Première partie : Le Chant des Nains
Dans la montagne de Surin
Au cœur des montagnes de Surin, profondément enfouies sous des couches de pierre millénaire, les voix des nains résonnaient avec une puissance ancienne, presque organique, comme si la roche elle-même participait à leur chant. Leurs voix graves, rugueuses et parfaitement accordées se mêlaient aux vibrations naturelles des cavernes, créant une harmonie qui semblait traverser le temps. C’était l’aube du premier jour de la fête des Austrus, une célébration ancestrale au cours de laquelle les clans rendaient hommage aux exploits de leurs ancêtres et à la solidité de leur peuple.
À l’extérieur, au sommet des cimes enneigées, des aurores boréales ondulaient lentement dans le ciel nocturne, projetant des reflets irréels sur la glace et la roche. Mais à l’intérieur de la montagne, personne ne levait les yeux vers ces lumières célestes. Ici, la vie se déroulait dans la pierre, dans la chaleur des feux, dans les traditions transmises de génération en génération.
Le marché des Austrus était en pleine effervescence. Les galeries s’emplissaient d’une agitation joyeuse et bruyante, où se mêlaient les appels des marchands, les éclats de rire et le bruit métallique des objets échangés. Les étals regorgeaient de tissus finement brodés, ornés de motifs racontant d’anciennes batailles, des victoires oubliées et des créatures mythiques. Les fils d’or et d’argent capturaient la lumière des torches, donnant l’impression que les scènes représentées prenaient vie sous les yeux des passants.
Les chopes de bière, solides et gravées des mots sacrés Nibulis Anestantis, circulaient de main en main, répandant une odeur chaude de malt et d’hydromel dans l’air dense des cavernes. Les artisans, fiers de leur savoir-faire, interpellaient les visiteurs avec des voix puissantes, vantant la qualité de leurs peaux, de leurs outils ou de leurs bijoux. Des brouettes de bois grinçaient sous le poids des récoltes, tandis que des nappes soigneusement disposées exposaient des grappes de cassis brillantes, attirant les regards et les convoitises.
Au milieu de cette agitation, Altos avançait d’un pas assuré, son imposante silhouette se frayant un chemin parmi la foule compacte. Alors qu’il progressait, son regard fut attiré par une petite pièce qui roulait lentement entre les bottes des passants. Sans réfléchir, il se pencha brusquement pour la récupérer, évitant de justesse les sabots d’un âne chargé de provisions. Lorsqu’il referma ses doigts autour de l’objet, une sensation étrange le parcourut. La pièce était froide, mais une vibration presque imperceptible semblait en émaner, comme si elle possédait une vie propre. Intrigué, il la glissa dans sa paume, sans encore comprendre l’importance de ce qu’il venait de ramasser.
Quelques instants plus tard, dans les profondeurs de la forteresse, la grande horloge de pierre fit entendre son mécanisme ancien. Son battement régulier résonna dans les couloirs, annonçant l’heure du rassemblement. Les nains du Clan d’Onyx se dirigèrent alors vers la salle des armures, où le festin allait commencer.
Sous la haute voûte de pierre, la salle était illuminée par des torches dont les flammes vacillaient doucement, projetant des ombres mouvantes sur les murs tapissés d’armes et d’armures anciennes. Une grande table de chêne massif occupait le centre de la pièce, couverte de plats généreux et de chopes débordantes.
Autour de cette table étaient réunis les membres d’une même guilde : Ores, Baclava, Léotord et Avaras.
Ores, le plus discret, restait légèrement en retrait. Privé de parole depuis des années à la suite d’une malédiction dont il ne parlait jamais, il observait ses compagnons avec une attention constante. Ses mains, posées sur sa chope, trahissaient une légère tension, mais son regard restait vif et déterminé.
Face à lui, Baclava, guerrier redouté, portait son armure comme une seconde peau. Même lors des célébrations, il refusait de s’en séparer, comme si le danger pouvait surgir à tout moment. Son regard perçant balayait régulièrement la salle, révélant une vigilance qui ne le quittait jamais.
Léotord, quant à lui, contrastait avec ses compagnons. Sa chevelure dorée, rare chez les nains, attirait naturellement l’attention. Il semblait ailleurs, absorbé dans ses pensées, tenant distraitement une petite fleur qu’il faisait tourner entre ses doigts. Passionné par les plantes et les remèdes, il trouvait rarement un réel intérêt dans les démonstrations de force ou les récits de bataille.
Enfin, Avaras observait la scène avec un calme maîtrisé. Stratège et érudit, il analysait en silence chaque détail, chaque comportement, comme s’il anticipait déjà un événement à venir. Il savait que les périodes de paix étaient souvent les plus trompeuses.
Le festin battait son plein lorsque tout bascula.
Une goutte sombre tomba du plafond.
Épaisse, noire, visqueuse.
Elle s’écrasa sur la table dans un léger sifflement, dégageant une odeur âcre.
Les conversations s’interrompirent.
Une seconde goutte suivit, puis une troisième.
Très vite, il devint évident que la pierre elle-même semblait suinter cette substance étrange.
Léotord se redressa, les yeux fixés sur le plafond.
« Cette chose est vivante… »
Un murmure parcourut la salle, rapidement remplacé par un silence pesant.
