La LICRA m'a envoyé un courriel, pour participer à nouveau à leur AT sur la haine. Du coup j'ai repris mon texte de l'an dernier et je l'ai retravaillé.
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V2
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V3
La grossophobie [titre provisoire]
« Punaise qu’est-ce que ça caille ce matin ! Je serais bien resté au chaud, plutôt que bosser toute une journée dans cette glacière. »
Même sur la Côte d’Azur, il fait froid en ce début janvier. Et comme bien d’autres personnes le jeune homme qui sort de sa vieille Buick Roadmaster estate, à une mine bien triste en apercevant le garage Mercedes dans lequel il travaille. Il ajuste sa doudoune noire et s’avance vers le bâtiment. Celui-ci semble désert. Le jeune homme ne s’en émeut pas, il est habitué à arriver le premier. A vrai dire, les jours où il n’est pas le premier sont exceptionnels. Il prend la clé pour ouvrir la porte, celle-ci résiste à cause du froid et de l’absence de mouvement durant ces derniers jours. En effet le garage était fermé ces derniers jours en raison des fêtes de fin d’année.
Sitôt entré le jeune homme se dirige vers son casier pour enfiler sa combinaison de travail. Sous les néons blafards qui s’allument, il traversa l’atelier à l’intérieur duquel il ne faisait guère plus chaud. Il pousse la porte du vestiaire. Il se dirige vers son casier, celui sur lequel où se côtoie des autocollants représentant une Renault Safrane et une Cadillac Eldorado. Il ouvre la porte métallique, prend sa blouse et la regarde en espérant intérieurement qu’après les repas de fêtes de fin d’année il pourra encore entrer dedans, car il y a dix jours il avait eu du mal à la fermer. Avec patience il fait glisser le tissu gris le long de ses épaisses cuisses, après avoir enfilé les manches, il entreprend de remonter la fermeture éclair doucement. Il remonte du bas de son ventre vers le haut, avec en point de mire le sommet de son abdomen, l’endroit où le tissu sera le plus tendu, il ralenti, il espère que les dents de chaque côté vont s’unir, la fermeture donne des signes de mécontentement, doucement, il tire davantage, elle obtempère et il parvient à la faire remonter encore. Le tissu se tend au fur et à mesure qu’il referme les deux pans de l’habit. Finalement il parvient à fermer sa combinaison. Il constate que s’il veut ne pas que la fermeture craque il va devoir jeûner ce midi et éviter de s’asseoir pour ne pas contraindre davantage les fibres. « Il n’y a pas à tortiller, il va falloir que je commande une nouvelle blouse. Ça va encore faire des histoires. » se dit le jeune homme en regardant la blouse épouser la forme de sa bedaine rebondie.
Car c’est bien là le souci du jeune homme, il pèse 140 kilos pour 1,80 m à seulement 22 ans. Depuis quatre ans qu’il travaille au garage Mercedes de Mandelieu-la-Napoule, il a pris soixante kilos. Ce qui conduit ses collègues à se moquer de lui chaque jour depuis un peu plus d’un an, lorsqu’il a atteint les 125 kilos. Il aimerait partir, quitter le garage et trouver un autre poste de mécanicien, mais il craint que ce ne soit la même chose ailleurs. Il a aussi peur de ne pas être recruté en raison de son poids. Or sa compagne, a un petit salaire et les loyers sont chers dans la région. Il ne peut pas se permettre de rester au chômage pense-t-il.
Lorsqu’il sort de la petite pièce, il croise Yoan qui arrive de la salle de pause, un café à la main et son sourire arrogant collé au visage.
« Salut Obélix », lance-t-il, comme chaque matin, sans même le regarder vraiment.
Yoan est sec comme une arête de poisson, nerveux, toujours à gigoter. Comme à son habitude il ne dit rien, pourtant il en meure d’envie, mais il n’a jamais eu le courage de dire quoi que ce soit. Cindy sa compagne lui a souvent répété d’arrêter de se laisser faire, de leur répondre, de porter plainte, de démissionner, mais il n’a jamais osé. C’est un jeune homme timide, qui a toujours fait ce qu’on lui dit de faire, qui n’a jamais fait de vague et qui a fini par s’habituer au comportement de ses collègues au grand désarroi de sa copine.
Soudain il entend derrière lui
« Hé, Nico ! J’ai rapporté les croissants pour fêter la nouvelle année. J’ai pris un paquet de dix rien que pour toi !
- Arrête Marc, on n’est même pas sûr qu’après les fêtes il arrive encore à passer sous les voitures.
- Si sous un Hummer, réplique Marc, content de sa blague.
