Voici ce qu'on appelle un retour d'ascenseur. Ou plutôt des retours d'ascenseur, puisque j'ai lu une douzaine de tes textes en partant de 2020 : Les Derniers Achats, Les Pendules, La Tricoteuse, les Poux, Stripease, Mort ou Vivant, etc.
Que te dire, sinon que tous respirent le même parfum : celui de ta voix unique. Ils respirent l’absurde, la fantaisie, la logique qui se dérobe, la philosophie qui surgit là où on ne l’attend pas. On y retrouve ce mélange onctueux de légèreté et de profondeur, cette façon de faire rire tout en glissant une inquiétude discrète sous la peau.
Ces dialogues, ces scénettes, ces situations loufoques mais jamais niaises, c’est du théâtre miniature : des voix qui se renvoient la balle, qui s’asticotent, qui s’interrogent, qui tournent autour de questions vertigineuses sans jamais perdre le fil du comique. Ton goût pour l'absurde n’est jamais gratuit. Tu as une vraie tendresse pour tes personnages, même quand ils sont grotesques. Il y a dans tes textes quelque chose d’immédiatement reconnaissable : une façon de faire déraper le réel avec une élégance tranquille, une manière de faire surgir cet absurde comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Moi-même, qu'aurais-je été sans mes lectures de Cioran ou de Céline, dans ce monde si grave et si lourd ? Probablement un pendu dont le squelette se balancerait encore au bout d'une branche compatissante.
Ayant fait pas mal de théâtre dans ma prime jeunesse, je n'ai pu m'empêcher d'y voir évidemment une filiation avec les univers de Ionesco, Beckett, Queneau, Topor, Roland Dubillard (moins connu). Impossible de ne pas penser à Ionesco - pour cette logique qui se retourne sur elle-même, pour ces dialogues qui semblent simples mais qui
ouvrent des gouffres. Et oui, il y a aussi du Roland Dubillard dans un coin de ton cortex - ce génie discret, trop peu lu, qui savait faire naître une métaphysique entière à partir d’un quiproquo ou d’une phrase bancale. Et dont j'ai joué avec un délice immense presque tous les "Diablogues"
Bref, le format court te va à merveille. Mais il te contient peut-être un chouia, te retient, te bride. Comme d'autres ont pu te le dire, on sent que tes personnages pourraient vivre plus longtemps, se déployer, se contredire, se perdre, se retrouver, explorer des zones plus vastes de ton imaginaire.
Tu pourrais écrire sans problème une nouvelle absurde, une pièce courte, un feuilleton en fragments, un dialogue prolongé, un conte métaphysique, ou même un roman bref à la manière des grands minimalistes de l’absurde.
Mais peut-être as-tu déjà cela en besace ?
Dis-moi, j'irai te lire !
Bien à toi !
Comme tu le soulignes si bien dans mes textes — et ce n’est ni pommade ni flagornerie — tu traques l’excellence de la langue dans le moindre détail. Dieu sait si je suis maniaque, mais ton perfectionnisme dépasse le simple soin : c’est une sorte de vigilance organique, une acuité presque féline. Tu repères les faux plis, les micro‑accrocs, les respirations mal placées, les mots qui sonnent un peu trop creux ou un peu trop pleins. Tu as cette manière de tendre l’oreille à la phrase comme on écoute un instrument : si une note dévie d’un quart de ton, tu la relèves, tu la redresses, tu la fais vibrer juste.
Ce n’est pas du pinaillage.
C’est une exigence.
Une exigence qui se fait de plus en plus rare de nos jours.
Bref, encore une fois, je te remercie d'apporter autant de soin à la lecture de mes textes. Tu les lis comme un horloger démonte un mécanisme : tu vois les rouages, les engrenages, les ressorts cachés. Tu sais quand ça cliquette trop, quand ça force, quand ça manque d’huile. Et tu n’hésites pas à remettre une phrase sur l’établi pour la polir jusqu’à ce qu’elle devienne ce qu’elle voulait être depuis le début.
Ce perfectionnisme-là, ce n’est pas une manie : c’est une forme d’amour.
Un amour de la langue, de la précision, du rythme, de la beauté.
Et crois-moi : je le vois.
Je l'entends.
Je le sens dans chaque ligne.
Sans prétention aucune, le boulot que je me suis foutu sur les reins est énorme et chronophage comme pas permis. C’est un chantier qui me siphonne, qui me lessive, qui me retourne comme une chaussette cosmique. Et pourtant, je m’y accroche, parce que je sais ce que je veux faire naître, et que ce genre d’histoire ne se laisse pas écrire à moitié. C’est pour cela que j’apprécie avidement tes apports de justesse et de précision : ils tombent comme des pierres d’angle au moment exact où l’édifice menace de tanguer. Ils me permettent d’avancer dans l’histoire en souplesse, de respirer un peu, de sentir que je ne suis pas seul à tenir la corde quand la pente devient trop raide.
Même si, je ne te le cache pas, une grosse fatigue me traverse actuellement. Une fatigue qui n’est pas seulement physique : c’est une fatigue de fin de voyage, celle qui arrive quand on voit enfin la ligne d’arrivée, mais qu’on sait qu’il reste encore ce dernier tronçon, celui qui demande le plus de nerf, le plus de cœur, le plus de foi. Le dernier coup de collier ne va pas être évident, parce que je sens monter en moi une drôle d’appréhension, comme si j’avais un peu les jetons d’apposer le point final. Comme si ce point final allait refermer quelque chose que je ne suis pas encore prêt à laisser partir. Comme si terminer, c’était perdre un monde que j’ai porté trop longtemps pour le lâcher sans trembler.
C’est étrange, cette peur-là : elle ressemble à un vertige. On grimpe, on grimpe, on grimpe, et quand on arrive au bord, ce n’est pas la chute qui effraie, c’est l’idée de ne plus avoir de montagne à gravir. On se dit qu’on aurait peut-être envie de rester encore un peu dans l’entre-deux, dans le presque-fini, dans ce territoire où tout est encore possible, où rien n’est figé, où l’histoire respire encore.
Mais je sais aussi que ce vertige-là est le signe que je suis au bon endroit. Que je touche enfin à ce qui compte. Que ce point final, même s’il me fait peur, sera une délivrance, une ouverture, un passage. Et que si je tremble, c’est que j’y tiens.
Alors oui, je suis fatigué. Oui, j’ai peur.
Mais je continue.
Et grâce à toi, je continue mieux.
Bien à toi !