Mine de rien il avait radicalisé Madame Huguette. Ce n’est plus de la jalousie qu’elle éprouvait désormais à son endroit, mais de la haine. Si c’était vraiment elle qui avait falsifié le registre des naissances, il fallait s’attendre à un autre mauvais coup.
Le lendemain matin, le Père Malgorn le convoqua dans son bureau.
— Bonjour Monsieur le Maire
— Bonjour Exupère. Le registre de naissance a été réparé, y compris sous sa version numérique. Je connaissais bien votre oncle François. Il faisait partie de mon premier conseil municipal. Vous avez de ses nouvelles ?
— Il a pris du galon dans la région parisienne mais ressent parfois le mal du pays. Il compte bien y rentrer la retraite venue.
— Il ne doit pas en être loin.
— Deux ou trois ans je crois.
— J’hésite moi-même à me représenter. Les administrés deviennent de plus en plus exigeants. Que voulez-vous, c’est l’époque qui veut ça. J’ai lu vos poésies dans notre dernier bulletin. De vous à moi, ce n’est pas mon truc. Mais ça donne image de la commune. Une nièce m’a signalé que vous avez rejoint l’association des gens de lettre.
— En effet, j’ai partcipé à deux réunions.
— Sinon, tout va bien.
— Tout va bien.
— Eh bien, bonne journée Exupère.
— Bonne journée Monsieur le Maire.
Dès qu’il eut rejoint son poste de travail, notre ami ouvrit son ordinateur et consulta la version numérique du registre des naissances. Tout été rentré dans l’ordre.
Quelques jours plus tard à la réunion du cercle littéraire il fut à nouveau question d’oulipolées. La jeune personne qui avait promis de s’y atteler leva la main.
— Comme nombre d’entre vous j’apprécie vivement « Les Roses de Saadi », de Marceline Desbordes-Valmore.
Elles commencent ainsi :
J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
La disposition des rimes m’a rappelé cette Oulipolée dont nous avons parlé la semaine dernière.
Je me suis amusée à pasticher l’immense poétesse.
J’ai voulu ce matin te rapporter des roses ;
Mais j’en avais tant pris dans mes ceintures closes
Que les nœuds trop serrés n’ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Prises par l’Aquilon juste auprès de menhir.
Les grives de lande en devinrent moroses.
Là j’ai pu mesurer l’inconstance des choses.
Les fleurs se sont enfuies comme pour me punir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées
Dans le vent, à la mer s’en sont toutes allées.
Elles ont suivi l’eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée.
Ce soir, ma robe encore en est tout embaumée...
Respires-en sur moi l’odorant souvenir.
— C’est du plagiat s’indigna Madame de BeauManoir.
— Non, ce n’est qu’un pastiche. C’est un exercice pratiqué depuis longtemps par de nombreux poètes. Je l’ai imprimé en quelques exemplaires que je vais vous distribuer. Vous allez me dire ce que vous en pensez.
— C’est troublant. Dix vers sont de la poétesse, tu n’y as inséré que le quatrain.
— En effet, je n’en reviens pas moi-même.
Exupère se leva pour applaudir chaleureusement. Sans de lever, l'assistance en fit de même.
C’est d’autant plus déconcertant que l’inspiration de ce Jacques Bens est aux antipodes de celle de Marceline Desbordes-Valmore
— Je préfère nettement la seconde.
— Comme on le dit plaisamment, « il n’y a pas photos »
— Sacrée Germaine, tu as toujours le mot pour rire.
— Et nous en profitions pour analyser « Les séparés » une autre poésie de cette immense poétesse ? intervint l’animatrice en chef.
N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !
N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !
N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !
N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !
Exupère sortit ostensiblement son portable et se leva :
— Veuillez m'excuser mais on m'appelle en ville.