Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Falaise le 10 Octobre 2025 à 13:18:50
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Bonjour,
Je vous propose un texte chargé de sons et d'images mais aussi de souvenirs de jeunesse de ma Bretagne natale.
Ce texte peut se lire en ayant en tête les tableaux de la Bretagne vus par Gauguin, les bords de mer vus par Maxime Maufra; les voix peuvent être celles des mélodies de Guy Ropartz ou de Rita Strohl.
Le long de l'avenue de la mer, les arbres occupent le bord de la route comme autant d'obstacles à contourner, prenant toujours plus leurs aises avec les riverains qui, prudemment, naviguent entre eux, jettent des regards interrogateurs au loin, maintenant qu'ils doivent partager la route avec les automobiles, partage comme toujours difficile, chacun s'appropriant ce bout d'avenue qui les emmènent vers le bourg à marée basse au petit matin, les ramènent à leur porte à la marée de onze heures, s'activant désormais au repas de midi sans pousser plus loin leur pas ou juste, alors, dans l'après-midi, se permettant une promenade, sans doute digestive, qui les fera marcher jusqu'au derniers chênes avant que pins, hêtres, haies de buis, ne les remplacent jusqu'à ce virage tendu vers la droite qui laisse enfin apercevoir un coin de mer, celle-ci cherchant sans doute à se cacher, comme une belle effarouchée, troublée qu'on puisse ainsi venir la contempler comme une jeune fille au bain, repoussant ses vagues vers le large comme la belle relèverait le voile qui masque sa vue aux promeneurs.
Quelques pas plus loin, humant l'air marin qui absorbe maintenant l'air chaud et sec de l'avenue, les pas des promeneurs s'arrêtent, immobilité qu'impose la découverte du littoral à qui il est temps de rendre l'hommage qui lui es du, à défaut de lui faire chapeau bas ( on marquera cet arrêt comme un salut, hochant imperceptiblement la tête, satisfaction du chemin accompli, exprimant un bonjour que, par pudeur, on ose pas laisser sortir du fond de soi, ne serait ce que du bout des lèvres , remplacé, alors, par ce léger mouvement de tête ), poitrines gonflées désormais d'un air frais et vif qui les parcourt d'un léger frisson.
Les pas se dirigent, alors, presque d'eux même, comme le feraient des chevaux bien dressés, guidant d'eux même leur cavalier vers le sentier des douaniers qui permet d'avoir, sur la mer et les falaises, une vue plus ample, accompagnés par un souffle d'air marin chargé de cette humidité constante au gout de sel dans la bouche, d'algues échouées sur le rivage mais aussi de cette curieuse senteur d'agrumes qui vient de ces épicéas, dressés comme des phares depuis tant de décennies que la mémoire, même des plus anciens, se perd dans les méandres du temps sans parvenir à situer une époque à laquelle ils auraient été absents du paysage .
Les regards se tournent d'abord vers l'ouest, vers l'étendue sauvage des landes qu'on ose même pas cultiver, landes ancestrales d'herbes folles, d'arbustes maigrelets, de pierre de granit effleurant le sol, le soulevant peu à peu comme un lent effacement du vivant et que quelques anciennes voix dissuadent, eux comme leurs pères avant eux, de franchir, alors, les têtes pivotent légèrement, traversant le sentier, atterrissent en pleine mer alors que vient l'heure de la marée montante de fin de journée, quand le vent se lève, que les mèches de cheveux des dames s'égarent sur leurs visages malgré le geste de les repousser de la main, regards alors voilés de cheveux bruns, foncés, noirs qui leur tiennent lieu de voile, cachez, cheveux, ce paysage que elles ne sauront voir.
Flux continu, imperturbable, eau moussante, scintillante sous les derniers éclat du jour, exaltant comme une joie pour chaque vague d'aller s'écraser sur celle qui la précède, comme un combat de jeunes chats se jetant tour à tour l'un sur l'autre, jamais las de leurs farces, bien qu'il s'agisse là non pas d'un jeu mais d'une volonté bien claire d'assaillir le rivage, s'écrasant au passage sur les rochers du large qu'elles engloutissent peu à peu, lentement, surement, assurées de leur force, encouragées par les bandes d'oiseaux marins criards et par le vent qui les accompagne comme Circé, jouant d'une lyre mal accordée, au son déformé par la distance, englouti lui-même, recraché avec ses harmoniques dissonantes mais dont l'écoute prolongée laisse percevoir une curieuse mélodie, insaisissable, atonale et toujours reprise, répétée, retranscrite à l'infini, recitée comme le refrain du large qui s'engouffre avec l'air salé dans les oreilles, incitant, alors, les visages à changer de direction, les pieds changeant d'appui pour, cette fois, tourner le regard à l'ouest, vers le paysage de falaises granitiques que surplombent ces maisons audacieuses qui bravent les tempêtes au mépris du sel marin, des milliers de grains de sable qui s'attaquent aux volets déteints, aux charpentes de chêne défendant vaillamment leur droit à voir venir l'océan, la chapelle se dressant à l'écart, solitaire, dernier édifice du hameau, témoin silencieux de tant d'efforts.
