La météo annonce de forts vents, une dépression, un ouragan. Ils l’ont appelé Lionel. Pourquoi ?
Ma vieille auto a du mal, aussi essoufflée que moi, elle toussote et démarre avec peine. Brave Titine, à mes côtés depuis je ne sais plus combien d’années, vingt peut-être, ou plus. L’horizon rougeoie sous la brume matinale mais ça ne durera pas. L’océan m’attend. Il m’attend, je le sais. Il n’est rien sans moi, je ne suis rien sans lui. Les rues sont désertes, les touristes ont fui les tempêtes automnales. J’aime autant, ils sont envahissants, salissants, bruyants. Je suis bien consciente qu’ils profitent d’un moment de détente loin des tumultes de la ville, de leur boulot, de la routine du quotidien, mais l’été est fini ils m’ont rendu ma ville. Je vais enfin retrouver ce calme, celui qui précède la fureur.
L’ouragan n’est pas loin, une légère brise du sud annonce sa venue. C’est mon instant privilégié. Assise sur la jetée, loin des regards, je me laisse aller à ma rêverie. Les vagues se succèdent, pour l’instant timides et dociles. Au loin, une voile que le soleil levant éclaire d’un hâle rosé, se dessine. Elle rentre au port avant la bourrasque.
Perdue dans mes pensées, je sursaute au bruit de pas lourds derrière moi. Je me retourne brusquement « qui vient donc déranger ma solitude ? » Un homme, grand, fort vêtu d’un ciré de marine m’apostrophe vertement :
— Hé ! Jolie dame ! Que faites-vous ici, la tempête menace ! C’est dangereux !
De quoi se mêle-t-il cet importun, je ne prends même pas la peine de lui répondre et revient à mes observations.
— Madame ! Il faut partir, les vagues vont submerger la jetée, vous êtes en danger !
Ce disant, il m’agrippe par le bras et me soulève comme une plume.
— Mais laissez-moi ! L’océan est mon ami, je ne risque rien je vous l’affirme. Je viens depuis plus de vingt ans chaque fois que l’océan se fâche. Je dois être ici et particulièrement aujourd’hui.
Il lâche mon bras, semble surpris par ma réponse et fait mine de partir en grommelant que je suis dingue. Il n’a pas tort. Puis, il rebrousse chemin et s’assied à mes côtés.
— Si vous restez, je reste aussi. Après tout, notre vie est ici, avec lui.
Je le regarde surprise à mon tour, il m’est impossible de lui donner un âge, un gaillard ridé par les embruns, caricature presque du vieux marin qui a vécu l’enfer des eaux.
Je me tais. À quoi bon, chacun est libre de ses choix, s’il veut rester, tant qu’il ne cause pas à tort et à travers, grand bien lui fasse. Un long moment de silence, nos yeux tournés vers les tourbillons annonçant l’orage, les vagues qui se cabrent et hurlent en fureur sur les rochers. Elle est là. Je l’attends lui.
— Je sais qui vous êtes, je sais tout de vous.
Sa voix est étonnamment douce, posée, rien à voir avec l’avertissement précédent plus que tonitruant. Il continue :
— Il était mon ami, il était votre frère. Comme vous, je n’ai cessé de penser à lui ; comme vous, je viens parfois l’attendre sous les coups de vent. Il ne reviendra pas, il a donné sa vie à cet océan et vous le savez. Il est inutile de scruter au loin quand la mer se déchaîne, une tempête l’a emporté, aucune ne le ramènera.
Venez Jeanne, allons boire un chocolat chaud.
Je le suis, je ne sais pourquoi, sans un mot, sans un regard. Nous nous asseyons au bar de la plage, désert. Le breuvage brûlant entre mes mains glacées, je demeure silencieuse.
— Je m’appelle Bastien. N'ayez aucune inquiétude, je veux juste vous rendre une part de ce que vous avez perdu. Lionel n'aurait pas aimé vous voir ainsi, lui qui n'était que joie de vivre. Venez et vous comprendrez, j'ai tant à vous conter, trop de temps sans oser vous parler.
Sans hésiter je lui emboîte le pas, je ne sais pourquoi, le nom de cette tempête est peut-être un signe. Un signe envoyé par ce frère perdu en mer... l'avenir le dira.