Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Poésie => Discussion démarrée par: April le 25 Mars 2026 à 21:45:52

Titre: Le désert
Posté par: April le 25 Mars 2026 à 21:45:52
Ici commence le désert. Le chameau traverse les dunes. Il monte, descend, monte encore, résigné, silencieux, comme s'il savait où il allait.
Le voyageur, méconnaissable sous son chèche, a du mal à se protéger du soleil qui est d’un blanc aveuglant à cette heure-là. Le paysage est estompé, fondu.
L’air devient ombre dansante. Les palmiers inexistants du mirage lointain dansent aussi, puis disparaissent dans des tourbillons du sable fin.
Le voyageur, concentré, fronce le front, se frotte les yeux, lit la carte et continue à diriger son chameau.
Que cherche-t-il ?



Un château dans les dunes, il y a plus de mille ans construit,
Renferme l’ombre tant souhaitée. Derrière ses murs épais —
Une courette ombragée. Au milieu de la courette — un puits
Celui qui y boira une gorgée d’eau, verra son vœu s’exaucer

Les jours s’écoulent, le voyageur choisit, le chameau le suit
Au même rythme, mais maintenant plutôt la nuit
Sous le firmament, quand les joyaux du ciel sont tout près,
Se penchant pour regarder les deux voyageurs avancer

La nuit dans le désert, on peut toucher les étoiles

Le jour, le chameau protège le voyageur avec son corps
La nuit, il avance, toujours d’un pas affirmé
Glissant sur le sable comme un bateau sur les vagues
Il ne connaît pas le chemin prédestiné
Il sent que la direction choisie est bonne

Un jour, enfin, ils arrivent

Le voyageur descend et se précipite vers le puits
Le chameau s’arrête net
Il se pose sur le sable et incline la tête
Sa posture n’est plus fière
La fatigue l’a gagné
Le voyageur, pressé, ne remarque rien
Il va chercher le précieux liquide
Qui lui fera enfin comprendre

Avec la petite fiole, il revient
Le chameau semble endormi
Le voyageur s'assoit longtemps à côté de lui
Immobile, on dirait qu’il est endormi aussi
Le soleil est d‘un blanc insoutenable, comme le sable
Ce sable doux et fin du désert fatigué

La nuit venue, le voyageur se relève
Il dévisse le bouchon en or du flacon étincelant
Et verse le liquide entre les lèvres du chameau

Le château est toujours quelque part dans le désert
Le vent a emporté la carte et a brouillé le chemin
Déplaçant les dunes sur l’échiquier géant de la Terre

Les astres sourient au voyageur et au chameau
La lune les bénit de son sourire gracieux
En silence, tous deux poursuivent leur route
Dans l’instant présent
Titre: Re : Le désert
Posté par: alkatom le 26 Mars 2026 à 08:51:09
Coucou April,

J'ai lu ton poème hier soir avant d'aller dormir, et je me suis endormi en y pensant.

Ton récit de voyage et de quête est très touchant. La gratitude du voyageur donnant son eau au dromadaire est une image belle et chaleureuse. C'est le moment que je retiens le plus.

Ton texte dégage une sérénité presque bouddhiste, cet « instant présent » final reste en suspension… fort plaisant.

Je me pose juste une question en filigrane : y a-t-il quelque chose que tu cherchais à murmurer entre les dunes ? Ou est-ce justement ce silence-là, cette ouverture, qui est le cœur du poème ?

Dans tous les cas, April de la Fontaine a du talent, pour sa fable : Le Voyageur et le Dromadaire.

A.

Titre: Re : Le désert
Posté par: Robert-Henri D le 26 Mars 2026 à 10:00:40
"Quand t'es dans le désert, depuis bien trop longtemps"

Bonjour April.

Et merci pour ce partage poétique qui m'évoque en premier l'esprit d'une comptine où le "château" se nommerait "liberté". Suite à quoi je me suis pris à songer que ce lieu pourrait être mon espace intérieur... Il est vrai que c'est là un "terrain d’épreuve" où l’on avance dépouillé de presque tout. D'où l’intérêt de disposer d'un "essentiel" (ici c'est un animal).
À lire et relire, j'obtiens des images sans véritable fin, presque sempiternelles. C'est comme ces rêves éprouvants où l'on peine à trouver le bon chemin et qu'alors, notre Surmoi joue sur une dimension symbolique en estompant le paysage.
De fait, en brouillant les repères, ce texte me paraît vouloir diriger la pensée du lecteur pour mieux l'empêtrer dans une forme de suspension méditative quelque peu hypnotique. (C'est peut-être là que sa force réside ?)
Titre: Re : Le désert
Posté par: Pierre Lamy le 26 Mars 2026 à 10:21:20
April, cette prose a quelque chose de magique. Comme dans un conte des mille et une nuits.
Merci pour ce moment.
 :)

Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 26 Mars 2026 à 18:52:25
Bonsoir Alcatom,
Merci pour ta lecture et pour ton retour, il me touche beaucoup.
Je pense vouloir transmettre un sens, tout simple : tout est l’instant présent.
Au sens large, il n’y a ni passé - qui n’existe plus, ni futur - qui n’existe pas encore.
Quelque chose comme "aujourd’hui, c’est demain".
Et puis cette citation de Goethe : "Quoi que tu rêves d’entreprendre, commence-le."
J’écris la plupart du temps des textes bien plus singuliers. J’ai envie de les partager aussi.
Merci encore, je continuerai à te lire avec plaisir.
A.
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 26 Mars 2026 à 19:18:22
Bonsoir Robert,
Merci beaucoup pour votre lecture attentive et pour votre commentaire, où vous évoquez votre ressenti. Des images sans véritable fin, c’est exactement ce qui s’est passé.
Je voulais écrire un conte, sans idée précise. Quelques jours avec seulement une image floue du désert et d’un chameau, puis j’ai simplement commencé à décrire
le paysage du désert en prose, et le conte s’est déroulé tout seul. Je n’étais pas sûre du résultat.
Je suis très touchée par les commentaires.

J’ai une question : ne connaissant pas la comptine "où le château se nommerait liberté", mes recherches sur internet n’ont pas abouti.
Est-ce que vous pouvez m’en dire plus ?
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 26 Mars 2026 à 19:41:21
Bonsoir Pierre Lamy,
Merci beaucoup pour votre lecture attentive et votre appréciation. Je ne désespère pas de créer un jour un conte que vous pourrez appeler poème, et non prose 🙂
Les écrits suivants vont être bien plus humbles : je suis en train d’écrire sur la recherche impossible du soleil qui est parti, dans une ville perdue quelque part
Titre: Re : Le désert
Posté par: Kerdrel le 26 Mars 2026 à 21:07:47
Bonsoir April,

un poème fleuve qui nous parle du désert
fleuve qui disparaît aussi vite qu'il est apparu
Tels ces oueds, sur lesquels voguent ces vaisseaux 
imaginaires, les dunes, elles sont des châteaux de sable 

votre poème m'a rappelé de bons souvenirs
comme m'a traversée du désert du Thar
en dromadaire

Récit romanesque tendre et touchant

 :mafio:
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 26 Mars 2026 à 23:11:14
Bonsoir Kerdrel,

Merci pour votre lecture et votre commentaire généreux et en beaux vers

“Tels ces oueds, sur lesquels voguent ces vaisseaux
imaginaires, les dunes, elles sont des châteaux de sable”


L’idée que ce texte puisse vous évoquer de bons souvenirs me touche
Titre: Re : Re : Le désert
Posté par: Robert-Henri D le 27 Mars 2026 à 01:14:44

le paysage du désert en prose, et le conte s’est déroulé tout seul. Je n’étais pas sûre du résultat.
Je suis très touchée par les commentaires.

J’ai une question : ne connaissant pas la comptine "où le château se nommerait liberté", mes recherches sur internet n’ont pas abouti.
Est-ce que vous pouvez m’en dire plus ?

Le château est sous vos yeux... comme en filigrane, il s'agit là d'une allégorie certes discrète... mais bien visible pour qui fait bonne moisson des métaphores étendues que nous offre ce  joli conte poétique en vers libres (et non en prose comme sus dit)
Titre: Re : Re : Le désert
Posté par: alkatom le 27 Mars 2026 à 09:35:23
Bonsoir Alcatom,

Il faut le dire si tu me détestes, hein. Je ne le prendrai pas mal. Enfin, j’essaierai !

Citer
J’écris la plupart du temps des textes bien plus singuliers. J’ai envie de les partager aussi.

C’est vrai que « singulier » est le terme. Et, étrangement, cette réflexion sur « tout voyage commence par un pas » est très commune.
Nous sommes sur ce forum à partager ce que l’on crée et à le confronter aux autres, parce que nous sommes tous en voyage et qu’il est bien triste d’y être seul.
Nos retours et commentaires sur les œuvres des uns et des autres sont l’eau que nous donnons.

Au plaisir de te lire !

AlKatom
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 27 Mars 2026 à 10:11:49

Citer
Le château est sous vos yeux...


Merci Robert pour votre regard subtil, il éclaire le texte pour moi :)



AlKatom

Là, c’est le commentaire qui dépasse l’œuvre, merci vraiment !

Bonne journée poétique, peut-être dans l’instant présent :)
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 03 Mai 2026 à 16:10:01

J'ai refait le conte, initialement en vers libres — en 16 syllabes



Le soleil est d’un blanc éblouissant à cette heure du jour
Le paysage est estompé, fondu, l’air est ombre dansante
Le voyageur sur le dos du chameau ne fait pas demi-tour
Que cherche-t-il dans ce désert face à la chaleur écrasante

Un château dans les dunes, construit il y a plus de mille ans
Derrière ses murs — la paix tant souhaitée, la vie hors du temps
Dans sa cour voilée, vers le puits conduit la modeste route
Celui qui boira cette eau du puits, n'aura plus jamais de doute