- Une voiture à sa taille, fait l’autre. »
Ils éclatent de rire, comme si c’était normal, comme si c’était drôle. Il avance, le regard fixé devant lui, comme s’il n’avait rien entendu. Il aimerait ne rien entendre, ne rien voir des gestes moqueurs de ses collègues mimant son ventre, un éléphant ou un objet cassant sous son poids. Hélas pour lui, il n’y a que quand il travaille sur une voiture qu’il parvient à se mettre dans une bulle. Nico ne dit rien, mais cela le blesse d’être vu uniquement comme un gros, d’être affublé des clichés de paresse, de mollesse, de laisser-aller, … de ne pas être regardé pour ce qu’il est, c’est-à-dire comme un homme gentil, un homme passionné, un bosseur, doué dans son domaine. Il s’en fiche d’être gros et se sent bien comme ça. Oui, il mange beaucoup, parfois trop, mais il est gourmand et goinfre, et il ne peut s’empêcher de dévorer, de grignoter, c’est plus fort que lui. Il a essayé de faire attention, de perdre un peu de poids, pour ne plus subir les moqueries à répétition des autres mécanos et de leur patron. Mais rien à faire, il s’affame, il perd un ou deux kilos et sa motivation l’abandonne, alors il reprend le poids perdu et même plus. Aussi depuis quelques mois il a décidé d’arrêter de se prendre la tête avec les régimes. Il pourrait faire du sport, mais il déteste ça. Les seules activités physiques qu’il apprécie sont la marche et la natation. Ainsi a-t-il pris l’habitude depuis un mois d’aller nager une heure le vendredi soir et de marcher une heure le dimanche. Même si c’est peu et que ça ne lui fait pas perdre de poids, au moins cela devrait lui permettre de stabiliser son poids.
La secrétaire du garage, qui arrive engoncée dans son manteau, ayant entendu ce que les deux mécanos avaient dit, elle les réprimande, elle est bien la seule à le défendre dans le garage, mais Marc et son collègue reprennent de plus belle, « On avait oublié que t’avais besoin de maman pour te défendre. ». Le jeune homme la remercie, lui dit que ça va et lui conseille d’aller se mettre rapidement au chaud dans son bureau.
Il reprend son chemin vers la vieille Classe S sur laquelle il travaille depuis quelques temps. Mais il ne peut s’empêcher d’entendre Marc dire à Yoan qui passait à côté.
« D’après toi, il va prendre encore combien de kilos cette année, quinze comme chaque année ou plus.
— Il est plutôt régulier, je parie sur quinze et toi ?
— Je dis vingt … »
Nico n’entend pas le reste de leur conversation, mais il le devine.
Cindy et la secrétaire lui ont conseillé à plusieurs reprises d’en parler à son patron, M. Briatore, mais il n’a jamais osé. Il a peur qu’en faisant cela la situation ne se détériore encore. Aussi depuis quelques temps sa compagne le pousse à démissionner et à créer son propre garage. Elle est certaine qu’avec tous les retours positifs des clients de Briatore, ceux-ci n’hésiteraient pas à venir chez lui, en particulier lorsqu’il s’agit d’anciennes, la véritable passion du jeune homme, que son patron et ses collègues dédaignent.
Alors qu’il est penché sous le capot de la berline allemande, il entend siffler derrière lui, comme on voit dans les films des hommes siffler une jolie fille. Cela ne le surprend pas, ses collègues sont assez grégaires. Aussi il ne se retourne pas, préférant travailler. Au même moment, il entend la voix au fort accent italien de M. Briatore.
« Bonjour mademoiselle, que puis-je faire pour une aussi belle jeune femme.
M. Briatore passait rarement au garage, il était bien trop occupé avec ses autres affaires, les divers soins qu’il faisait pour entretenir son corps vieillissant, et les jolies femmes qui défilaient dans sa vie.
— Vous rien, mais l’un de vos mécaniciens, oui.
Nico toujours affairé sur le moteur de la vénérable auto, avait sans se retourner reconnu la voix de la femme qui avait répondu à son patron. C’était la voix de Cindy. Il se demandait bien ce qu’elle faisait ici. Elle n’était venue qu’une seule fois au garage, il y a de cela près de quatre ans. Il n’osait pas se retourner, attendant d’entendre ce qu’elle voulait.
— Je viens d’hériter de la W124 de mon grand-père, seulement elle n’a pas roulé depuis des années et je voulais rapidement voir avec mon compagnon, s’il fallait que je m’en sépare ou s’il pensait qu’elle pouvait de nouveau rouler un jour.
— Et qui est votre compagnon parmi mes mécaniciens ? Demanda d’un air déçu le play-boy italien.
— Nico, répondit-elle simplement.
Au même moment ce dernier relevait la tête, juste à temps pour voir Briatore s’étouffer à moitié avec la gorgée de café qu’il venait d’avaler. Sa figure s’était décomposée en entendant la jeune femme.
— Quoi vous êtes la compagne de ce gros … pardon de Nico.
— Oui. Cela semble vous surprendre ?
— J’ignorais qu’il était en couple … et plus encore avec une jolie femme.
Les mécaniciens étaient aussi surpris que leur patron que Nico ne soit pas célibataire ou en couple avec une obèse. La jeune femme qui n’ignorait rien de ce que subissait son compagnon affichait un sourire de satisfaction, avant d’ajouter.
—Nous sommes même en couple depuis 4 ans.
