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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: LOF le 16 Mai 2026 à 08:49:36

Titre: Arthur en Abyssinie
Posté par: LOF le 16 Mai 2026 à 08:49:36

                                                                      Arthur en Abyssinie
 


Qui suis-je pour vouloir vous lire les mots qui remplissent ma page blanche toute tremblante entre mes mains, des mots qui veulent raconter le jour où Arthur est parti en Abyssinie dans un tortillard qui sentait les épices, la sueur et la fiente des volailles enfermées dans leur panier ? Quand les policiers demandent à Arthur d’ouvrir ses bagages, ce sont des liasses de poèmes qui se répandent sur la banquette. Ce sont Le bateau ivre, Les Illuminations, Une saison en enfer qui envahissent le wagon. Les policiers demandent à Arthur ; Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? celui-ci leur répond par un rire si inextinguible que les poules dans leur panier se mettent à pondre avec des caquètements qui rendent fou leur propriétaire et les femmes qui les accompagnent, dans leur robe habesha aux broderies chatoyantes.

Qui suis-je pour m’immiscer dans le vie d’Arthur ? Si je est un autre, alors je suis assis à la table du génie tandis que la mère assène son gamin des quolibets les plus honteux, au premier étage d’un appartement dans un immeuble en pierre meulière, rue Napoléon à Charleville-Mézières. Arthur, livré aux répugnances, suait d’obéissance et tirait la langue, les deux poings à l’aine, il regardait la fille des ouvriers, il n’aimait pas Dieu et faisait déjà de sa vie des romans sur le grand désert.

Le train s’arrête à Addis Abeba. C’est à dos de chameau qu’Arthur doit rejoindre Harar. Assis entre les bosses du mammifère, au rythme de son balancement, Arthur découvre le mal de mer, comme sur un bateau ivre en plein désert. Il voit des volcans phosphorescents aux couleurs acides, ils marchent sur des lacs salés, il rencontre des brigands qui veulent le détrousser, mais Arthur leur dégoise un poème genre Les Illuminations, « Sur la pente du talus les anges tournent leurs robes de laine dans les herbages d’acier et d’émeraude ». Les brigands restent cois. Le plus vindicatif propose de couper la langue à ce débiteur de salmigondis, mais il ignore qu’on n’arrache pas la langue ni le dialecte à un dénommé Arthur qui fut le réinventeur du langage de la vieille Europe. Alors le bandit rengaine son couteau et passe son chemin, disparaissant dans la caillasse poudreuse du désert de Danakil.

Qui suis-je pour raconter les aventures du poète le plus considéré de la culture occidentale ? Je ne suis pas Paul. Je est un autre. Ça se passerait encore dans le désert. Nous sommes en 1974. Arthur n’est pas mort. Il est éternel. Il descend de son chameau, le roulis le fait vomir. Il doit poser le pied sur le sol qui boue à cinquante degrés centigrades. Plaque chauffante tectonique qui oblige Arthur à se griller les pinglots. Mais ça en vaut rudement la peine. Un auguste savant prétend avoir exhumé la première femme du monde. Il la présente à Arthur, elle n’a plus beaucoup de peau sur les os qui en comptent encore une bonne cinquantaine. Elle s’appelle Lucy, elle est âgée de 25 ans et elle dormait sous le sable au bord de la rivière, depuis plus de trois millions d’années. Arthur salut la femme avec beaucoup de révérence. Mais elle ne répond pas car elle a oublié le langage. Le poète la prend dans ses bras et la caresse longuement. Un rêve de chevelure, un rêve de visage, un rêve de poitrine un peu décharnée, un rêve de femme qu’il câline. C’est alors, qu’Arthur, face au silence de ses lèvres, décide de lui apprendre les rudiments de l’alphabet. Une sorte d’alchimie du verbe. Il commence par les voyelles. A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu. Allez, répète après moi ! Et Lucy, tremblotante, fait frémir sa délicate bouche. Le premier mot qu’elle peut former c’est le mot « Oui » à la vie, Oui, à l’amour. Je pense aujourd’hui qu’elle s’en mordrait un peu les doigts, même si leur enveloppe charnelle est en poussière depuis longtemps. Arthur en a presque les larmes aux yeux, lorsque Lucy lui explique qu’un enfant à quelques kilomètres d’ici est enfoui dans le sable. C’est le mien, dit Lucy. Il a été emporté par la crue de la rivière lors d’un automne pluvieux de l’année, elle ne sait plus. Elle ajoute aussi avec un peu d’embarras qu’elle est enceinte d’un deuxième enfant, et qu’elle est heureuse de pouvoir accoucher enfin après tant d’années de grossesse. Elle sourit. Arthur découvre la jolie barrière de ses dents à peine jaunies. Les dents, c’est ce qui résiste le mieux au temps.

