Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: SiriusBL le 09 Octobre 2025 à 22:49:55

Titre: l'incipit de mon projet sur la rédemption
Posté par: SiriusBL le 09 Octobre 2025 à 22:49:55
   I

Sous la lumière tamisée du lustre, il observe le tableau. Comment décrire ce morceau de toile ? Un homme, nu, muni d’ailes, qui gît avec des yeux semblant dénoncer le ciel. Un tel regard… perçant, glaçant, envoûtant ?
Au même moment, une silhouette se glisse derrière lui sans un bruit. Il ne voit pas son visage, mais il sent que la discussion est inévitable.
“C’est un beau tableau, n’est-ce pas ?”
À ces mots, Lutro se fige. Cette voix lui paraît familière, et pourtant, il hésite à se retourner. De fait, il y a une atmosphère dans ce tableau qui pousse vers ce regard, celui de Lucifer. Il ne veut pas louper un battement. Lutro répond alors :
   “Je ne sais pas vraiment… beau… ? Il fait naître en moi un sentiment étrange.”
Sans le voir, il sait que la silhouette sourit. Où souhaite-t-elle en venir ? Petit à petit, le flot incessant de visiteurs s’estompe. Il ne reste alors que ces deux âmes, devant cette peinture, l’Ange Déchu.
   Lutro fixe son regard sur cette figure, et se rapproche pour mieux voir l’expression de ses yeux. Ceux-ci traduisent un sentiment qui semble refroidir la salle d’exposition. La chaleur de Montpellier paraît comme évacuée dans ce lieu, le temps lui-même ralentit face à cette œuvre.
   Ce sentiment, Lutro le côtoie tous les soirs depuis quelques années. Ni les voyages ni les rencontres ne l’ont guéri de cette sensation qui s’immisce au cœur de ses doigts. Cette silhouette semble poser une question. Quel mot mettre sur ce sentiment ? La bouche couverte de Lucifer dévoile un silence,  il ne possède pas la réponse. Mais Lutro non plus, il couvre sa bouche pour ressembler à cet être, et abandonne presque aussitôt en se rappelant la présence qui l’accompagne. Au fond, il n’y a qu’une centaine d’années entre la création de cette peinture et la contemplation de Lutro, mais que contemple-t-il vraiment ?
   
Sans nul doute, ce tableau n’est pas un miroir. Il y aurait un soupçon d’hybris à se comparer, s’identifier à ce personnage. Ce que Lutro regarde, c’est aussi ce qu’il vit il y a 10 ans, quand il croisa l’ineffable regard de Lucifer.
Il pense y voir un être accablé, nourri de désespoir… ou d’autre chose ? C’est cette incertitude qui grava en lui un besoin de comprendre, de ressentir l’émotion que dégagent ses yeux. Ainsi, il revient seul, chaque année, pour tenter de créer le dialogue avec cet être de pigment.
“Tu es Lucifer, je présume… ?”
À ces mots, la silhouette esquisse un nouveau sourire. La salle semble alors emplie de fraîcheur.
   “Eh bien non, il y a des erreurs que l’on ne peut laisser passer.”
Des erreurs ? Lutro sent que la voix résonne davantage à chaque mot.
“Je ne suis pas Lucifer, à vrai dire, je crois que je ne suis rien. J’erre, tantôt ton ami, tantôt ton ennemi, je n’en suis pas le juge.
Pourtant, Lutro accueille dans son cou le souffle qu’expire la silhouette, il y a bien quelqu’un avec lui, dans cette pièce. Comme il y a dix ans ? Mais la personne qui l’accompagnait alors, il l’a laissée dans son passé.
   Comme une trace de ce sentiment qu’il emporte partout avec lui, cette visite le plonge davantage au cœur de sa propre contemplation. Lutro décide de donner un nom à cette âme qui l’accompagne : l’Errant.
La présence de l’Errant ouvre en lui de nouvelles pistes, des non-dits, des échos de ce visage qu’il refuse de découvrir.
   “Et toi, qui es-tu, Lutro ?”
La meilleure description qu’il puisse donner de lui-même se confine à ces clichés, qu’il assume, de l’homme tracassé, de l’homme ayant vu cette femme se jeter dans la Seine. Toutefois, il se présente fièrement comme un homme fermé, rongé de l’intérieur par un mal si tordu que même Érasme n’aurait su où le placer dans son Éloge de la folie.
   “Je ne crois pas que je sois grand chose non plus pour être honnête, ni si je mérite davantage d’être à la place de l’avocat, ou de cette femme avalée par un fleuve si vieux…”
Lutro recule alors de quelques pas, et lâche le regard de l’Ange. Cette fois, c’est la silhouette qui semble hésiter à se porter à sa vue. Il glisse la main dans sa poche gauche et en sort la petite boîte qu’il garde toujours sur lui : un jeu de cartes. Cinquante-quatre cartes. Précisément, ce sont des cartes décorées de reflets rouge et noir.
   Lutro ferme les yeux. Il se retourne vers l’Errant, et lui tend le jeu complet.
Celui-ci pioche alors ; le roi de pique. Tourné de nouveau, Lutro observe le fruit du hasard qu’il a causé.
“D’accord, soit. L’avocat lui aussi l’aurait pioché. Je vais te parler. Te parler de ce vide qu’il y a dans les yeux de cet être, dans les feux des bougies, la froideur que miroite cette peinture.”
   Toute cette mystique vient du fait qu’il y a exactement dix ans, Lutro confie à l’Errant qu’il a refusé de pardonner. Toujours sans le voir, il sent que cette confession ne provoque rien chez son confident. Le récit de ce point d’origine réveille l’obsession qui tourmente Lutro, depuis cette “erreur” qui le pousse à errer au cœur du même musée, devant la même peinture…
   