Ils comprirent alors que malgré la prise de poids du jeune homme Cindy était resté avec lui. Mais ce que Nico avait retenu, c’était que son patron l’avait traité de gros, et avait failli ajouter un terme déplaisant à la suite. Nico qui pensait que M. Briatore trop occupé par ses affaires et ses nombreuses maitresses se fichait de sa prise poids, venait de se rendre compte qu’en réalité celui-ci pensait la même chose de lui que ses collègues. Sans oublier, que son patron qui ne l’avait pas vu, avait ajouté une phrase déplaisante à son propos. Et là, les propos de son patron, qui plus est, devant sa compagne, c’était la goutte qui faisait déborder le vase. Il s’approcha de du groupe, doucement, sans faire de bruits
— Pardonnez ma surprise mademoiselle, mais vous seriez bien mieux, avec un homme plus … pardonnez-moi, mais on dirait un éléphant avec une gazelle.
Et alors que personne ne s’y attendait Nico prend la parole. Sa voix est posée et ferme.
— Je croyais que contrairement aux autres mon poids ne vous importait pas M. Briatore. Je suis gros. Et alors ? Je ne suis pas que gros. Mais je ne suis pas qu’un mec en surpoids. Oui, j’ai en partie choisi d’être gros. Ça vous paraît peut-être bizarre mais je me sens mieux dans ma peau à 140 kilos qu’à 85 kilos. Je me trouve même beau. Ma copine m’aime comme je suis. Je n’aime pas le sport, je suis vite essoufflé, je suis gêné dans certains mouvements. Et alors ? Est-ce que mon travail en a pâti ? Posez-vous la question honnêtement. Ce que je fais de ma vie, de mon corps, ça me regarde. Je sais que j’aurai peut-être des problèmes de santé plus tard. Je l’accepte. Je veux vivre comme je l’entends, pas comme vous pensez que je devrais vivre. Mais vous… Vos blagues, vos sarcasmes, vos surnoms… Je n’en peux plus. C’est méchant. C’est gratuit. C’est injuste. Vous me traitez d’Obélix, d’éléphant, de baleine, de gros porc… à longueur de temps. C’est du harcèlement. Le harcèlement ce n’est pas juste le racisme, l’antisémitisme, la misogynie ou l’homophobie. Il y a aussi la grossophobie. Et elle fait aussi mal. Je vous le dis maintenant parce que je suis quelqu’un de gentil, que je veux continuer à travailler ici mais que ça s’arrête. Par contre si vous continuez, si vous recommencez ne serait-ce qu’une seule fois, je porterai plainte et je partirai. Et avec l’argent des dommages et intérêts que vous me devrez, j’ouvrirai mon garage. Et sans moi je ne vous donne pas longtemps pour fermer boutique. »
Cindy embrasse son compagnon, et sourit fière de lui. Briatore et ses autres employés étaient tous interloqués. Même la vieille radio du garage semblait s’être arrêtée. Nico, lui, respirait enfin. Il avait dit ce qu’il devait dire. Des clients présents, eux aussi, étaient visiblement surpris par les propos de Nico. L’un d’eux s’approche et glisse dans les mains de Nico sa carte professionnelle, il est avocat et sera ravi de le défendre s’il porte plainte. Yoan s’exclame « Vous n’allez quand même pas défendre ce gros lard ! ». Sans un mot, joignant le geste à la parole, Nico se retourne et se dirige vers les vestiaires. Il en ressort une minute plus tard avec son manteau sur le dos « Vous pouvez vider mon casier et appelez votre avocat M. Briatore. Moi j’ai déjà le mien. »
Il quitte le garage, les mains encore un peu tremblantes, suivi de Cindy, qui prend sa main. Malgré son poids il se sent aussi léger qu’une plume, et pour la première fois depuis longtemps il sourit.
Comme je crois qu'il y aune limite de caractère à chaque poste et que je crains de ne l'avoir atteint, la V4 se trouve ci-après.
V4
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V5
La grossophobie [titre provisoire]
2 janvier
« Punaise ! Qu’est-ce que ça caille ce matin ! Je serais bien resté au chaud, plutôt que bosser toute une journée dans cette glacière. »
Même sur la Côte d’Azur, il fait froid en ce début janvier. Et comme bien d’autres habitants ici, le jeune homme qui s’extirpe de sa vieille Buick Roadmaster Estate a une mine bien triste en apercevant le garage Mercedes dans lequel il travaille. Il ajuste sa doudoune noire et s’avance vers le bâtiment. Celui-ci semble désert. Le jeune homme ne s’en émeut pas, il est habitué à arriver le premier. À vrai dire, les jours où il ne l’est pas sont exceptionnels. Il prend la clé pour ouvrir la porte, celle-ci résiste à cause du froid. Après plusieurs minutes d'une lutte acharnée, il parvient à l’ouvrir.
