Salut !
Les défis Tic-Tac, c'est quoi ? Un sujet aléatoire est donné et on a une heure pour écrire un texte. Hésitez pas à fouiller le sujet éponyme épinglé en haut de section pour plus de détails, ou même poser vos questions ;)
Pour ce Tic-Tac, ça donne quoi ? le sujet est une couverture aléatoire, donnée par moi :)
(https://omer.mobi/soute/untitre/couverture_ei.php?s=0806-bligny-things7954.jpg&t1=Terre%0D%0A&t2=de+mes+amours%0D%0A&a=AUTUMN)
J'avais vraiment, vraiment besoin d'écrire ce soir, et vu que j'ai réussi à finir l'histoire, à faire plus qu'une scène et à écrire le double de mots que ce que je produis d'habitude... ouais, gros besoin.
En vous souhaitant une bonne soirée et une bonne lecture !
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Tristes noces
Hugo remonta la rue serpentine comme on ouvrait un album photo. L’air chaud et lourd lui pesait, bien plus que dans son adolescence, quand il retrouvait ses copains. Il s’épongea le visage avec un mouchoir qu’il remit dans la poche de son jean. Il passa devant le terrain multisport, avec ses paniers et ses buts, et remarqua les gamins qui s’y affrontaient à grands cris. Leur ballon usé, peut-être le même qu’Hugo avait connu, rebondissait sur l’asphalte et répondait à chacun de leurs gestes habiles. L’un des adolescents tourna la tête vers Hugo, l’étudia avec un soupçon de méfiance, et l’homme cru se reconnaître dans ses prunelles noires.
Hugo les dépassa, continua sa route, sans autre repère que ses souvenirs. Il retrouva la supérette, toujours ouverte, dimanches compris, été comme hiver. Son vieux store tenait encore, ses teintes criardes effacées sous quelques couches de crasse, uniquement nettoyées par les pluies d’automne. Il croisa et salua des nourrices qui se dirigeaient vers un square. L’une d’elles gronda gentiment le bambin qui s’agrippa à la jambe d’Hugo, comme si l’enfant ressentait son mal-être grandissant. Hugo ne s’en offusqua pas, s’agenouilla et remercia le petit garçon qui le fixait de ses grands yeux bleus perçants.
Il arriva enfin face aux grandes barres d’immeubles où il avait un temps habité. Il reconnut leurs façades ternies, de briques fissurées et de béton fendu, leurs vastes halls et les lignées de boîtes aux lettres, écaillées, éborgnées. Il crut un instant les entendre, les cris des parents qui appelaient leurs gamins depuis les balcons et espéraient se faire entendre malgré une circulation dense, leurs voisins qui hurlaient à leur tour, réclamaient le silence, à grand renfort d’insultes. Il se rappelait les mégots de cigarettes balancés au balcon du dessous mais qui tombaient plus bas encore, l’odeur rance et tenace d’urine. Les crottes de chiens écrasées aussi. Hugo en esquiva une.
Le parc devait se trouver quelque part par là. Il s’agissait d’un bois dense, aux arbres si hauts et fournis qu’on ne distinguait rien au-delà. Plusieurs fois, la municipalité avait tenté d’en tirer parti, tantôt en le rasant pour ajouter une énième barre d’immeubles, tantôt en le conformant aux jolis parcs des grandes villes. Rien n’y faisait, le bois se protégeait de tout : les engins de chantiers refusaient de fonctionner sitôt passé les premiers arbres et même le feu n’avait jamais réussi à brûler plus qu’un brun d’herbe. En désespoir de cause, on avait érigé une grille, haute de trois mètres et cadenassée. On racontait de nombreuses histoires sur ce parc, où même les drogués et les sans-abris n’osaient pas se cacher. Des bêtes terrifiantes vivaient là. La grille grinça, son cadenas brisé, et Hugo remarqua les regards autour. Une femme s’approcha, hésitante. Elle regarda le bois derrière lui, recula de quelques pas et secoua la tête :
— Vous ne devriez pas entrer : cet endroit est hanté.
