Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: SunSawyer le 02 Novembre 2025 à 03:16:32

Titre: Nouvelle Haloween - "Le chemin de l'école"
Posté par: SunSawyer le 02 Novembre 2025 à 03:16:32
Le chemin de l’école

Je ne parviens pas à me défaire d’une réminiscence ou peut-être un rêve d’enfant. Lorsque j’y songe, je transpire, je pleure et je frissonne. Ce ne sont plus que des éclairs altérés et des bribes de souvenirs. Des entrelacs d’odeurs méphitiques, de bruits atroces et de visions cauchemardesques se bousculant dans mon esprit. J’ai toujours été affecté par d’étranges phénomènes, pensant jusqu’à hier que c’était le lot de tous les adultes de mon âge. Je ne m’inquiétais pas, attribuant mes gênes aux inévitables traumatismes de l’enfance. J’expliquais mes maux par les angoisses insensées et terribles de cet âge qui s’estompent avec une rapidité comparable à leur intensité. Certains malheureux conservent un calque d’épouvante à leur majorité, diffus, vaporeux sur la trame de fond de leur morne vie quotidienne. C’était mon cas jusqu’à très récemment.
 
Je prends le stylo, car je suis apeuré. Une terreur sourde s’empare de moi. Un effroi implacable et un malaise sans borne me hantent depuis que j’ai aperçu ce chemin. Peut-être y ai-je été poussé par un sentiment enfoui derrière d’innombrables années d’oubli. Ai-je été dirigé par une chose qui souhaite ma perte ? Cette lugubre piste, je l’arpentais sans crainte de toute l’innocence de mon jeune âge.
 Nous vivions mes parents et moi en dehors du bourg dans un corps de ferme situé à l’aplomb d’un coteau. Nous dominions les pâturages ceinturés de haies d’aubépines et de pruneliers. Lorsque les brumes matinales fréquentes se dissipaient, nous pouvions apercevoir la cime du clocher du hameau crevant la surface herbeuse d’une butte plantée de vaches brunes. Entre nous et l’antique édifice se tenait un bois enclavé au creux d’une assemblée de collines. Un chemin sillonnant la campagne passait non loin de chez nous, traversait ce bois et longeait la ville. Cinq kilomètres nous séparaient de celle-ci à vol d’oiseaux. Le sentier talonnait leur trace sur le sol. Les véhicules, quant à eux, devaient effectuer un détour de plus de trois kilomètres pour arriver au même point. Notre solitude, sur notre ilot de civilisation perdu dans l’immensité verte, nous épargnait de tout sentiment de danger. Ainsi, je parcourrai l’allée aux galets affleurants du haut de mes sept années d’existence. Il était soigneusement entretenu par on ne sait qui. Je n’y avais jamais rencontré personne. J’avais l’impression au fil de mes escapades que cette route m’appartenait, car j’en étais l’unique utilisateur. Je l’empruntais deux fois par jour à l’aube naissante et au crépuscule précoce pour me rendre à l’école. Je l’usais, le travaillais de mes chaussures, connaissant tous ses recoins, toutes ses contorsions, ses descentes et ses ascensions. Mon esprit s’égarait à l’ombre des jeunes et néanmoins vigoureux arbres qui poussaient densément. Ils avaient reconquis une ancienne pâture dont le propriétaire ne se manifestait plus. Quelques fois, en portant le regard au cœur de cette masse, au milieu des bosquets, je pensais apercevoir l’éclat blanchâtre de fondations surannées de pierre. Elles émergeaient en ilot fantomatique d’un tapis de lierre. Ces rochers polis par des années d’intempéries apparaissaient indistinctement à différents moments de ma promenade. Je n’y vis rien d’étrange, car la lueur du soleil et de la lune stoppée par la futaie rendait l’identification ardue. J’attribuais le hasard de ces découvertes à la luminosité changeante et à la pousse des herbes indisciplinées.