Sitôt entré, le jeune homme se dirige vers son casier pour enfiler sa combinaison. Sous les néons blafards qui s’enclenchent en grésillant, il traverse l’atelier à l’intérieur duquel il ne fait guère plus chaud. Il pousse la porte du vestiaire, se rend à son casier, celui sur lequel se côtoient des autocollants représentant une Renault Safrane et une Cadillac Eldorado. Il ouvre la porte métallique, attrape sa blouse et l’examine, en espérant intérieurement qu’après les repas de fêtes il pourra encore entrer dedans – car dix jours plus tôt il avait eu du mal à la fermer. Avec patience, il fait glisser le tissu gris le long de ses épaisses cuisses, après avoir enfilé les manches, il entreprend de remonter doucement la fermeture Éclair. Il rabat les pans de la combinaison du bas de son ventre vers le haut, avec en point de mire le sommet de son abdomen, l’endroit où le tissu sera le plus tendu. Il ralentit, espère que les dents de chaque côté vont s’unir. La tirette donne des signes de mécontentement ; délicatement, il tire davantage, elle obtempère et il parvient à la faire remonter encore. Le coton se tend au fur et à mesure qu’il referme les deux côtés de la tenue. Finalement il parvient à clore sa combinaison. Mais la journée s’annonce compliquée, il est serré de partout dans son vêtement, il a du mal à bouger. Travailler ainsi ne va pas être agréable, se dit-il. De plus, il constate que s’il ne veut pas que la fermeture craque, il va devoir jeûner ce midi et éviter de s’asseoir pour ne pas contraindre plus les fibres. Il n’y a pas à tortiller, il va falloir que je commande une nouvelle blouse. Ça va encore faire des histoires, songe le jeune homme en regardant la blouse épouser la forme de sa bedaine rebondie.
« Salut Obélix … pardon Mika. », lance un de ses collègues, comme chaque matin, sans même le regarder vraiment, tout en laissant éclater un petit rire.
Yoan est sec comme une arête de poisson, nerveux, toujours à gigoter. Comme à son habitude Mika ne dit rien, même s’il en meurt d’envie, mais il n’a jamais eu le courage de répliquer quoi que ce soit. Ses amis lui ont souvent répété d’arrêter de se laisser faire, de répondre, de porter plainte, voire de démissionner, mais il n’a jamais osé. C’est un jeune homme timide, qui a toujours fait ce qu’on lui a dit de faire, qui n’a jamais fait de vague et a fini par s’habituer au comportement de ses collègues, au grand désarroi de sa famille et de ses amis.
Mika aimerait être plus mince, mais d’aussi loin qu’il se rappelle, il a toujours eu un appétit d’ogre. Et même s’il a toujours beaucoup mangé, il se nourrissait de manière équilibrée chez ses parents, se remémore-t-il. Or, depuis qu’il vit seul dans son studio, les choses ont radicalement changé. La contrainte des horaires, la fatigue du travail, et surtout la facilité ont peu à peu dicté ses habitudes alimentaires. Il ne compte plus les soirs de semaine où il se contente d’une pizza avalée devant la télévision, d’un kebab acheté sur le chemin du retour ou d’un burger dégoulinant de sauce. À cela s’ajoutent les boîtes de cookies englouties sans y penser, les tablettes de chocolat ouvertes « juste pour un carré » et terminées quelques minutes plus tard. Manger est un plaisir immédiat auquel il ne voit aucune raison de renoncer. Mika nourrit aussi un désintérêt profond pour le sport. Toute activité physique lui paraît pénible, inutilement fatigante, presque hostile. Il a bien essayé, une ou deux fois, mais sans jamais y trouver la moindre satisfaction. Résultat : les kilos se sont accumulés, sans qu’il cherche vraiment à les combattre. Et bien qu’il mesure un mètre quatre-vingts, ses formes se sont arrondies, en particulier au niveau du ventre. Celui-ci est désormais imposant, et il n’a cessé de gonfler depuis quatre ans qu’il travaille au garage Mercedes de Mandelieu-la-Napoule. Ce qui conduit ses collègues à se moquer de lui quotidiennement depuis un peu plus deux ans. Même s’il reconnaît que sa prise de poids est de son fait, au fond il se fiche de peser 122 kilos. Il se sent même mieux dans sa peau que quand il était mince. Il n’a pas la moindre honte de ses rondeurs et notamment de sa bedaine lorsqu’il se regarde dans une glace. Il ne se trouve pas plus laid que lorsqu’il ne pesait que 77 kilos. Même s’il sait pertinemment que ce n’est pas le point de vue de l’immense majorité des jeunes femmes de son âge. Il ressentirait même une certaine fierté à être différent, à ne pas être dans la norme, malgré le coût que représente le renouvellement régulier de ses habits. Bien qu’il eût préféré ne pas subir les quolibets de ses collègues. Il aimerait partir, quitter le garage et trouver un autre poste de mécanicien, mais il craint que ce ne soit la même chose ailleurs. Il a aussi peur de ne pas être recruté en raison de son apparence. Or il a un petit salaire et les loyers sont élevés dans la région. Il ne peut pas se permettre de rester au chômage.
Tandis qu’il se dirige vers l’atelier une voix venue de l’entrée du garage résonne derrière lui :
« Hé, Mika ! J’ai rapporté les croissants pour fêter la nouvelle année. J’ai pris un paquet de dix rien que pour toi ! Lance-t-il avec un grand sourire.
