Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: Hars P le 24 Mai 2026 à 18:07:06
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Les deux clochers.
Les vieilles pierres ont leurs secrets et leurs souffrances. Elles s’épanchent souvent, elles chuchotent, elles murmurent. Elles parlent entre elles. Les hommes n’ont pas la capacité de percevoir leurs confidences. Mais nous pouvons aisément imaginer la teneur de leurs échanges. Nous avons tenté de retranscrire ici les lamentations de deux clochers distants de quelques kilomètres, afin de vous narrer leur funeste destin.
-Le temps me semble bien long, soupira le premier. De jour en jour, le paysage mute autour de moi. Je vois des tours se construire au loin, je vois de nouvelles routes serpenter dans les champs, mais l’émulsion de la modernité ne m’atteint jamais. Mon horloge est cassée, bloquée sur 5h30. Personne pour la réparer. J’y vois un signe. Suis-je condamné à croupir dans le passé, à regarder passer le train du progrès sans jamais pouvoir y monter ?
-Moi aussi je m’ennuie terriblement, répondit son homologue du village voisin. Il me semble loin le temps où mes cloches annonçaient la messe avec allégresse, où mon glas tintait pour chaque mort. Impossible de te dire quand mon tocsin a résonné pour la dernière fois dans la campagne. A cette époque lointaine, je prévenais des invasions, des épidémies, des sinistres, de toutes les calamités qu’enfantent ce monde. Je me sentais utile, j’avais l’impression d’être la vigie du peuple. Une sorte d’institution auréolée de puissance. Aujourd’hui mon carillon se languit. Ma toiture est crevée, il pleut dans mes soupentes. Les escaliers qui y mènent aux cloches sont couverts de fientes de pigeons. Personne ne monte pour constater le désastre.
-Et que dire des fidèles ? reprit le premier. Il n’en vient guère plus. Une messe deux fois par mois pas plus. Trois ou quatre mariages à l’année en comptant large. Et quelques enterrements. Les toiles d’araignée colonisent ma nef. Les mites font festin dans la sacristie. Mon confessionnal et ma chaire n’ont plus vu un chiffon depuis des lustres. Le vin du curé tourne à l’aigre. Je me sens comme un immense clou rouillé dans le paysage. Un vestige inutile. Quand je pense que ma silhouette était connue à des kilomètres à la ronde… Aujourd’hui les villes et leurs barres d’immeubles lui font l’ombre. Bientôt ma flèche aura disparu derrière cette hideuse architecture. Plus personne ne se fie à moi pour se guider dans ses déplacements. Ils ont tous le nez collé à l’écran de leurs gps, et de leurs smartphones, quelle tristesse ! La dégringolade est rude. Rien de plus humiliant que de passer du statut de légende des siècles à celui d’ornement archaïque.
-Il nous faudrait quelque titre de reconnaissance, lança le second clocher, soudainement enjoué. Quelque chose qui incite les hommes à franchir de nouveau nos deux porches… Un trait de caractère qui nous distinguerait des autres églises…
-Mais nous n’avons rien à montrer, lui opposa son compère d’infortune. Pas de vitraux moyenâgeux, pas de tryptique réalisé par des maîtres flamands. Mes derniers ciboires en argent ont été dérobés il y a belle lurette. Des miséreux ont même volé plusieurs de mes bancs pour en faire du bois de chauffage.
-Nous ne pouvons guère compter sur notre maigre patrimoine… Je suis d’accord avec toi. On n’attire pas les mouches avec du vinaigre.
-Oh, il me vient une idée ! s’extasia la première église illuminée par une soudaine révélation. Le surnaturel, voilà ce qui peut nous sauver.
-A quoi penses-tu?
-On pourrait par exemple faire sonner nos cloches sans qu’elles soient commandées par personne. Cette bizarrerie ne manquerait pas d’intriguer le monde d’en bas, sois-en certain. Ce n’est pas courant des églises qui parlent sans qu’on leur en ait intimé l’ordre !
L’idée emballa immédiatement son interlocuteur, un peu jaloux de n’y avoir pas pensé lui-même.
-Tu as raison, admit-il. Les hommes ont toujours été fascinés par les phénomènes inexpliqués. Ils vont accourir pour nous entendre carillonner…Ton idée est imparable, ils vont venir des quatre coins du monde pour nous entendre et nous filmer sous toutes les coutures. On parlera de nous dans le monde entier, dans les journaux, à la radio, à la télé, sur internet. Nous allons avoir une sacrée renommée, crois-moi. Nous servirons de modèles à de nombreux objets dérivés. Et les voilà partis à peaufiner leur plan, l’esprit échauffé par l’enthousiasme et la célébrité future. Ils se répartissaient les tâches, certains d’avoir trouvé le remède à leurs tourments.
-La première semaine, c’est toi qui feras sonner tes cloches le matin. Moi je sonnerai quelques heures par nuit. La semaine d’après, nous inverserons les rôles. Ensuite, nous pourrons les faire tinter de concert, histoire d’intriguer encore plus les foules.
