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Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: LOF le 04 Mai 2026 à 12:12:37

Titre: Femme libre sur le toit
Posté par: LOF le 04 Mai 2026 à 12:12:37
                                                                  Femme libre sur le toit


Les clochers des églises s’élancent au-dessus des toits. Et les dômes des monuments s’accordent en douceur avec le ciel. Quelques virgules noires tourbillonnent entre les perchoirs que sont les tours qui dominent la ville. Des oiseaux-virgules qui rythment la monotonie du ciel.

Arlette Petibois arpente la terrasse au sommet de l’immeuble. Sa robe ample l’enveloppe à peine, semblable à une chemise de nuit déchirée. Il m’a fichu dehors comme une malpropre. Pourtant au début il était d’accord pour qu’on monte cette affaire ensemble. Elle a posé sa valise bourrée à craquer sur un rebord de corniche. J’ai toujours été correcte avec lui. Par contre, lui, il ne se gênait pas pour soi-disant aller à des rendez-vous avec de gros clients, le soir, dans des restaurants. Elle va et vient nerveusement, sans pouvoir maîtriser sa colère, piétinant les toitures de zinc et d’ardoise. Je savais qu’il me racontait des bobards. En revenant il empestait le parfum et il allait se coucher  dans le salon pour ne pas me réveiller, il disait le salopard. La longue chevelure rousse d’Arlette Petibois flotte comme un étendard sur ses épaules dénudées, maculées d’hématomes. Elle respire difficilement dans la brise glaciale qui s’engouffre entre les cheminées. Avant il me remplaçait souvent au magasin quand j’avais des crises d’estomac, des coups de blues qui me clouaient au lit. Même le dimanche on ouvrait le magasin, les jours de marché ou les fêtes locales.

Arlette Petibois décide alors d’ouvrir sa valise. Elle en extrait quelques robes chics. Elle cherche à les suspendre mais aucune surface bétonnée et rongée de moisissure ne se prête à un accrochage convenable. Et puis un jour, j’ai découvert des papiers bizarres dans ses poches. Des adresses, des numéros de téléphone. Des fumées noires comme de sombres ruisseaux enveloppent la femme qui tousse furieusement. J’ai même par curiosité une fois appelé à l’un de ces numéros. C’est une voix féminine qui m’a répondu. J’ai dit que Robert, oui, c’est le petit nom de mon mari, était très souffrant et qu’il ne pourrait pas venir comme convenu. La femme eut un long silence, avant de me baragouiner je ne sais plus quoi. Arlette est recroquevillée sur ses robes qu’elle tient en boule serrée contre son ventre. Elle a perdu ses chaussons, précipitées par le vent dans les gouttières. Elle essayait d’avoir des détails la pouffiasse, et moi j’en rajoutais en disant que c’était grave, le médecin ne peut se prononcer, il faut faire des examens approfondis et patati et patata. De la valise, elle sort un miroir. Elle se regarde, tente d’essuyer son visage noirci de suie et de domestiquer sa chevelure rebelle. Je sentais, à l’autre bout du fil, toute la peine et l’inquiétude qui submergeaient la femme. Elle a demandé qui j’étais, j’ai répondu d’un air goguenard que j’étais la sœur de Robert. Elle a ajouté alors qu’elle pensait beaucoup à lui, je lui ai raccroché au nez. C’était l’une de ses pouffiasses. J’en suis certaine. J’en ai pas parlé à Robert. Arlette est secouée par de violents spasmes, elle rejette brutalement le miroir qui s’écrase en mille morceaux sur le ciment de la terrasse. Et puis notre commerce a commencé à battre de l’aile. Maintenant je suis sur le toit. Il m’a flanqué dehors parce que je lui ai réclamé de mettre un peu d’argent personnel dans notre affaire. Il m’a insulté, me traitant de minable, de dépensière qui ne sait pas gérer, j’ai les yeux plus gros que le ventre. Aux lucarnes et œils de bœuf des lueurs apparaissent. Les fenêtres des chiens assis se ferment. L’ombre agitée de la femme se fait de plus en plus solitaire et inquiétante sur les toits, tandis que la nuit commence à tomber.

Arlette Petibois continue à déblatérer. En parlant de ventre, il y a longtemps qu’il n’est plus venu y faire un petit tour. Je ne suis plus qu’une bonniche pour le servir et à peine capable de faire tourner la boutique. Des sirènes résonnent au loin dans le tohu-bohu des voitures. Les corbeaux viennent se percher à une longueur de bras de la femme. Ils sont de plus en plus nombreux, ils se rassemblent comme pour tenir un conciliabule menaçant. Arlette frappe des mains pour les chasser, mais de lugubres croassements lui répondent. Je suis abandonnée, il me faut sortir mes robes froissées dans la valise, il me manque des portemanteaux pour les suspendre. Toutes ces saletés qui voltigent. Les corbeaux se font de plus en plus pressants et agressifs avec leur bec criard. Ça empeste les odeurs de cuisine. Tous les murs des terrasses sont recouverts de merde d’oiseaux. Et en plus avec ce vent.