— Arrête, Marc, on n’est même pas sûr qu’après les fêtes il arrive encore à passer sous les voitures.
— Si, sous un Hummer, réplique Marc, content de sa blague.
— Une voiture à sa taille », fait l’autre.
Les deux hommes s’approchent de leurs collègues et Marc pose sa main libre sur le ventre de Mika et dit : « Tu accouche quand ? ». Ils éclatent de rire, comme si cela était normal, comme si c’était drôle. Mika avance, le regard fixé devant lui, comme s’il n’avait rien entendu. Il aimerait que ce soit le cas, ne rien voir des gestes moqueurs de ses collègues mimant son ventre, un éléphant ou un objet cassant sous son poids. Hélas, il n’y a que quand il travaille sur une voiture qu’il parvient à se mettre dans une bulle. Mika ne dit rien, mais cela le blesse d’être vu uniquement comme un gros, d’être affublé des clichés de paresse, de mollesse, de laisser-aller… attribués aux obèses. De ne pas être regardé pour ce qu’il est, c’est-à-dire un homme gentil, passionné, un bosseur, doué dans son domaine. Même s’il se fiche d’être en surpoids, il a essayé de faire attention, de perdre quelques kilos, pour ne plus subir les moqueries à répétition des autres mécanos. Mais cela ne fonctionne jamais. Il s’affame, perd un ou deux kilos et sa motivation l’abandonne. Alors il reprend le poids perdu et même plus. Aussi, depuis quelques mois il a décidé d’arrêter de se prendre la tête avec les régimes et le sport qu’il honnit. Les seules activités physiques qu’il apprécie sont la marche et la natation. Ainsi a-t-il pris l’habitude depuis un mois d’aller nager une heure le vendredi soir et de marcher cette même durée le dimanche. Même si c’est peu et que ça ne lui fait pas perdre de poids, au moins cela devrait lui permettre de le stabiliser, espère-t-il.
La secrétaire du garage, qui arrive engoncée dans son manteau, ayant entendu ce que les deux mécanos avaient dit, les réprimande. Elle est bien la seule à le défendre dans le garage, mais Marc et son collègue reprennent de plus belle : « On avait oublié que t’avais besoin de maman pour te défendre. » Le jeune homme la remercie, il dit que ça va et lui conseille d’aller se mettre rapidement au chaud dans son bureau.
Il reprend son chemin vers la vieille Classe S sur laquelle il travaille depuis quelque temps. Mais il ne peut s’empêcher d’entendre Marc dire à Yoan, qui passait à côté :
« D’après toi, il va prendre encore combien de kilos cette année, quinze, ou plus ? Demande-t-il du ton de la curiosité.
— Il est plutôt régulier, je parie sur quinze. Et toi ?
— Je dis vingt… fait-il songeur. »
Mika n’entend pas le reste de leur conversation, mais il le devine. Le jeune homme est penché sous le capot de la berline allemande, le froid lui mord les doigts malgré les gants épais, le métal glacé lui brûle presque la peau. À chaque mouvement, sa combinaison de travail tire sur son ventre, comprime ses flancs, et rappelle cruellement les kilos qu’il a pris. Lorsqu’il se redresse légèrement pour attraper une clé, le tissu se tend dangereusement au niveau de la fermeture Éclair, comme un avertissement silencieux.
Il entend soudain des chaussures à talons claquer sur le sol de béton. Un son net, régulier, qui se détache du vacarme habituel du garage. Presque aussitôt, un sifflement retentit derrière lui, le silence se fait et d’autres lui répondent. Mika ne se retourne pas. Il sait parfaitement ce qu’il signifie. Ses collègues sifflent systématiquement la moindre jeune femme qui met un pied ici. Cela fait partie du comportement naturel des mécaniciens du garage pourrait-on dire, comme l’odeur d’huile ou les bruits d’outils. Aussi Mika préfère-t-il se replonger dans le moteur, loin de ses collègues dont le comportement ne lui plaît pas. À ce moment précis, il entend la voix au fort accent italien de M. Flaviano, théâtrale, mielleuse, suivie d’une voix féminine, posée, légèrement hésitante.
« Bonjour mademoiselle, que puis-je faire pour une aussi belle jeune femme ? » demande le quinquagénaire grisonnant.
M. Flaviano passe rarement au garage, il est bien trop occupé avec ses autres affaires, trop pressé de faire fructifier ses boutiques de prêt-à-porter, à recevoir des soins esthétiques, à s’entourer de jeunes et jolies femmes, parfois deux ou trois en même temps. Mais lorsqu’une jolie cliente apparaît, il surgit comme par magie.
« Bonjour… excusez-moi. On m’a dit qu’il y avait ici un très bon mécanicien. Un spécialiste des voitures anciennes.
— Nous en avons un, en effet », répond Flaviano sans hésiter. Il marque une pause, puis ajoute, comme s’il désignait un objet : « C’est le gros, avec un cul d’hippopotame, penché sous le capot de cette vieille Classe S », dit-il en désignant Mika d’un air dédaigneux.
