eux, les filles c’était un peu des extraterrestres, leurs regards tantôt mystérieux tantôt godiches les agaçaient, et puis cette manie qu’elles avaient de parler à voix basse en les regardant.
Damien lui ruminait, se vanter comme ça, c’était bien Jérémie. Parfois lui aussi, il mentait bien sûr, seulement de parler comme ça d’Alice, sans comprendre vraiment pourquoi il ne supportait pas.
Il connaissait un peu Alice Caunois, elle venait souvent vers lui, pour lui raconter sa vie, ou parler de l’école. Parfois les yeux humides, à voix basse, elle lui confiait des pensées secrètes, et puis elle aimait beaucoup un chanteur, mais ne voulait pas dire son nom.
Pour Damien qui n’aime que le foot et sa console PS4, les simagrées d’une fille sont d’un ennui colossal. Déjà il doit supporter sa petite sœur, qui a neuf ans et se la joue déjà, parle de son amoureux, squatte la salle de bains et menace de quitter l’école si elle n’a pas son portable.
        Pourtant, depuis quelque temps, il s’ennuie moins avec Alice. Certains jours, ils font un bout de chemin ensemble pour aller au collège, lui, parle de foot, elle de ses parents ou de son futur métier, dit qu’elle fera le tour du monde. S’agissant des réseaux sociaux, ils sont d’accord, quand ils auront un mobile jamais ils n’iront, ou pas souvent.

           Dans le quartier, ce que les jeunes appellent le terrain, c’est une prairie à moitié sauvage ou n’ont pas poussé des maisons. L’après-midi, les enfants s’y retrouvent pour faire des courses de vélo, et surtout jouer au foot. L’été des petits groupes se forment, les parents parlent de l’école, des enfants qui grandissent et tout le monde espère que la mairie ne va pas y implanter un lotissement.
Le meilleur ami de Damien c’est Tom : Thomas Dupré. Ils sont presque voisins, passionnés tous les deux de jeu vidéo, de foot, de cartes Pokémon, depuis la maternelle ils sont inséparables.
Comme d’habitude, au moment de former les équipes, les deux copains se mettent ensemble. Comme tous les mercredis après-midi, ça rapplique de partout. Il y a les petits qui veulent jouer avec les grands, des autres qui doivent garder un frère ou une sœur, mais qui ont trouvé un plan avec la voisine. Deux, trois filles qui tentent le coup avec un maillot du PSG, mais qui ne resteront pas longtemps.

            Entre ceux qui n’ont pas la permission de sortir et qui peuvent lâcher à tout moment. D’autres qui préfèrent la télé, mais qui vont peut-être arriver, les boulets dont personne ne veut dans son équipe, c’est un moment compliqué. En général Damien et Tom s’en sortent plutôt bien, leur complicité est évidente, tout à l’heure pendant le match leur technique va faire merveille, faut dire que depuis un an ils jouent en poussins au FC Lisieux le club phare de la région.
Pourtant cet après-midi Tom ne le sent pas son copain, il reste éloigné du groupe, ne dit pas un mot, fait semblant de s’ennuyer. Tom qui le connaît par cœur finit par le prendre à part.
– C’est parce qu’il a parlé de la grosse Caunois ? T’inquiètes, c’est des mensonges, tu le connais Jérémie … et puis on s’en fout des filles … non ?
Damien hausse les épaules, il n’arrive pas à oublier les vantardises de Jérémie. Et là en plus venant de son meilleur ami d'évoquer comme ça Alice, ça le met en rogne davantage, il ne peut pas supporter cette méchanceté. Damien s’éloigne, donne des coups de pied dans des ballons imaginaires, dans des buttes de gazon. Il pense à Alice, pas moyen de sortir ça de sa tête. Il voudrait lui parler, s’excuser, mais de quoi au fait, il n’y est pour rien.
Le match commence. Tom est en forme, plus rien d’existe quand il a un ballon dans les pieds, déchainé, il tente des dribbles insensés, il est partout en défense, en attaque, à la fin du match on va l’appeler Kylian, il y pense déjà.

            Greg qui fait gardien aujourd'hui vient de lui envoyer un super ballon sur l'aile droite. Tom efface deux adversaires, remonte tout le terrain, à l’instinct, il centre dans la surface de réparation, il sait que Damien l’attend pour une reprise de volée qui va aller au fond, cette combinaison de jeu, ils l’ont faite cent fois.
Mais son copain n’est pas là. Complètement à la ramasse, il erre dans le rond central. Les épaules voutées, le regard noir, il fait peine à voir. Tom enrage, ils viennent de prendre un but stupide, déjà de la faute de Damien qui n’a pas défendu. Tout ça à cause des mensonges de Jérémie, et de la Caunois qui lui fait son numéro du matin au soir.
Mécontent, il interpelle Damien avec de grands signes de dépit. Pour ne rien arranger, Jérémie qui cette fois est dans l’équipe adverse harangue ses partenaires avec des gestes de supériorité. Tom est paumé. Il s’agit quand même de son meilleur ami, ensemble, ils parlent de foot, un peu de l’école, mais des filles jamais, et là Damien est bougon pour une histoire à laquelle il ne comprend rien.
Mi-temps : Tom veut mettre les choses au point. Ils perdent maintenant 2.0, mais Damien refuse de s’expliquer, il insulte son ami, le compare à Jérémie, jure qu’il ne jouera plus jamais avec lui pour enfin quitter le match en criant sa colère.

              De retour chez lui, c’est sa sœur qui fait les frais de sa mauvaise humeur. Il lui débranche sa console, lui interdit d’entrer dans sa chambre.
Trois heures maintenant qu’il boude, à l’heure du repas, toute la famille s’étonne de ne pas le voir pour diner.
– Damien, viens manger, j’ai fait des nuggets au fromage. Sa mère s’entête au bas de l’escalier.
– Non, j’ai pas faim ! réplique Damien en claquant la porte.
Déçue et contrariée, sa mère revient à la cuisine en interrogeant son mari et sa fille du regard.
– Qu’est-ce qu’il a Damien? … il fait sa mauvaise tête ?
– Je crois qu’il a perdu au foot, répond Cindy en louchant sur les nuggets.