Un peu plus à l'est encore, quand la pente de terre faiblit et que les falaises impuissantes se laissent dévorer par le sable, on devine la digue qui masque l'entrée du port, derrière laquelle se cachent ces voiliers dont ils ne peuvent rien voir, si ce n'est, en haut des mats, les drisses qui claquent contre le réa et que l'on croit entendre aussi loin que porte le regard, lequel s'éloigne finalement à nouveau pour remonter le long des maisons trapues du quai, le long de la pente raide qui mène à l'église, tournée face à la mer, se confrontant elle aussi aux éléments marins en un combat de divinités éternelles: l'esprit du large contre celui des terres.
Revenant de ce bourg lointain, les regards retrouvent le rivage, la plage humide qui serpente de ces petits ruisseaux qui suintent des falaises, en grosses larmes épaisses, non point en torrents mais en pleurs continus, peine inconsolable de quelque malheur antique qu'il leur est impossible de concevoir quand leurs yeux suivent ce marécage , ces deltas vaseux qui s'enfoncent sous les chaussures avec une sensation d'éponge sous le pied, cherchant le sable humide et ferme sous le pas , trouvant à la place flaques invisibles et traitres, ceintures de ruissèlement des eaux qui les entourent et dont il faut bien s'extraire en pataugeant alors, mouillant les chaussures, glaçant les pieds inquiets de cette humidité envahissante.
C'est alors qu'ils perçoivent et, se tournant alors vers elle, enfin vers l'endroit où elle est supposée être, le vent la dispersant comme à dessein de l'emporter au large mais qui s'élève cependant à pleins poumons, la voix qui entonne le chant de la mère à ses enfants perdus, les rappelant, si ce n'est à l'ordre au moins à la terre, par quelques bribes de voix gutturale, alors, les silhouettes aux pieds trempés se retournent , abandonnant un instant leur pêche aux coquillages pour se tourner d'abord vers l'escalier de pierre en haut duquel la voix forte les appelle puis l'un vers l'autre, guettant l'accord tacite qui les fera interrompre leur jeu pour revenir, trainant les pieds mouillés, pris entre la poussée toujours plus forte de la mer à marée montante qu'ils voient venir vers eux avec ses grondements sourds d'envie les emporter au large et ces cris, poussés eux aussi, voix devenue indistincte mais dans laquelle ils se savent grondés, emportés maintenant vers la mère qui les appelle de sa voix inquiète et fâchée de les voir salir leur beaux habits, alors, ils grimpent l'un derrière l'autre l'escalier de granit tandis que retentit, alors, faiblement, la cloche de la chapelle, alors, quelle heure sonne-t-elle… comptant, alors, ces tintements tristes , languissants, solennels, alors, ils entendent que cette heure est la leur, alors, se regardant dans les yeux, avec ce même regard tacite que s'échangeaient les enfants sur la plage, alors, ils pressent le pas sur le chemin des douaniers, lançant quelques regards nostalgiques à la mer qui a maintenant envahi, possédé la plage, se dirigeant, alors, à pas comptés, vers le parvis de la chapelle ou, alors, tous les attendent déjà.
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Bonjour Falaise,
Voici un exercice d'écriture particulièrement ardu où tu évoques des souvenirs dans un élan lyrique.
Il y a une peinture colorée dans cette évocation de la Bretagne avec des effets de style et du rythme. J'ai apprécié y trouver un regard simple, spontané, qui montre une part émouvante d'un paysage commun. J'y ai trouvé plusieurs traits significatifs de la région comme la flore, la mer ou la géographie. Il y a dans ce texte des scènes de vie aussi mouvementées qu'éternelles.
Pour l'améliorer, je dirais que tu pourrais employer un peu plus de vocabulaire et chasser certaines répétitions. Je n'ai pas compris pourquoi tu répétais plusieurs fois le mot alors dans ton texte.
Voici donc pour ce que je pouvais en dire.
Merci à toi pour ce moment de lecture.
Et à bientôt sur le Monde de l'Écriture.
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Bonjour Alan
Merci pour ce commentaire, le mot alors est effectivement beaucoup répété à la fin du texte. Il correspond au tintement des cloches de la chapelle qui sonnent le glas d'un enterrement, j'aurais pu aller plus loin et rythmer les alors toutes les douze syllabes comme un alexandrin mais j'ai préféré rester dans la prose qui garantit la continuité du récit.
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Bonjour Falaise,
Merci pour tes explications qui donnent un certain charme à cette conclusion tintinnabulante. Je comprends parfaitement que tu aies voulu rester dans la prose pour écrire ce texte.