— J’ai habité ici, sourit Hugo.
Elle n’ajouta rien, haussa les épaules et le regarda emprunter le sentier de terre où il disparut.
Bien vite, Hugo perdit ses repères : d’ici, il n’entendait ni les klaxons des voitures ni les cris des enfants et se rendit soudain compte qu’il ne sentait même plus l’odeur des pots d’échappement, un parfum tellement ancré dans son quotidien que sa disparition, remplacée par les arbres et les fleurs écloses, le dérangea. Ici, Hugo se perdit dans un autre monde, encore plus hostile que les quartiers malfamés dont il savait devoir se méfier. Il se figea : quand les arbres s’étaient-ils transformés en ronces ? Hugo l’ignorait. Il se retourna et remarqua qu’il venait de dépasser une fourche. D’où venait-il ? Où allait-il ? Hugo se sentit soudain observé. Plus que cela, la nature l’épiait : silence dans les buissons, pas de vent, pas d’oiseau, pas de rongeur. Seulement Hugo et son malaise.
— Il y a quelqu’un ? demanda-t-il.
Non, il n’y avait personne, c’était impossible ; et pourtant…
— Vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais. Ma sœur, Pauline, m’a souvent parlé de vous. Elle disait que, dans ce bois, elle avait rencontré son premier amour, que cet amour-là, il ne ressemblait à aucun autre. Si vous êtes là, puis-je vous parler ?
Hugo se considérait comme quelqu’un de pragmatique. Les fées et les monstres n’existaient que dans les contes. Il ne croyait pas à toutes ces créatures qui peuplaient les livres, les voyait comme un moyen de fuir l’âpreté du monde. Il refusait de laisser cette peur de la réalité dominer sa vie, au contraire de Pauline, qui lui avait longtemps parlé de la bête qui vivait dans ce bois, une bête qu’elle avait aimé de tout son cœur, une bête qu’elle pensait réelle et qu’elle avait cru capable de la sauver. Pendant des années, elle avait lutté de toute sa volonté pour faire comprendre cette vérité aux adultes, pour leur ouvrir un peu de ce monde qu’elle seule pouvait voir et croire. Leurs parents, les professeurs, les médecins, tout le monde traitait Pauline comme une gamine de quatorze ans un peu rêveuse, sûrement simplette, même s’ils n’employaient pas toujours ces termes, si bien qu’elle avait cessé d’en parler, hormis à Hugo qui était devenu son unique confident. Depuis le déménagement, vers leurs dix-sept ans, elle n’avait plus jamais reparlé de cet amour et avançait, chaque jour plus malheureuse.
Jusqu’à il y a quelques mois, cela n’avait pas tant dérangé Hugo. Bien sûr, il aurait préféré que sa sœur vécût pleinement sa vie, mais il se résolut à cet entre-deux dans lequel elle semblait s’épanouir depuis quelques années, ni vraiment heureuse ni complètement malheureuse. Il comprit pourtant qu’il ne pouvait vraiment s’y résoudre, pas depuis que sa sœur avait annoncé son mariage, qui devait se dérouler cet après-midi même. Hugo ne pouvait pas dire qu’elle aimait son futur mari. L’homme était gentil, il la traitait bien et sûrement qu’il l’aimait, mais ses amours à elle se trouvaient dans les livres, dans ces histoires romanesques remplies de bêtes informes qui se transformaient en princes. Hugo avait tenté de convaincre Pauline de renoncer à ce mariage qu’il devinait sans amour. Elle lui avait souri, comme elle souriait à tout le monde depuis le déménagement : de ces sourires faux et vides, dénués de la moindre étincelle de bonheur.
— Qui veux-tu que j’épouse d’autre ? lui avait-elle demandé. Je ne peux pas continuer à poursuivre des chimères, et cet homme-là est gentil.