Le mot claque, il est brutal, gratuit. Mika sent son estomac se nouer. Il a beau être habitué aux remarques de ses collègues, l’entendre de la bouche de son patron revêt quelque chose de différent. Il ne s’y attendait pas et jusqu’ici, il s’était naïvement persuadé que Flaviano se fichait de son physique, qu’il fermait les yeux tant que le travail était fait. Il comprend, à cet instant précis, qu’il se trompait. Pour son patron aussi, il n’est qu’un corps encombrant, lent, disgracieux.
La jeune femme fronce légèrement les sourcils. Elle n’aime pas la manière dont le patron parle de son employé, mais elle ne dit rien. Elle se contente de s’approcher du jeune homme. Mika entend ses pas se rapprocher. Il sent sa présence avant même de la voir. Comme toujours avec les femmes, il hésite à se retourner. Une timidité ancienne, tenace, renforcée par des années de regards moqueurs. Puis elle s’adresse à lui, il n’a plus le choix. Il se redresse, lentement, essuie ses mains sur un chiffon. Devant lui se tient une jeune femme élégante, enveloppée dans un manteau beige, aux lignes simples mais raffinées. Ses cheveux châtains sont relevés à la hâte, quelques mèches encadrent son visage. Elle a des yeux bleus magnifiques, et elle me regarde dans les yeux, songe-t-il surpris.
« C’est moi, répond-il simplement. De quel modèle s’agit-il ? »
Sa voix est calme et posée.
« Une Mercedes W124, explique-t-elle. Celle de mon grand-père. Il est décédé récemment et son notaire m’a informé qu’il me léguait sa voiture. Mais elle n’a pas roulé depuis presque dix ans. Et même si j’adorais mon grand-père, que j’ai des souvenirs avec cette voiture, j’avoue que j’hésite à la garder. Je n’ai pas vraiment l’utilité d’une aussi grosse voiture. Aussi, même si ça me fend le cœur, si elle n’est pas réparable ou si le coût de la réparation est prohibitif, je m’en séparerais. »
Touché par le discours plein de sensibilité de la jeune femme, Mika prend son courage à deux mains, pour lui répondre autrement que par une simple phrase.
« Mademoiselle, ces voitures sont fiables, elles peuvent rouler des centaines de milliers de kilomètres si elles sont bien entretenues. Si votre grand-père en a pris soin, qu’elle a été relativement bien conservée, elle devrait pouvoir redémarrer. Si cette voiture à une valeur sentimentale, cela me ferait d’autant plus plaisir de la remettre en état. »
Avant même que la jeune femme n’ait le temps de répondre quoi que ce soit, la voix nasillarde de Flaviano fend l’air.
« Mademoiselle, je préfère être honnête : ce genre de restauration coûte cher, très cher.
— Flaviano a raison, il faudra sans doute du temps et des pièces, or celles-ci sont assez rares et coûteuse.
— Je m’en doute, mais comme je vous l’ai dit, elle a une valeur sentimentale et je suis prête à y mettre le prix. »
Flaviano sourit, ravi, le client est solvable se dit-il. Le reste n’a plus d’importance pour lui. Aussi invite-t-il la jeune femme dans son bureau pour lui établir une rapide estimation du prix du chantier. Face au chiffre ahurissant annoncé par le patron du garage, la jeune femme reste stoïque. J’aurais dû prévoir un chantier plus long, si ça ne lui fait pas peur de payer 10 000 euros. Avant de laisser la jeune femme repartir, il lui demande à quel nom il devra faire le devis.
« Lara Kubica, fait-elle. »
Dès le lendemain matin, la W124 arrive sur une vieille dépanneuse Renault, bringuebalante, qui semble elle-même d’un autre âge. Mika aide le dépanneur à pousser la voiture jusqu’à son emplacement. En les voyant ainsi faire, les autres mécanos pouffent de rire. Lorsque la voiture est en place, le jeune homme ouvre le capot de la vieille allemande, avant de la mettre sur le pont élévateur, afin d’inspecter le dessous à l’aide d’une lampe torche. Le diagnostic de Mika est assez simple et rapide.
« Une partie des pièces sont usées, d’autres sont encrassées et doivent être nettoyées, ce qui nécessite de déposer le moteur et la boîte de vitesses, de les démonter entièrement, pour décrasser et remplacer ce qui doit l’être, avant de réassembler et de remonter les deux éléments. »
En revanche, comme il l’indique à la jeune femme qu’il a fait venir pour lui expliquer la situation, grâce au climat sec de la région, il n’y a guère de rouille.