Un jour, une fois l’école achevée, j’entamai comme de coutume ma routine, m’attardant quelque peu pour jouer avec les feuilles tombantes balayées par un souffle d’automne annonçant un hiver rigoureux. Le crépuscule fortifié par de grands nuages sombres précipitait l’obscurité sur toute la région. Saisi par une crainte inédite du long de ma brève existence, je me hâtais pour rentrer. Mes flâneries m’ayant mis en retard, je me décidai à emprunter le plus court chemin et à traverser le bocage. J’étais seul, tous s’étaient barricadés comme s’ils avaient pressenti l’apparition imminente. Les maisons désormais aveugles me narguaient de leur visage fermé le long de la chaussée pavée. Le sol rendu glissant à cause de la boue de feuilles jaunies plaquées me retenait dans ma course.

J’entrai dans le bois parcouru d’une méfiance inédite. À l’instant où je pénétrai un étroit corridor de la tanière, je fus pris d’une sensation de froid mort, pesant découlant d’une immobilité suprême. Ne pouvant faire marche arrière sans considérablement repousser mon heure de retour, je poursuivis ma route, mu uniquement par l’appréhension des reproches de ma mère. Tout autour de moi semblait trépassé, en attente. Les érables à moitié dégarnis, les cornouillers maladifs et les bouleaux décharnés m’obstruaient la vue si efficacement que je ne pus distinguer aucun élément extérieur. Ils resserraient leur rang à chacun de mes pas. Ils s’attaquaient au sentier et le raccourcissaient par l’avancée de leurs racines noueuses. Tout était méconnaissable. Les oiseaux lançaient de grands cris rauques dans les profondeurs du terrier végétal. Les feuilles bruissaient en des murmures étranges. Le ciel occulté de toutes les ramures perfides qui se penchaient sur moi ne se réduisait plus qu’à de petites fenêtres de ténèbres sans vie.
Je continuai ma progression et le couloir prit alors des virages et des sinuosités dont j’ignorais tout. À chaque détour, je me figeais, fixant le lointain, sondant la masse noire m’environnant avant de m’engager sur la piste. Je me retournais pour vérifier que je n’avais pas été suivi. Parvenu dans ce que j’estimai être la moitié de mon épopée, je sentis un souffle ardent. Une chaleur malsaine, sèche aux accents soufrés s’échappa de la terre. Les relents pestilentiels comme l’haleine d’un monstre souterrain montèrent à mon visage par bouffées fiévreuses. L’obscurité tombante avait laissé sa place à la noirceur la plus abyssale. Je ne me guidai plus qu’à pas lents mal assurés, repérant par tâtonnement la rugosité du fil d’Ariane tendu sous mes pieds. Je transpirai désormais à grosses gouttes de sueurs froides qui roulaient sur mon dos courbé, glissaient sur ma frêle jambe et achevaient leur course dans mes souliers humides.

Attentif au moindre signal, aux aguets comme une bête apeurée, flairant la piste, j’entendis aux abords dans les méandres de la forêt, deux craquements distincts dans le néant qui m’englobait. Je pensai tout d’abord à la chute de branches que le vent avait fragilisée, je ne m’inquiétai guère. Mais, lorsque deux bruits de pas provenant de ma droite et de ma gauche résonnèrent, je compris que deux choses s’approchaient et que j’étais situé au point de leur rencontre. Elles furent mesurées dans leur mouvement, se déplaçant avec précaution, sans précipitation, sans trahir une impatience ou une pulsion instinctive. Je fus pétrifié par cet étau auditif qui me comprimait dans mon clapier de nuit. Toute possibilité de retraite s’amenuisait. Je fus seul avec une panique jamais expérimentée, hoquetant dans l’obscurité quand je perçus deux voix rocailleuses parfaitement identiques, mais émanant de deux coins qui me hélèrent. J’entendis « Par ici petit garçon, nous venons à ta rencontre, veux-tu me voir ? ». Les deux chuchotements étaient coordonnés, comme si la forêt elle-même s’adressait à moi en de macabres élucubrations. Je manquai de défaillir lorsque je découvris une longue main pâle quasi humaine ornée d’interminables griffes noires se frayer un passage à travers un buisson. Elle écarta délicatement chaque tige, chaque rameau pour se rapprocher de moi. Elle prit soin de dissimuler un corps que je ne pouvais pas deviner.