Elle a revêtu un large manteau dans lequel elle se ratatine, telle une dernière armure qui la protègerait des adversités de la nuit envahissante. Un jour Robert m’avait offert une robe de cocktail style Chanel pour mon anniversaire. Et  ce chemisier en dentelle de Calais, il l’aimait bien, on devinait mes formes. Le cochon, sans doute que déjà il flirtait avec les clientes de ses rendez-vous du samedi soir. Derrière les petites fenêtres des chambres de bonne bougent des silhouettes. Certaines restent collées à la vitre, stupéfaites de voir l’ombre de cette femme se démenant et sanglotant sur les dangereuses toitures de zinc. Et moi, la naïve, l’idiote, je gobais toutes ses balivernes, car je pensais qu’il se donnait de la peine pour la survie de notre commerce. Et ce blazer en Alpaga que je mettais pour voir le banquier et lui demander des emprunts qu’il nous refusait toujours, sauf si j’avais offert un peu de ma personne.

Parfois, d’une fenêtre, un bras se tend au secours de la femme en détresse. Des mots rapides s’échangent quand ça ne se termine pas par des ricanements moqueurs rejetant la femme à son sort ridicule sur les toits. Je crois que les nuages s’amoncellent. Je n’ai aucun endroit pour m’abriter et protéger ma valise. C’est tout ce qui me reste. Toutes ces odeurs infectes de cuisine me donnent envie de vomir. J’ai surpris deux corbeaux sur une cheminée de l’immeuble qui se picorent les ailes à grands coups de bec. C’est mauvais signe. Dans le pays où je suis née, les montagnes du Caucase, on dit que les femmes qui ne chassent pas ces corbeaux, mourront dans l’année avec des souffrances atroces et que leur visage sera défiguré par d’affreuses brûlures. Aux fenêtres, des habitants brandissent des torches électriques et suivent les contorsions d’Arlette Petibois, ses acrobaties, ses hurlements, le faisceau de lumière éblouit la femme qui manque à chaque instant de glisser dans le vide. Comment faire fuir ces corbeaux de malheur ? La pluie est torrentielle et glacée. Voilà, j’ai perdu mes chaussons. Sur les toits de zinc glissants, je dois courir après les oiseaux.

Soudain intervient un épisode insolite. Une forme blanche rasant les corniches apparaît dans la nuit, tel un nuage égaré. La forme se dirige timidement vers Arlette Petibois. C’est un gros matou Angora. Il se couche près de la femme sur les pans du manteau noir qui rendent quasiment le félin irréel tant sa fourrure blanche resplendit. La femme le caresse. Une oasis de tendresse s’installe dans le cauchemar. Le chat ronronne. Arlette poursuit son soliloque comme si elle parlait au chat. Robert ne viendra pas me secourir. Il doit être avachi dans un fauteuil en fumant son cigare, l’un de ceux que je lui offrais quand je revenais du Salon de Prêt à Porter à Amsterdam. Quand il m’accompagnait, c’était surtout pour mater les défilés de lingerie féminine. Il insistait pour que je développe ce rayon qui augmenterait notre chiffre d’affaires, disait-il. Parfois, je remarquais dans notre magasin que certains modèles disparaissaient. C’était bien Robert qui les escamotait pour les offrir à ses pouffiasses. Brusquement une femme très âgée surgit à l’une des fenêtres. Elle appelle le chat « Filou, Filou, allez vient, ne fréquente pas ces vilaines personnes qui courent sur les toits la nuit ». Le chat se redresse, en proie à un terrible dilemme, soit rester dans la chaleur du manteau ou céder au bruit des croquettes vitaminées dont la vieille agite le sac. L’Angora cède à l’appel de l’estomac. La femme âgée, rassurée, referme vite sa fenêtre, non sans avoir avant envoyer une salve d’insultes à Arlette effondrée.

Elle se laisse encore un peu distraire par la vue des ombres qui s’entrelacent derrière les rideaux des petites fenêtres. Il y a longtemps, Robert me prenait dans ses bras, avant qu’on termine chaudement au lit. Les corbeaux reviennent à présent que le matou est parti. Si je fais trop de bruit, les voisins vont appeler la police et même les pompiers si je refuse de me rendre. On dira que je suis une pute et que mon mari m’a jeté dehors et que si j’ai un magasin, c’est pour couvrir des affaires louches, blanchiment d’argent et tout ce qui s’ensuit. En m’accrochant aux antennes de télé pour ne pas tomber, je risque de m’électrocuter et finir en  petit tas de cendres.

Arlette titube douloureusement, elle se penche au bord du toit. Ses pieds nus et glacés frôlent les gouttières branlantes, elle marche ainsi durant plusieurs mètres à la lisière du vide. Sa hardiesse et déconcertante, elle déboutonne son manteau dont les pans se soulèvent dans le vent. Les trous de sa robe déchirée dessinent comme des larges plaies sur son corps malingre. Les corbeaux se sont tuent et regardent la silhouette d’Arlette Petibois tanguer sur le rebord du toit. Je rêve que Robert me découvre en morceaux, écrasée sur la chaussée, nageant dans mon sang noir de sorcière, comme il dit, alors que ma bouche seule continuera à parler sans répit, pour dénoncer toutes les ignominies qu’un mari peut faire subir à sa femme.   