Elle avait raison. Hugo pensait cet avenir qu’elle se créait prospère, autant sur le plan émotionnel que sur le matériel. Il ne se berçait pas d’illusions : le grand amour, la fougue passionnelle, existait pour les livres. Deux personnes qui arrivaient à vivre plusieurs années sous le même toit avec des situations financières stables finissaient tôt ou tard par se marier et fonder une famille. Voilà une issue des plus raisonnables, acquiesça-t-il face aux arbres. Alors pourquoi se trouvait-il là ? Au cœur d’une forêt banale et pourtant si étrange, en décalage complet avec son univers pragmatique.
Pour son sourire, soupira Hugo pour lui-même. Il voulait revoir le vrai sourire de sa sœur, celui qu’elle arborait quand elle parlait de cette chimère qu’était son premier amour. Il ne lui souhaitait pas cette vie que lui-même avait accepté. Il tomba à genoux et murmura :
— S’il-vous-plait, sauvez-la…
Un hurlement sinistre lui répondit, plus effrayant que tous les rugissements qu’Hugo connaissait des films et documentaires, un râle plein de rage et de désespoir, lent et profond, qui sembla faire trembler la terre et vibrer même les oreilles d’Hugo. Et, soudain, le cri disparut : il ne s’estompa pas, ne laissa aucun écho. Il disparut. Hugo voulut s’accrocher à cet ultime espoir. Il avait tenté de raisonner sa sœur, avec des arguments de plus en plus déraisonnés, surtout pour lui. Si ce bois, à l’origine même de la passion fantaisiste de sa sœur, cette magie que lui-même pensait impossible, échouait, alors il se résoudrait à son échec. Un éclat de lumière avança vers lui. Il releva les yeux vers une femme nue. Elle scintillait, recouverte d’une mousse verte phosphorescente, sourit à Hugo, tendit ses mains vers lui et le releva, comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une feuille.
— Il va la sauver, lui expliqua-t-elle. Si elle l’accepte, elle disparaîtra de votre monde pour entrer dans le nôtre.
— Aussi simplement ?
— Oui.
Elle leva son regard vers une brise soudaine :
— Il l’a trouvée. Voulez-vous voir ?
— S’il-vous-plait.
La femme accrocha ses doigts à ceux d’Hugo. Il regarda le décor se mouvoir autour d’eux. Les arbres se déterrèrent, marchèrent autour d’eux, leurs racines ondulant. Ils s’ébrouèrent le feuillage et se grattèrent l’écorce, ce qui en changea les couleurs. Hugo reconnut ces nouveaux arbres, les mêmes qui bordaient la mairie où sa sœur devait signer le contrat de mariage, à plusieurs heures de route de sa ville d’enfance. Quand tout se figea, il se trouvait face à la bâtisse en pierre. Par une fenêtre, il pouvait voir la cérémonie. Une créature massive se tenait dans l’allée centrale, à un mètre seulement de sa sœur. La bête ne ressemblait à rien de ce qu’Hugo connaissait. Sur quatre pattes, sa gueule béante sertie de crocs, son cuir d’ébène, et d’épaisses lianes partout sur son corps, elle râlait, prêt à bondir pour emmener Pauline.
Hugo vit alors la plus belle chose qu’il lui eut été permis depuis de nombreuses années : un sourire, sincère et doux, sur le visage de sa sœur qui retrouva le bonheur de ses quinze ans auprès d’une bête immonde qu’elle aimait de toute son âme, aujourd’hui encore comprit Hugo. Elle se jeta au cou de la créature, sa robe blanche enveloppée par les ronces noires qui se refermèrent sur son corps offert. Les larmes aux yeux, elle la cajola, l’embrassa.
Ils disparurent, devant la foule abasourdie. La femme salua Hugo et s’esquiva à son tour. Lui se garda de passer pour un fou auprès de sa famille et de ses amis.
Des mois après, on continuait de chercher Pauline, partout où on pouvait l’imaginer être cachée ou enfermée, comme si elle avait été kidnappée par un homme et non par une créature monstrueuse, celle-là même qu’elle s’évertuait à décrire depuis tant d’années et dont quelques rares dessins traînaient dans ses vieux cahiers.