Je ne pris pas le temps de vérifier si son homologue se trouvait de l’autre côté et je détalai comme une créature sauvage chassée guidée par son instinct de survie. Je m’engouffrai dans l’allée sans considérer où celui-ci me conduisait. J’entendis derrière moi de grands fracas de branchage et des sifflements irrités qui me lançaient des imprécations que je tairai. Ils me poursuivirent avec une célérité et une rage nouvelle. Je courus pendant ce qui me semblait être une éternité sur ce qu’il restait de la voie. Je haletais, prêt à m’effondrer à la moindre aspérité du terrain avant d’apercevoir la clarté de l’orée du bois. Je me ruai sur les lichens visqueux, trébuchant et me relevant quasiment sur quatre pattes, entravé par mon cartable de plus en plus pesant. Je bondis précipitamment hors de cette caverne d’horreurs. Je galopai ventre à terre griffé par les joncs de la prairie humide. Je ne ralentis que lorsque je fus suffisamment éloigné et à bout de souffle. C’est une fois installé sur un promontoire reculé que je pris le temps de me retourner en direction du taillis maudit. Haletant, je vis que je n’étais plus suivi. Une clarté nouvelle apportée par la lune se dressant à l’horizon me permit de sonder l’ombre des arbres. Je crus discerner deux silhouettes immobiles à la frontière de leur royaume arboré. Elles me fixaient avec intensité, campées à la lisière des deux mondes. Elles étaient indistinctes et sombres et me dévisageaient. Quatre billes rouges enfoncées dans des cavités orbitaires remplissant le rôle d’yeux orientés dans ma direction me scrutèrent longuement, me jaugeant comme pour s’imprégner de mon âme. Après un moment d’observation, elles s’évanouirent absorbées par la nuit. Tandis que je rentrai et que ma mère me rabroua, j’avais déjà oublié la moitié de cette histoire avec une facilité déconcertante propre aux enfants. Je ne pris plus ce trajet de ma vie.
Je m’en suis rapproché uniquement hier, où tous ces évènements refirent surface, me giflant sur place. Alors que je foulais un chemin détourné du village, je reconnus au milieu des bourrasques sifflantes d’un nouvel automne des voix entendues trente ans auparavant. Parvenant des ombres du bois lointain et d’un point par-delà les collines, deux appels parfaitement synchrones m’assaillirent de cette phrase « Par ici petit garçon ».
Titre: Re : Nouvelle Haloween - "Le chemin de l'école"
Posté par: Basic le 02 Novembre 2025 à 09:18:44
Bonjour,


quelques remarques sur ton texte

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


B
Titre: Re : Nouvelle Haloween - "Le chemin de l'école"
Posté par: XB2000 le 02 Novembre 2025 à 22:51:13
J'ai bien aimé la monté de la tension par l'audition du personnage, le fait qu'on le sente comme une proie. ça aurait peut-être mérité à mon sens d'appuyer un peu plus son traumatisme à la fin.

je fus pris d’une sensation de froid mort (curieux ce froid mort?),
Je trouve plutôt évocateur, j'aime bien, comme si aucune énergie n'émane du lieu.

Tout autour de moi semblait trépassé, en attente (trépassé ou en attente ? D’ailleurs un peu curieux ici trépassé).
Peut-être que "figé" conviendrait mieux ?

je détalai comme une créature sauvage chassée guidée (un peu trop, peut-être)par son instinct de survie
ça manque peut-être un peu de ponctuation, mais je trouve que ça montre le narrateur conscient d'être une proie à ce moment là.

J’entendis derrière moi de grands fracas de branchage et des sifflements irrités qui me lançaient des imprécations que je tairai (pourquoi l’écrire ?)
Pour rester poli si le narrateur s'est fait insulter dans sa fuite   :mrgreen:
Titre: Re : Nouvelle Haloween - "Le chemin de l'école"
Posté par: Cendres le 03 Novembre 2025 à 09:33:45
Merci pour le partage de ton histoire.

C'est un texte très descriptif avec un garçon de sept ans nous partageant ses émotions et ses expériences.

Un remarque, qui ne reflète que mes gouts, c'est son âge. Il a 7 ans et en lisant ton texte on dirait un adulte dans la façon de s'exprimer .
Peut être qu'il raconte un évènement de son enfance, mais il ne pourrait pas se souvenir  d'autant de chose. Ton récit me donne l'impression qu'il est en train de le vivre.