Pendant ce temps, à quelques distances, on aperçoit à travers les ornementaux œils de bœuf, sous la coupole de l’Opéra Garnier, les danseurs et danseuses répéter leur dernière chorégraphie. Les pointes des ballerines sont sublimes et les sauts des danseurs vertigineux. Parfois on peut les surprendre exercer leur performance sur les toits de l’opéra, en résonnance  immédiate avec l’air vif du ciel. Si on continue la promenade sur les couvertures de zinc, on reconnaît les toiles des peintres Cézanne et Van Gogh qui se sont émerveillés jadis devant la remarquable architecture des toitures sous l’éclat argenté du soleil. A d’autres heures de la nuit, on croise Fantômas, le criminel en smoking et escarpins qui gambade sur les faites d’ardoise, tandis que les policiers se fourvoient en croyant le pincer dans les ruelles étroite de la métropole. Cependant c’est aux heures blêmes du matin que les pompiers et ambulances se ruent au pied de l’immeuble pour recueillir le cadavre éparpillé d’une femme, dont un certain Robert Petibois serait le mari en fuite, à l’annonce du drame qui ne l’aurait pas laissé tout à fait indifférent.
Titre: Re : Femme libre sur le toit
Posté par: kokox le 10 Mai 2026 à 09:57:20
Salut Lof,

C'est la seconde fois que je commente l'un de tes textes. Comme pour le premier, je dirais que tu as un univers, des atmosphères singulières, des décors à revendre, des images cinématographiques, presque expressionnistes, des détails qui sortent de l'ordinaire.

Oui, mais voilà, tu mets tout ça dans un shaker, tu secoues bien fort, et tu te dis que cela va faire un cocktail détonnant.

Le problème, c’est que ton cocktail a du goût, mais il manque encore de structure, de maîtrise, de respiration. Tu as une force brute, une imagination débordante, une poésie instinctive — et c’est rare. Mais tu ne canalises pas encore tout ça. Tu laisses tes idées se bousculer, tes images s’empiler, tes voix se mélanger. Résultat : on sent le talent, mais on sent aussi que tu ne travailles pas assez ton matériau.

Ton texte a de vraies qualités : une ambiance visuelle très forte, un personnage inoubliable (mais au nom caricatural, voire indigeste), des images splendides, un mélange de tragique et de grotesque qui fonctionne, une vraie sensibilité.

Mais il souffre aussi de choses qui t’empêchent d’aller plus loin : la narration change de point de vue sans prévenir (Alors qu'il te suffit de mettre la voix intérieure d'Arlette en italiques, par exemple, ou entre guillemets/saut de ligne), certaines phrases sont trop longues, trop denses, trop répétitives.

Bref, l’émotion se dilue dans le flot, la tension dramatique n’est pas assez construite, tu veux tout dire, tout montrer, tout mettre - et parfois, trop, c’est moins. Puisque tu écris assez "cinoche", pense au montage. Les plus belles écritures s'enrichissent souvent non avec de l'encre, mais avec une bonne paire de ciseaux. Bref 2, tu as un diamant brut entre les mains. Mais un diamant brut, ça se taille.

Je te le dis cela avec affection, puisque j'en ai fait un mantra : celui qui pense être arrivé, c’est qu’il n’avait pas l’intention d’aller bien loin.

Tu as tout pour aller loin.
Vraiment.
Mais il faut accepter de polir, de couper, de réécrire, de structurer, de respirer.
De travailler ton texte comme un artisan, pas seulement comme un rêveur inspiré.

Je te dis tout ça parce que je crois en ton potentiel.
Parce que je vois ce que tu pourrais faire si tu poussais ton écriture un cran plus haut. Punaise, un cran, c'est pas la mer à boire.
Parce que je sais que tu peux transformer ce chaos magnifique en quelque chose de puissant, de maîtrisé, de marquant.

Continue.
Travaille.
Affûte.
Tu as déjà la matière — il te manque juste la discipline pour la sculpter.

Et ça, ça s’apprend.
Et il n'y a que toi qui pourra l'apprendre.

Et puis… soyons honnêtes : fais moins l’amour, dé‑TikTok‑tise‑toi un peu, ferme deux ou trois notifications, et tu vas voir : tu vas soudain découvrir que les journées ont 27 heures. 
Et dans ces heures gagnées, tu pourras ciseler tes textes comme ils le méritent.

Je te taquine, mais tu sais que c’est vrai.
Tu as le talent.
Il te manque juste… le temps que tu refuses de lui donner.

Et enfin, garde en toi ce précepte, ce précepte fondamental, capital : c'est en écrivant qu'on devient forgeron !

Bien à toi !