C’est alors qu’une voix retentit.
Elle ne venait de nulle part et de partout à la fois, amplifiée par les parois de la caverne.
« Tenebrae redierunt. »
Les torches vacillèrent.
L’obscurité sembla s’épaissir, comme si elle gagnait en consistance.
Une masse sombre se forma lentement, se détachant des ombres environnantes. Elle n’avait pas de forme précise, mais sa présence était indéniable. Elle glissait, silencieuse, presque fluide, avançant vers les nains avec une lenteur menaçante.
Ores dégaina son épée et frappa de toutes ses forces. La lame traversa la créature sans rencontrer la moindre résistance, comme si elle n’était faite que d’air.
Un frisson parcourut l’assemblée.
Avaras prit la parole, sa voix ferme malgré l’inquiétude.
« Nous devons quitter cet endroit. Cette chose ne se combat pas comme un ennemi ordinaire. »
Mais déjà, la pluie noire s’intensifiait. Le sol devenait glissant, corrosif, et chaque goutte semblait brûler tout ce qu’elle touchait.
Ils étaient piégés.
C’est alors qu’une lumière éclatante surgit au centre de la salle.
Un flash aveuglant projeta plusieurs nains contre les murs.
Lorsque la lumière se stabilisa, tous les regards se tournèrent vers Altos.
Il se tenait debout, immobile, la main tendue. Dans sa paume brillait une lumière pure, intense, presque vivante.
« La pièce… » murmura-t-il. « Elle brillait… »
La lumière formait autour de lui une barrière protectrice. La créature recula, comme repoussée par une force qu’elle ne pouvait affronter.
La voix résonna à nouveau, mais cette fois plus faible, presque tremblante.
« Lumen vetus… »
Léotord comprit alors.
« Cette lumière… elle est ancienne. Elle vient d’un temps que même les ténèbres redoutent. »
Altos serra les dents, visiblement affaibli.
« Je ne pourrai pas tenir longtemps. »
Avaras se redressa immédiatement.
« Alors nous n’avons qu’un seul choix. Attaquer maintenant. »
D’un même mouvement, les nains levèrent leurs armes et se précipitèrent vers les restes de l’ombre, profitant de l’affaiblissement provoqué par la lumière.
La bataille venait de commencer.
Dans la forêt du Luc Ansia
Bien loin des montagnes de Surin, la forêt du Luc Ansia s’étendait dans toute sa splendeur, vaste et ancienne, imprégnée d’une magie subtile et constante. Les arbres gigantesques formaient une canopée dense, filtrant la lumière du jour en une mosaïque de teintes vertes et dorées. Chaque feuille, chaque racine semblait vibrer d’une vie propre.
Les créatures qui peuplaient ces bois évoluaient en harmonie avec cet environnement. Les Ha’Bas, renards à cinq pattes, se déplaçaient avec une rapidité fulgurante entre les fougères, tandis que les Smo, oiseaux aux plumes iridescentes, plongeaient en piqué pour dérober le miel des ruches des Dicto, abeilles géantes et redoutées.
Au cœur de cette forêt avançait une silhouette féminine.
Elira.
Sa robe blanche effleurait le sol, et ses cheveux argentés ondulaient doucement derrière elle. Chacun de ses pas semblait mesuré, empreint d’une sagesse ancienne. Gardienne du Luc Ansia, elle avait consacré sa vie à préserver l’équilibre fragile de ces terres.
La veille, elle avait entendu le chant des nains.
Un appel ancien.
Un avertissement.
Guidée par cette intuition, elle se dirigeait vers la caverne des Anciens.
À ses côtés marchait Blé, une créature imposante, un sanglier gigantesque dont la taille dépassait celle de nombreux chevaux. Protecteur et compagnon fidèle, il avançait avec une vigilance accrue, comme s’il percevait lui aussi le changement qui s’opérait dans l’air.
Alors qu’ils progressaient, Elira ralentit.
Son regard se posa sur un pommier.
Les fruits, rouges et brillants, semblaient… saigner.
Une liqueur sombre coulait lentement le long de leur peau.
Un frisson la parcourut.
« Quelque chose ne va pas… »
Le silence de la forêt devenait lourd.
Trop lourd.
Ils atteignirent finalement la caverne.
Elira descendit de Blé et posa une main rassurante sur son flanc.
« Attends-moi ici. »
Elle pénétra seule dans l’obscurité.
À l’intérieur, l’air était immobile. Une brume légère flottait autour d’un autel de pierre couvert de runes anciennes.
Elira s’agenouilla.
« Esprits anciens… je vous appelle. »
Les runes s’illuminèrent.
Une lumière douce envahit la caverne.
Puis les visions vinrent.
Des flammes.
Des créatures d’ombre.
Et au loin…
Une présence immense.
Terrifiante.
Une voix murmura dans son esprit :
« Le Faucheur des Mondes s’éveille. »
Lorsque la lumière disparut, Elira resta immobile quelques instants, le souffle court.
Puis elle se releva.
Son regard avait changé.
« Les royaumes doivent être avertis. »
Elle sortit de la caverne et remonta sur Blé.
Sans un mot, ils se mirent en route.
Car désormais, la guerre approchait.
Et rien ne pourrait l’arrêter.