Les jours s’écoulent, le voyageur guide, le chameau le suit —
Plutôt la nuit, car du jour la chaleur monte, en même cadence
Sous le firmament, seule la lune tendrement reluit
Se penchant sur eux deux avançant d'un pas léger, d'apparence

Le chameau ne vacille pas sur le sable, avance toujours
Passe comme le pinceau d'un maître sur des immenses toiles
La nuit dans le désert, on pourrait presque toucher les étoiles
Il protège le voyageur avec son corps durant les jours

Le chameau ne peut pas connaître la route prédestinée
La direction choisie est bonne — lui souffle son instinct
Il avance avec toutes ses forces sur ce chemin distinct
Un jour ils arrivent — le voyageur va vers sa destinée

Le chameau ne bouge plus — cette fois la fatigue le gagne
Il peine à se poser sur le sable, grand bateau du désert
Sa posture est différente — exténué, il n'est plus fier
Le vent chaud arrête de souffler, en silence il l'accompagne

Le voyageur, proche de sa promesse, ne remarque rien
Pour avoir enfin l’élixir de vérité, il persévère
Il va maintenant comprendre ce que c'est — le mal et le bien
Il revient avec ce liquide précieux et éphémère

Le chameau est inerte, son destin a été accompli
Le voyageur s'assoit, avec une pensée insaisissable
Posé, immobile, il réfléchit — est-ce qu'il dort, lui aussi ?
Le soleil est d’un ivoire insoutenable, comme le sable

Le sable soyeux du désert qui est épuisé et brûlant
Le voyageur se relève enfin, décidé, la nuit arrive
Il dévisse le bouchon en or du flacon étincelant
Qui — voyageur ou chameau — a ce besoin vital de l'eau vive ?

Le château restera introuvable pour les êtres humains
Le vent emportera la carte et brouillera tous les chemins
Déplaçant les dunes sur l’échiquier géant de la Terre —
Le lieu où se trouve le château demeurera un mystère

Les astres observent la douce complicité qui s'annonce
La lune bénit les deux héros de son sourire élégant
En silence, tous les deux poursuivent leur cheminement lent
Dans cet instant présent, qui lui seul est question et réponse

Titre: Re : Le désert
Posté par: Kerdrel le 03 Mai 2026 à 17:56:58
On remet le couvert
Faux mages et désert

 :bonpublic:
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 03 Mai 2026 à 18:23:38


Merci pour ce commentaire joliment rimé, Kerdrel  ::)
Titre: Re : Le désert
Posté par: Robert-Henri D le 03 Mai 2026 à 18:39:58
J'aime !

Hello April, cette version préserve bien l'ampleur narrative et le rythme contemplatif se prête bien à l’hexadécasyllabe (seuls les vers 7, 11 et 39 me semblent déficitaires d'une syllabe, vu le nombre, ça peut s'admettre !).
Il y a pourtant un truc qui, selon moi, demande à être vérifié. Car, si le choix du vers long offre une grande liberté d'écriture, il demande aussi une gestion précise des respirations. Or, dans ce cadre, le tiret est certes un outil puissant : d'une certaine manière (non métrique) il peut compenser l'absence de césures. Mais c'est justement parce qu’il est fort de ponctuation, qu'il gagne aussi à être utilisé avec parcimonie. Pourtant, j'ai eu le sentiment en lisant ton texte qu'il y crée parfois des pauses expressives, voire, introduit des incises inutiles, ou même, marque des basculements qui peuvent paraître abrupts.
Ça vient peut-être de leur fréquence (soit une dizaine, dont certains en fin de vers) ? Pour moi, ce détail tend à affaiblir ou exagérer leur impact. De fait j'ai fini par exclure certaines de ces ruptures qui nuisent à l’effet dramatique ou méditatif qu'un autre type de ponctuation servirait mieux.
Donc, mon idée est que ton texte gagnerait en musicalité si tu remplaçais certains de ces tirets par d'autres respirations qui s'obtiennent plus naturellement par l'usage de celle courante plus poétique que formelle (virgule, point-virgule, deux points, etc...)

Je pense qu'en réduisant leur nombre, chaque tiret restant retrouverait sa vrai raison d'être : il deviendrait un véritable pivot du vers, plutôt qu’un signe récurrent. Ainsi, l'ensemble y gagnerait autant en "élégance" qu'en maîtrise et en intensité.
Titre: Re : Le désert
Posté par: April le 03 Mai 2026 à 20:12:18


Bonsoir Robert  :)

Merci beaucoup pour votre relecture et pour votre commentaire développé qui m’aide à comprendre les faiblesses de ce conte et à l’améliorer.

Cela m’a pris du temps de refaire le conte avec des rimes suivies et un rythme soutenu, c’était à la fois un défi et un plaisir.  Je suis contente d’avoir réussi à préserver l’émotion et le rythme contemplatif du récit.

Maintenant, les corrections nécessaires :

Je vais ajouter une syllabe aux vers 7, 11 et 39.

Je vais retravailler également les pauses expressives et donc  diminuer la fréquence de tirets.

Afin de ne pas encombrer le fil, je vais apporter les modifications directement  dans cette deuxième version.

Merci beaucoup pour votre aide