-L’humanité s’intéressera de nouveau à nous. Ces masses déchristianisées reviendront vers nous, craignant un châtiment divin. Je suis sûre que nos messes afficheront complet. Des églises pleines comme des œufs, comme au temps des grandes processions. On s’empoignera pour nous visiter. Les caisses de l’évêché seront vite renflouées. Plus aucun obstacle à notre rénovation.
-Je pense même que nous retrouverons chacune un curé attitré.
-Qui sait, peut-être allons-nous mettre un terme à la crise des vocations dans l’Église?
Leurs élucubrations parvinrent aux oreilles d’un beffroi d’au moins 50 ans leur cadet.
-De quoi vous plaignez-vous ? les interrompit-il abruptement. Vous n’aspirez donc pas au repos, vous que les convulsions de l’histoire ont tant éprouvées ?
-Le repos dont tu parles est une lente agonie, rétorqua à brûle-pourpoint l’un des deux clochers. Et d’abord, qui es-tu pour t’immiscer dans notre conversation avec une telle insolence ?
-Je suis le beffroi de la mairie de Grocières. Vous devez voir mes briques rouges saignantes et ma toiture boursouflée. Je demeure à dix kilomètres de toi et à quinze kilomètres de ton ami.
- Je te connais répondit l’une des églises. Je me souviens t’avoir vu construire au début des années 1920. Tu es encore un peu jeune pour jouer les donneurs de leçons.
-Sans mauvais jeu de mots, je ne cherche pas à vous faire un sermon oh vénérables édifices. Je tiens simplement à vous faire part de mon expérience. Mieux vaut rester dans l’ombre que de chercher la lumière des projecteurs. Au moins vos vieilles ossatures sont préservées de la cohue, tandis que la mienne est chaque jour plus meurtrie. Croyez-moi, mieux vaut croupir sous les crottes de pigeons et les toiles d’araignées que d’endurer ce je subis au quotidien.
-Précise un peu ton propos, tu veux bien ? le tança l’un des deux clochers.
-J’y viens. Il y a un an, j’ai servi de décor au tournage d’un film. Une comédie sans intérêt, un nanar qui sera vite oublié, mais qui a connu un succès phénoménal, aussi bien en France qu’à l’étranger. Toutes celles et ceux qui m’ont aperçu dans ce film veulent me voir pour de vrai. En quelques semaines, je suis devenu une sorte d’attraction foraine, une espèce d’icône publicitaire avec toute l’obscénité rieuse que cela comporte. Ils sont des dizaines de milliers à vouloir, m’approcher, me toucher, à poser devant moi pour la photo dans un décorum de carte postale. Chaque jour des autocars déversent leurs hordes de touristes à mes pieds. Ils se pressent en masse contre mes flancs, caracolent dans mes escaliers, affaiblissent mon ossature. Ces oisifs regardent tout, mais ne voient rien, comme disait Stendhal. C’est sûr qu’ils ne voient rien ces sauvages, surtout pas ce qu’ils me saccagent. Mon carillon n’en peut plus d’être tripoté de partout par ces mains impies. Certains n’hésitent à graver leurs noms au couteau dans mes pierres…Ils jettent des papiers gras, des canettes partout où ils passent. Ils viennent rôter et flatuler dans mes entrailles. Ils me violent, ils me souillent.
-Et l’argent que ça génère, qu’en fais-tu ? Il permettra d’effacer tous les dommages qui te défigurent, objecta l’un des clochers.
-L’argent… C’est vrai, je suis rentable. La billetterie installée à mon rez-de-chaussée ne désemplit pas Seulement, la municipalité est endettée. Le maire voit en moi une occasion inespérée de renflouer les caisses de sa municipalité. Il l’a dit l’autre jour dans ma salle gothique où se tient le conseil municipal. Et puis, il a promis de construire un nouveau stade de football avant la campagne électorale. C’est aussi la raison pour laquelle on me presse comme un citron. Mes horaires d’ouverture ont été étendus. Le ravalement de mes façades peut bien attendre. Je vous en conjure, ne jalousez donc pas vos nobles cousines, les cathédrales et autres majestueuses basiliques. Je mettrai ma coiffe d’ardoises au feu qu’elles préfèrent mille fois votre quiétude à l’effervescence qu’elles subissent. Votre solitude vous préserve de bien des maux. Tant que les hommes vous ignorent, vous pouvez dormir tranquille. Mais si par malheur vous devenez un endroit “tendance”, à la mode, vous pouvez craindre le pire. L’exploitation commerciale vous éreintera plus vite que l’érosion de la pluie et du vent.
-Je suis d’accord avec toi, rétorqua l’un des clochers. Les hommes ont la fâcheuse habitude de démolir d’une main ce qu’ils ont bâti avec l’autre. Mais je ne vois pas qui peut nous sauver du délabrement à part eux. Nous devons nous en remettre à l’Humanité pour subsister.
