Les proryks
Les cailloux se fendillent sous les deux soleils qui cognent au plus haut dans le ciel. La poussière grésille et la pierre se fait grill. L’air tremblote à l’horizon. Un petit mammifère s’empare d’un invertébré, lui arrache sa corne venimeuse d’un coup de dent et s’enfonce dans les ténèbres de son terrier, la proie entre les crocs. Une rafale fait tournoyer un nuage sableux.
Une mer de dunes s’étend à perte de vue, parsemée de plateaux rocailleux. À plusieurs mètres sous le sol, de longues galeries serpentent et une cavité plus grande abrite des proryks en hibernation. Enroulées sur elles-mêmes, les boules d’écailles ne laissent rien dépasser. Pas une perte d’humidité, pas le moindre interstice pour les prédateurs ou les parasites. À peine plus gros que le rat womp, le proryk reste endormi plus longtemps que tout autre créature en attendant la pluie. S’il faut patienter plusieurs années, le proryk patientera. Son cœur quasiment arrêté n'épuise guère ses réserves, ses six pattes recroquevillées contre son ventre ne bougent pas pendant des mois.
Voici qu’une onde sonore traverse les cailloux, le sable et la terre. Elle pénètre jusque dans la caverne des proryks. Les écailles des reptiloïdes captent les vibrations, les transmettent au squelette, jusqu’à l’os de la pluie qui stimule l’hypophyse. La glande sécrète alors les enzymes du réveil et en quelques secondes les boules d’écailles frissonnent. L’onde sonore persiste et les proryks se réveillent tout à fait. Ils se déplient. Déploient leurs six pattes. Étirent leur corps engourdis. Enfin, ils ouvrent leurs yeux noirs. En quelques instant, c’est la cavalcade. Les proryks se ruent vers les galeries, se grimpent les uns sur les autres, se bousculent. Les boyaux sous-terrain se remplissent tandis que la vibration venue du ciel n’a pas cessé.
Quelques mètres plus haut, il fait nuit en plein jour. Et le grondement venu du ciel s’intensifie. Au pied d’une grosse pierre, le sol vibre, un monticule se crée, une tête de lézard apparaît, crache de la poussière et le premier proryk s’élance, poussé par une multitude d’autres reptiles affamés. Tous cherchent les courges hubba, capables de pousser en quelques minutes et de produire des fruits géants en moins de deux heures. Ils tournent en rond. Scrutent les alentours. Pas un seul végétal, pas une goutte d’eau. Le tonnerre gronde, mais il ne pleut pas. Et puis, un proryk perçoit, vers le sud, un nuage de vapeur. La concentration de molécules d’eau à cette distance est immanquable. Il s’élance, suivi d’une bonne partie de la troupe.
L’eau coule du ciel en un flot continu. Une cataracte tombée du ciel. Comme si une rivière serpentait là-haut pour venir se déverser sur ces quelques dizaines de mètres carrés. Les proryks boivent cette eau presque trop chaude. Les premiers végétaux commencent à pousser très vite et les gueules armées de fines dents pointues découpent les herbes et les feuilles à mesure qu’elles sortent de terre. Les lézards affamés se goinfrent. Au milieu d’une flaque s’élève peu à peu une tige énorme. Large comme cent abdomens de proryk. Le sol se craquelle, l’eau s’infiltre vers les racines et la tige accélère son ascension. Les deux premières feuilles se défroissent, immenses. D’autres se forment rapidement, les bourgeons apparaissent et s’ouvrent les uns après les autres. Sous la masse de ces feuillages, la tige plie, rejoint le sol et rampe entre les cailloux. Elle se dédouble. Crée des ramifications. Des fleurs géantes s’épanouissent. Les coroles orangées attirent les insectes qui foisonnent autour de la courge hubba. Le pollen accroché aux corps chitineux circule et bientôt les fruits se forment. Les proryks réhydratés s’installent au plus près des courges. Ils s’accouplent tandis que les fruits grossissent à vue d’œil.
Une proryk, restée seule, tourne la tête à droite et à gauche. Curieuse, elle se dresse sur ses pattes arrière et scrute le lointain. Elle escalade une tige, une feuille velue et constate la double anomalie. D’abord, il n’a plu que sur une étroite bande de territoire. Sous la pénombre, le sol est sec aux alentours. Et puis, encore plus étrange : à quelques dizaines de mètres, les deux soleils dardent leurs rayons sur le sol brûlant et deux lignes d’ombre parfaitement nettes se découpent. La proryk s’approche lentement.
Derrière elle, les accouplements sont terminés et les fruits rouges de la courge hubba écrasent le sol de leur poids énorme. La peau des courges est dure comme de l’écorce et les proryks s’amassent autour d’un point soigneusement choisi pour commencer à forer. Les uns après les autres, ils usent leurs dents pour entailler cette cuirasse rouge. Des copeaux glissent sur la paroi bombée et forment un petit tas qu’une armée de fourmis s’empresse de récolter. Au sommet du fruit géant, les proryks déploient toute leur énergie. Enfin, la peau cède et les lézards s’infiltrent dans le fruit.
La femelle isolée entend ses congénères qui plongent dans la pulpe orange de la courge hubba. Mais elle ne se retourne pas. Elle avance vers cette frontière. Cet endroit où les soleils découpent deux ombres nettes sur le sol. Tout là-haut, les nuages sont immobiles. Des nuages d’acier. Aux formes géométriques. La petite bête s’interroge. À quelques pas, le soleil brûle le sol. Ici, il fait presque noir, le grondement du tonnerre a cessé et un torrent d’eau a dévalé du ciel. Elle entend les proryks qui chantent. Le chant des graines. Les lézards font des allers-retours de la courge à leur terrier. Par groupes de huit ou dix, ils portent des graines qu’ils vont stocker dans leur abri.
La petite femelle ne trouve aucune réponse à ses questions. Pire, elle aperçoit deux créatures qui s’avancent, effrayantes. Jamais elle n’a vu de tels animaux. Ils renvoient les rayons du soleil dans sa direction et, bien qu’éblouie, elle reconnait un bipède et une autre bête plus petite, ramassée sur elle-même. Une voix synthétique surgit.
— Divine bonté du Ciel ! Cesse de dire n’importe quoi !
C’est le bipède en or qui a parlé. La proryk se cache derrière une pierre. Des cliquetis métalliques se font entendre, suivis de sons pointus, comme des sifflements. Et des lumières rouges et bleues jaillissent du petit bonhomme tout rond. Le bipède lui répond.
— Je pratique couramment six millions de formes de communication. Je le saurai, si Jabba avait un neveu, voyons !
Soudain, un grondement gigantesque se fait entendre. Au-dessus de la tête de la jeune proryk, l’immense nuage d’acier se met à vibrer. Elle s’enfuit et regagne son terrier avant que le vaisseau ne s’arrache du sol et ne disparaisse dans le ciel.