Mais au loin, les chiens aboient et quand ils aboient la caravane passe. Arthur doit rejoindre sa monture à deux bosses pour poursuivre sa route. Il embrasse tendrement Lucy, rassuré de la savoir à présent entre les mains des scientifiques qui prendront soin d’elle.

La route est longue encore pour rejoindre la province de Choa où le futur roi Ménélik attend Arthur qui doit lui livrer des armes pour combattre les colons italiens. C’est une bonne affaire pour Arthur qui en a assez des petits boulots, des trafics de grains de café, des peaux de bêtes ou des ustensiles de vaisselles manufacturés. Il a acheté à Liège un stock de mille fusils, devenus obsolètes en Europe, mais qu’il envisage de revendre pour cinq fois leur prix au roi Ménélik qui veut se débarrasser des Italiens.

Qui suis-je, moi, pour connaître le fin mot de l’histoire ? Je est un autre. J’ai croisé Paul l’autre soir dans un bistrot de la rue Cassette à Paris. Le groupe, appelé Les Vilains Bonshommes, se réunit souvent pour y lire des poèmes. Paul, en parlant d’Arthur, me disait qu’après chaque vers récité par les parnassiens, il lançait un Merde retentissant. Tout s’est éteint, la nuit n’a plus rien qui l’éclaire MERDE !  Aucun grondement sourd n’éveille les échos MERDE ! Le sol est immobile et le sang de la Terre MERDE ! La lave, en se figeant, lui laissa le repos MERDE ! Le merde est signé Rimbaud. C’est le nom d’Arthur. Paul est marié et père d’un petit garçon. Il rencontre Arthur dont il aime beaucoup la poésie. Paul veut quitter sa femme et son enfant pour vivre avec Arthur. Ils partent tous les deux à Londres pour écrire. Ils écrivent beaucoup, ils boivent beaucoup, ils se disputent beaucoup. Puis Paul veut retrouver sa femme. Il dit qu’il se suicidera si sa femme refuse de pardonner son aventure avec Arthur. A Bruxelles, Arthur débarque. Il se dispute dans un hôtel. Paul dégaine son révolver et blesse Arthur à la main. Il dépose une plainte, mais le commissaire s’en fout des coups de feu. Ils sont condamnés tous les deux pour homosexualité. Arthur retire sa plainte, mais Paul est condamné à deux ans de prison. Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme ; la cloche, dans le ciel qu’on voit, doucement tinte. Un oiseau sur l’arbre qu’on voit, chante sa plainte. Le ciel merdique est par-dessus le toit apocalyptique, si bleu, si calme, la cloche abracabrandesque dans le ciel pioupioutesque, qu’on voit doucement tinte. Un oiseau dioptrique sur l’arbre électrique chante sa plainte stomachique. Arthur est polyglotte. Mais cela ne suffit pas pour vendre ses armes au roi Ménélick. Celui-ci est vainqueur de plusieurs batailles et il n’a plus vraiment besoin d’armes et de munitions. Il accepte de négocier le stock de fusils d’Arthur à un prix très inférieur à celui escompté. Arthur est dégouté, harcelé par une horde de créanciers. Il fait de la photographie et prend des notes qu’il envoie à la Société de Géographie. Arthur est fatigué, il rêve de se reposer en Egypte. Il s’est débarrassé de Mariam, une femme chrétienne qu’il avait rencontré en Abyssinie. Il parcourt des régions inexplorées, des déserts arides, pour être payé de ses commerces de bric et de broc. A Paris, dans les milieux littéraires, on le croit mort, le poète qu’on surnomme l’homme aux semelles de vent. Mais Arthur souffre d’un autre mal, celui des jambes. Des rhumatismes, à cause des efforts à cheval et des longues marches dans le désert. Il écrit à sa mère de lui envoyer des bas à varices.