-Ce que nous voulons, c’est simplement attirer l’attention sur nous, qu’on ne nous laisse pas moisir dans le paysage, acquiesça la seconde église.
-Vous n’êtes pas prêtes à tomber. Vous avez été construites pour durer l’une et l’autre, répondit le beffroi surmené. Ce n’est pas quelques colonies de mousses ou lichens qui vont vous ébranler. L’église de ma commune est en bien plus mauvais état. Elle tient encore debout. Vous criez avant d’avoir mal, me semble-t-il.
-J’en ai assez de t’entendre parler, s’agaça l’un des deux clochers. Nous n’avons pas de leçons à recevoir d’un blanc bec comme toi. Tu nous empêches de travailler à notre reconquête.
-Très bien, faites comme bon vous semble, mais je vous aurais prévenus, murmura le beffroi en se renfrognant.
Engoncés dans leurs certitudes, les deux clochers mirent rapidement leur plan à exécution. Dès la tombée de la nuit, les cloches du premier sonnèrent à grandes volées. Le second prit la relève le lendemain dès midi.
Ils voyaient bien des badauds s’agiter en bas. Quelques journalistes de la presse locale les regardaient d’un air intrigué, prenaient des notes et les filmaient depuis leurs parvis. Mais ce n’était pas le déferlement médiatique attendu. D’ailleurs, aucun article de presse ne parla jamais de miracle. Dans quelques maigres entrefilets, les journaux donnaient une explication tout à fait rationnelle, terre à terre à ces carillons intempestifs. Il s’agissait certainement d’un problème de commande électrique concomitant aux deux églises. Ce qui déclenchait le balancement des cloches de manière inopinée. Le fait qu’elles sonnent en même temps n’avait rien d’original. Sans doute le même vice de fabrication dans le circuit dans chacun des boîtiers électroniques provenant d’ailleurs du même constructeur. Cela s’était déjà vu en d’autres endroits. Des techniciens furent dépêchés dans les deux églises pour dénicher la panne. Ils décelèrent quelques anomalies, des faux contacts. Pendant leur inspection, les deux clochers redoublèrent leurs efforts et se firent entendre sans discontinuer dans toute la contrée. Ce qui produisit un effet inverse à celui qui était initialement recherché. La manifestation de cloches importunait. Les gens voulaient pouvoir se parler et faire leur marché sans entendre le fracas de leur étain. Et crime de lèse-majesté, en beuglant de la sorte, les clochers couvraient le bruit des télévisions, des retransmissions sportives et des séries télé décérébrantes.
Au lieu de s’attirer la sympathie des foules, les deux églises irritaient grandement les populations. Les habitants de tout l’arrondissement maudirent rapidement ces clochers dont le tintamarre leur pourrissait la vie. C’était impossible de commercer, de communiquer et et de s’endormir dans ce boucan. On profita d’un répit pour démonter les battants des cloches et les rendre à jamais muettes. Perfidement, le maire où était implantée l’une des deux églises s’appuya sur d’un article loi inique pour se séparer de cet édifice religieux dont il ne voulait plus assurer l’entretien. La malheureuse église fut vendue à une obscure association musulmane et ne tarda pas à être transformée en mosquée. Son intérieur fut saccagé. Les tableaux, les missels et les croix furent brûlés en place publique. Les statues de Marie et Jésus rageusement défoncés à coups de marteau, sans que cela ne soulève la moindre indignation. Deux affreux minarets poussèrent sur chacun de ses côtés. Un kebab s’installa sur la droite en entrant dans l’ancien autel, où l’on pouvait jadis brûler les cierges. L’affaire s’arrêta là. Elle ne prit pas trois lignes dans les journaux. Quant à l’autre église, une tempête arracha son toit. Elle resta béante pendant des mois et des mois dans l’indifférence générale. Elle pourrit sur ses pieds et un jour, elle finit par s’écrouler. Trois ans plus tard, ce champ de ruines cédait la place à un supermarché
Beaucoup moins importuné par les touristes, qui s’étaient tournés vers d’autres distractions, le beffroi avait assisté à ces mutilations. Attristé, il en tira une curieuse maxime. « Vouloir plaire aux hommes, c’est courir à sa perte. »
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Bonsoir Hars,
J'ai lu un peu rapidement, j'y reviendrai. J'aime bien ce texte il est plein de vérités. Il n'est pas mal écrit, au contraire assez fluide.
J'ai juste un reproche (pour l'instant) c'est la chute. Je n'ai pas accroché au fait de passer d'une religion à une autre. De la destruction d'un lieu catholique, de brûler tout en place publique pour en faire une mosquée. Pourquoi ce choix qui va à l'encontre d'une certaine ouverture d'esprit ?
Dans tous les cas, je relirai plus au calme et je reviendrai commenter plus avant.