« Je ne suis pas carrossier, et je ne pourrais pas m’en occuper. Je ne devrais pas vous le dire, ajoute-t-il à voix basse, mais je connais un bon carrossier, spécialiste des voitures anciennes. Parce qu’ici, ils ne vous le feront pas ou alors ils vous feront payer une fortune. »
La jeune femme le remercie d’un grand sourire. Yoan qui passe à côté d’eux s’arrête un instant et dit « C’est bien ce que je pensais, t’as plus de sein qu’elle. » Content de son observation, il part dans un éclat de rire, qui ne fait rire ni son collègue, ni sa cliente. Lara est abasourdie et outrée par ce qu’elle vient d’entendre et se tourne vers Mika, qui lui fait « C’est comme ça tous les jours. On s’habitue à force. ». La jeune femme stupéfaite par la réponse du jeune homme part à grande enjambées, en déclarant à haute voix « Vous ne devriez pas vous habituer. ». Sitôt Lara partie, le silence se fait dans le garage, seul résonne le bruit des outils. Mika entreprend la dépose de l’ensemble moteur-boîte de manière précautionneuse, avant d’entamer le démontage minutieux de chacun des deux éléments mécaniques, sans repenser à l’observation malvenue de son collègue. Il ausculte chaque pièce, fait la liste de celles usées par le temps et qu’il est nécessaire de changer : durites, coussinets de bielles, joint de culasse… et vérifie s’il n’en a pas certaines en stock. Évidemment, avec Flaviano, qui cherche à rentabiliser son garage au maximum, il ne trouve aucune des pièces dont il a besoin ; celles disponibles en stock sont toutes pour des modèles ayant moins de dix ans. Il transmet donc sa liste à la secrétaire, avant de retourner nettoyer les pièces encrassées avec des produits spécifiques.
Le jour où la W124 redémarre enfin, dans un ronronnement grave, feutré, presque noble, Lara a les yeux brillants.
« Elle est parfaite… Merci, dit-elle en admirant sa voiture.
— Elle l’a toujours été, corrige Mika en souriant. Elle avait juste besoin qu’on s’occupe d’elle. »
Elle rit.
« Est-ce que je peux vous inviter au restaurant pour vous remercier ? » demande-t-elle.
Il rougit franchement lorsqu’elle prononce ces mots. Un rouge qui lui monte aux joues, presque adolescent, contrastant avec sa carrure massive et ses mains encore marquées de cambouis.
« Je… oui. Enfin… d’accord », finit-il par dire, maladroitement.
Ils se donnent rendez-vous deux jours plus tard, dans un petit restaurant discret du centre-ville. Tandis qu’il observait la salle du restaurant avant d’entrer, non pour en apprécier l’ambiance, mais pour y repérer les pièges : les chaises étroites, les tables trop proches, les banquettes où il fallait glisser son ventre avant ses jambes. Il grimaça, à première vue le bord des chaises remontait et risquaient d’être trop petites pour lui. Lorsque Mika pousse la porte de Chez Maman, il est mal à l’aise dès qu’il franchit l’entrée. Il a troqué sa combinaison pour un jean sombre et une chemise noire qui peine à contenir son ventre généreux.
Lara est déjà là, ce qui ajoute à sa gêne, et il se maudit de ne pas avoir repassé sa chemise plus tôt, surtout de ne pas en avoir racheté une plus grande, les boutons étant à la limite de craquer. Lorsque la jeune femme le voit, elle se lève avec un sourire franc. Il vint à sa rencontre et il s’assit lentement, pourvu qu’elle ne craque pas ou ne grince pas, se dit-il. Un léger craquement se fit entendre. En revanche, bien qu’il soit serré, il avait pu s’asseoir. Il sentit le tissu de son pantalon tendre comprimant ses cuisses. Les tables étant rapprochées, il avait dû coller son ventre à la table, ce qui le gênait et qu’allait sans nul doute remarquer tous ceux qui se trouvaient là. Elle le trouve différent, aussi intimidé que lors de leur première rencontre au garage. Pourtant très vite, la conversation s’installe naturellement, même si Mika parle peu d’abord. Puis au fil de la soirée, il se détend, encouragé par les sourires et la gentillesse de sa convive qui lui pose un grand nombre de question sur lui, ce qui le surprend. Peu à peu ses sourires timides deviennent larges et francs. Lara attentive à ses réponses, est peu à peu séduite par l’homme qu’il est et l’encourage à ne plus se laisser malmener par ses collègues. Absorbée par leur tête-à-tête Mika en oublie les autres clients et le serveur, leurs regards sur lui, sur eux. Il se sent bien en sa compagnie. À la fin du repas, aucun des deux n’a envie de se lever, alors ils prolongent la soirée autour d’un café. Malgré tout ils doivent sortir lorsque la patronne du restaurant leur annonce qu’elle doit fermer. Ils marchent ensuite longuement, parlant de tout et de rien, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, puis ne voulant pas le laisser partir, Lara invite Mika à boire un dernier verre, la soirée s’achevant dans le studio de la jeune femme.
12 octobre
Mika a encore pris un peu plus de dix kilos. Il a dû changer une nouvelle fois sa combinaison, subissant les remarques acerbes de ses collègues et de son patron, qui s’était plaint à la secrétaire de devoir acheter une combinaison neuve par an à Mika. Il avait même ajouté que, s’il n’avait pas son talent pour réparer les vieilles voitures, il l’aurait viré. Ce que la quinquagénaire indignée avait répété au jeune mécanicien.
À défaut, Flaviano avait volontairement omis de prendre une place pour la « journée de cohésion » comme il l’appelait, prévue en décembre au parc d’attraction locale. La raison invoquée, le poids maximum autorisé dans les manèges.