Qui suis-je pour vous raconter tout cela ?
Un matin je frappe à la porte de madame Marie Catherine Vitalie. C’est le nom de la mère d’Arthur. Bonjour madame Vitalie ! je lui fais. Elle me demande qui je suis ? Un admirateur des poèmes de votre fils, je réponds. Et alors qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? – Très bien. Mais votre fils est très malade, madame Vitalie – Je sais, il m’a écrit de lui envoyer des bas à varices, des bas de contention. – Oui, maintenant il est à Marseille. – A Marseille, qu’est-ce qu’il fiche là-bas ? – Il est à l’hôpital de la Conception et il doit se faire amputer d’urgence. – Amputer ? Le mot sonne dans son esprit comme un tocsin maléfique. Les mots d’Arthur, elle ne les a jamais beaucoup aimés. Elle préfère ceux de la Bible à la tranche vert-chou. Pourtant c’est elle qui a payé l’édition à compte d’auteur du recueil Une saison en enfer.
Elle aurait tellement aimé que son fils soit un notable fonctionnaire. Mais le gamin maintenant hurle sur une civière dans un hôpital de Marseille. Elle me claque la porte au nez, et madame Vitalie saute dans le premier train à vapeur qui la conduit à la cité phocéenne. On coupe la jambe droite au plus grand des poètes. Il a des béquilles et une jambe de bois qui lui enflamme le moignon. Il veut revenir dans les Ardennes, vivre avec sa mère et sa sœur dans la ferme familiale. C’est l’été, mais l’humidité des forêts le ronge. Ah ! le vent brûlant du rift africain. Ah ! le roulis tempétueux à dos de chameau. Ah ! le trafic en langue pataquès pour échanger des ustensiles de vaisselles, un pot d’argile pour boire l’hydromel. Ah ! l’éternité retrouvée, la mer allée avec le soleil. Je rentre dans l’opéra fabuleux d’Arthur.

J’y ai rencontré des petits bonshommes avec des écailles chatoyantes leurs donnant un mouvement gracieux et large pour naviguer entre les rochers dont chaque aspérité est la niche pour braquer des canons sur tout ce qui bouge avec beauté, innocence, courtoisie, comme celle de ces petits bonshommes impossibles avec leurs écailles colorées où se reflète le microcosme des fleurs, des plantes, des insectes qui ne réclament que la pluie modérée des nuages et non la  lame acérée des machines qui écrase et broie l’infiniment petit et invisible pour nourrir l’Ogre vaniteux, social, tortionnaire, hypocrite qui s’étale dans l’intimité de nos maisons ou la grandiloquence des monuments, qui imite la parole fielleuse de nos soldats politiques pioupioutesques et bouffonesques, alors que l’écaille des belles créatures est aussi douce que la plume ou le duvet de l’enfance en nous qu’on viole, exploite, souille, quand l’Ogre érige son appétit de puissance, incruste ses griffes et vomit sa semence à répétition, que ne suis-je un éléphant ou un scarabée pour ignorer les compartiments pervers d’une cervelle d’Ogre, ah ! le dôme parfait des églises dans le brouillard du matin, le bruit mat d’une écuelle sur la table de chêne, la respiration méthodique du chien qui dort sur le tapis, l’irrémédiable des sensations et des pensées qui dansent sur le parquet brillant du cerveau, le grand mystère inconnu qui se pointe au bout du môle, le soulagement de ne plus être soi, et d’être un autre.

Arthur est revenu à Marseille, recroquevillé sur son lit d’hôpital, il se dresse pour chuchoter une phrase à l’oreille de sa sœur Isabelle, c’est un proverbe mystique qu’il prononce en arabe.
Il ne se plaint plus. Quand on lui  demande pourquoi il a cessé d’écrire, il répond « Parce que je suis passé à autre chose », la feuille de papier entre mes mains se met à trembloter, parce que je n’ai plus rien à vous dire.
Arthur s’éteint à l’âge de 37 ans, dans la lumière prémonitoire de l’aube.


Titre: Re : Arthur en Abyssinie
Posté par: LOF le 20 Mai 2026 à 09:22:21

 Le petit Arthur se demande pourquoi aucun commentaire sur le texte de sa vie ?
Titre: Re : Arthur en Abyssinie
Posté par: kokox le 20 Mai 2026 à 19:49:00
J'ai commenté deux de tes textes, dernièrement ! Plutôt, en bien ! Je me demande aussi pourquoi tu ne fais pas de retours de politesse !