Salut !
Les défis Tic-Tac, c'est quoi ? Un sujet aléatoire est donné et on a une heure pour écrire un texte. Hésitez pas à fouiller le sujet éponyme épinglé en haut de section pour plus de détails, ou même poser vos questions ;)
Pour ce Tic-Tac, ça donne quoi ? le sujet est une couverture aléatoire proposée par moi-même :)
(https://omer.mobi/soute/untitre/couverture_mus.php?s=RP-P-1956-733-CUT&t1=L%27inqui%E9tude%0D%0A&t2=des+arts+plastiques%0D%0A&a=Tic-Tac)
Je me suis fait un peu violence pour ne rattacher ce texte à rien de ce que j'écris en ce moment, pour lui insuffler une âme propre. Bon, reste ce dialogue je/tu, plus discret ici, mais dont je n'arrive pas (et n'essaye pas) de me départir.
J'ai pioché l'inspiration dans l'image, comme souvent.
Edit : petites corrections de bon matin.
En vous souhaitant une bonne soirée et une bonne lecture !
Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.
Mélodie de minuit
Depuis la cuisine, la bouilloire m’appelait, son eau frémissante. Je quittai le balcon, préparai mon thé. Pomme et cannelle. Son parfum embauma bien vite l’espace. Depuis l’étage, j’entendis un rire d’enfant. À cette heure, Papa et Maman mettaient Lucas au lit : prendre le temps, celui des câlins, celui de l’histoire, celui des bisous, du réconfort contre les monstres de la nuit.
Je reportai mon attention vers le paysage côtier. Un ciel gris, aux nuages épais, presque orageux, s’étendait, en écho à l’océan tempétueux. Sur ses flots capricieux dansaient les hauts voiliers blancs autour desquels virevoltaient mouettes et goélands. La météo n’avait pourtant pas annoncé d’orage, ce soir. Mon téléphone s’éclaira d’un message :
« Tu l’as fini ? » – Cassandre
« Pas encore. »
Ma meilleure amie ne me répondit pas. Je laissai le téléphone sur le bar, saisis le livre incriminé et souris : elle venait de le terminer, sûrement, s’impatientait d’en parler. Je l’imaginais bien, assise sur son lit, son gros nounours dans les bras, le visage bougon, à trépigner, taper du chausson sur ses oreillers.
— Je vais devoir t’emmener, confiai-je complice au roman, car ce soir, je retrouve un ami.
Chaque été, nous louions la même maison de vacances. Ni trop petite ni trop grande, elle nous accueillait avec toujours son naturel chaleureux, ses poutres en bois, sa cheminée allumée, ses fruits dans la corbeille et son parfum un tantinet iodé. Papa et Maman ressentaient la même douce nostalgie chaque année à retrouver ce décor, celui de leur rencontre. Lucas aimait ce qu’aimaient les petits garçons de son âge : la plage, les châteaux de sable, la mer, les requins gonflables et les glaces italiennes. Et moi… je disparaissais chaque soir, un thé à la main. Papa et Maman ne commentaient jamais mes sorties nocturnes, mes retours au petit matin, les cheveux emmêlés d’algues. Ils souriaient juste, comme si… je me figeai : comme s’ils savaient…
J’enfilai mes espadrilles, attrapai ma bandoulière, y rangeai le livre, saisis ma tasse, et quittai la maison par le portillon du jardin, descendis la butte sauvage. Autour du chemin, les herbes folles, hautes d’un mètre au moins, ployaient sous la brise qui gagnait en intensité depuis le début de la soirée. Je dansai presque entre les quelques gros cailloux qui clairsemaient le sentier sinueux, abrupt par endroit, dangereux pour qui ne le connaissait pas.
Il me conduisit au bord de l’eau, à une centaine de mètres de la plage presque déserte. Je m’éloignai de celle-ci, empruntai un sillon creusé dans la roche humide et moussue, et longeai la falaise voisine, normalement interdite. Le ciel se moucheta d’étoiles quand j’arrivai à la crique, où les vagues s’engouffraient en une douce mélopée. D’une main sur la paroi, je m’enfonçai avec prudence au plus profond du tunnel étroit et pernicieux dont je connaissais chaque obstacle et, arrivée à destination, allumai la vieille lampe à huile, me plongeai dans ma lecture.
Au point final, je repris mon souffle, happée par le dénouement.
Il m’attendait, m’observait curieux, ses yeux anthracites jusqu’à la sclère derrière lesquels semblait ondoyer un océan. J’aimais me perdre dans ses yeux. Ses membres effilés, palmés à leurs extrémités, ondulaient sous l’eau en flots constants, se mouvaient avec elle, l’iridescence vert d’eau de ses écailles laissant apparaître un éclat émeraude dessous la surface.
Je me déshabillai, frissonnai au froid nocturne, rangeai mon sac, ma tasse et mes vêtements sur les hauteurs, les accompagnai de la lanterne, éteignis la flamme. Ni peur ni pudeur, il me tendit sa main ; ni peur ni pudeur, je me glissai jusqu’à lui. Une magie m’enveloppa. Son fourmillement, douleur lancinante, remonta du bout de mes orteils jusqu’à mes hanches. J’étirai mon corps, l’aidai dans cette transformation, inspirai l’eau, la laissai m’emplir, me noyer, me redonner vie.
Il nagea le premier. Je le suivis, aussi maladroite qu’un nouveau-né. Nous luttâmes contre les vagues, nous amusâmes à les laisser nous porter, nous emporter, pour mieux leur résister par la suite. Des dauphins nous rejoignirent, éclairés par le halo lunaire, alors que les lueurs de la ville s’éloignaient inlassablement à chaque brassée. Il entonna une mélodie. Mélancolique, il appelait les siens à nous rejoindre. Des profondeurs, ils lui répondirent, sans jamais s’élever pour me rencontrer. Leur domaine se trouvait là-bas, le mien en surface, notre amitié à la frontière de deux mondes distincts. J’accompagnai son chagrin, bienheureuse de pouvoir partager un soupçon de son univers. Cette nuit encore, on chanta, on joua, on dansa.
Au petit matin, il me ramena sur la côte, avant de disparaître dans les profondeurs.