De son côté, Yoan avait discrètement pris Mika en photo, attablé à un fast-food le midi et il avait posté l’image sur les réseaux sociaux avec un commentaire dégradant. Tandis que Marc avait défié Mika. « Si t’es capable de finir le menu Obélix du nouveau buffet à volonté, je te le paie. » Le menu l’intéressait, il se composait de tranches de pâté, d’une pièce de viande de bœuf d’un kilo accompagnée de frites et d’une demi-tarte aux pommes ; même s’il n’était pas certain de pouvoir tout manger, il avait accepté le défi. Et à leur grande surprise à l’un comme à l’autre Mika n’avait pas laissé une miette de son repas. Marc tint parole, mais ce qu’il ne dit pas à son collègue, c’est qu’il allait poster sur les réseaux sociaux des photos de Mika en train de manger, avec des commentaires malveillants, le traitant de « gros cochon », « d’éléphant », de « baleine » et de toutes sortes de noms d’animaux hors normes.
Lorsqu’il découvre cela, Mika encaisse sans broncher, ce qui fait encore plus rire ses collègues qui jugent « normal qu’il n’ait aucune réaction, c’est un gros tout mou. ».
15 octobre
Ce soir-là, une vieille Mercedes W124, impeccable, se gare devant le garage. Les conversations se figent. La portière s’ouvre. Lara, qui n’était pas revenue au garage depuis la remise en état de sa voiture, émerge de la berline, radieuse, une main posée sur son ventre rond.
Au même instant, Mika arrive de l’atelier. Ils se regardent, se sourient.
« Salut », dit-elle simplement.
Le silence est total. Flaviano, figé, comprend le premier. Puis les autres mécanos suivent, incrédules.
« Attendez… balbutie Marc. Elle est enceinte ! »
Lara s’avance vers Mika, l’embrasse sans se soucier des témoins. Puis elle prend sa main et la pose délicatement sur son ventre.
« De cinq mois, précise-t-elle. On voulait vous l’annoncer, ajoute-t-elle en regardant l’assemblée. Nous allons bientôt avoir un enfant.
— Aussi rapidement ? Interrogea un autre mécanicien.
— Ce n’était pas prévu qu’il arrive aussi vite. »
Flaviano et les mécaniciens ne peuvent détacher leur regard de ce couple improbable pour eux. Un silence qui en dit plus que des mots s’est emparé d’eux.
« Je n’aurai jamais cru qu’une aussi belle jeune femme puisse tomber amoureuse d’un hippopotame, lâche faiblement Flaviano.
— Aussi étrange que cela vous paraisse, je trouve que son surpoids lui donne du charme, rétorque Lara en souriant.
— Je croyais que, contrairement aux autres, mon poids ne vous importait pas, Flaviano, mais j’ai compris ces derniers mois que je m’étais trompé. Je suis gros. Et alors ? Je ne suis pas que gros. Oui, j’ai en partie choisi d’être en surpoids. Ça vous paraît peut-être curieux, mais je me sens mieux dans ma peau à 135 kilos qu’à 85. Je me trouve même beau.
— Beau ? rétorque Yoan, surpris.
— Oui. Et ma copine m’aime comme je suis. Je n’aime pas le sport, je suis vite essoufflé, je suis gêné dans certains mouvements. Est-ce que ça vous pose un problème ? Est-ce que mon travail en a pâti ?
— Non, doit reconnaître Flaviano.
— Posez-vous la question honnêtement. Ce que je fais de ma vie, de mon corps, ça me regarde. Je sais que j’aurai peut-être des problèmes de santé plus tard. Je l’accepte. Je veux vivre comme je l’entends, pas comme vous pensez que je devrais le faire. Et surtout… Vos blagues, vos sarcasmes, vos surnoms dédaigneux… Je n’en peux plus. C’est méchant. C’est gratuit. C’est injuste. Vous me traitez d’Obélix, d’éléphant, de baleine, de gros porc… à longueur de temps. C’est du harcèlement. On oublie vite qu’au-delà du racisme, de l’antisémitisme, de la misogynie ou de l’homophobie existe la grossophobie. Et elle fait aussi mal. Je vous le dis maintenant parce que je suis quelqu’un de gentil, que j’aurais voulu continuer à travailler ici, mais j’ai bien compris que ce n’est pas possible. Je démissionne et je vais porter plainte pour harcèlement, contre vous et vos mécanos Flaviano. Et avec l’argent des dommages et intérêts que vous me devrez me verser, j’ouvrirai mon propre garage. Un bon nombre de clients qui ont une Mercedes de plus de dix ans m’ont même dit qu’ils seraient mes premiers clients. »
Il regarde Lara, puis la Mercedes.
« Tu viens ?
— Oui. »
Il quitte le garage, les mains encore un peu tremblantes, mais ses doigts s’entrecroisent aux doigts de Lara. Malgré son poids il se sent aussi léger qu’une plume, et sourit.
Ils montent dans la voiture. Celle-ci s’éloigne lentement, et en regardant dans le rétroviseur Mika, peut voir son ex-patron et ses anciens collègues muets de sidération.