   L’Errant finit par couper Lutro et dit :
“J’ai compris. Et… cette obsession, crois-tu que c’est celle qui vivifie le regard de Lucifer ?”
“Je n’en sais rien malheureusement… Après tout ce temps, la seule chose que j’y vois c’est une colère muette, qui n’admet aucun retour.”

   Un rire discret s’échappe de nouveau de la silhouette encapuchonnée. Pourquoi taire ce qui brûle ? Le pardon est-il devenu, pour Lutro, un non-dit, une obsession qui relance sans fin le cercle du mystère entourant ses silences ?
   
Le refus de pardonner était impossible à négocier. Certains silences qui ont brisé même les âmes les plus pures. Le temps a permis à Lutro de transformer ce silence en fil rouge. Un chemin sur lequel le vide l’emporte sur le bruit. En parler ? Pourquoi faire ? Les mots, jetés au passé, pèsent toujours moins que les actes qui les ont précédés.

“J’ai refusé de pardonner, parce qu’elle n’a jamais songé que je serais celui qui survivrait à la chute — et que je devrais vivre avec.”

Un écho étrange accompagne les mots de Lutro. Il range le roi parmi toutes les autres cartes. Il est difficile de dire si la silhouette est toujours là, une sorte de silence s’impose à mesure que Lutro tourne la tête vers la pendule, immobile depuis trois ans déjà.
   Vingt et une heures. Il faut sortir.


Sorti du musée, Lutro fait face aux mêmes rues, aux mêmes visages qu’il croise peu importe où il se rend. C’est un sentiment qui l’énerve, et qui en un sens le réjouit car il ne rompt aucune routine.

Lutro rentre à son appartement, qu’on qualifierait de chaotique s’il n’avait pas pris soin de trier chaque livre dans des piles liées à ses fantaisies. L’appartement compte plusieurs pièces, mais il ne vit vraiment que dans le salon. Une pièce sobre, quadrillée de ces piles qui font converger vers Lutro toutes sortes d’idées romanesques, mais rien qui ne le renvoie à ce sentiment.

Il s'assoit, et observe le soleil disparaître derrière l’horizon. De la fenêtre, il suit les gens qui marchent ; “Chacun d’entre eux aurait pu être cette silhouette ”, se dit-il. Impossible de dire si ce fatalisme, ou cette ironie, ont toujours hanté les méditations de Lutro…

   Dans un élan fragile, il sort une feuille et un crayon, déjà usé par d’autres tentatives. Ce soir, c’est décidé. Il va mettre des mots sur ce regard. Il songe à une piste pour commencer son œuvre. Du bout des doigts, il tire une carte de son jeu, encore plus usé. Trois de pique. Ce seront donc trois mots. Mais lesquels ? Sans réfléchir, il écrit : regard, figure, et adieu

Par où commencer ? Une strophe ? Deux ? Peu importe, il s’agit de couper le doute.
Lutro engage son texte :
“Ce regard dressé contre le ciel…” songea-t-il. Pas assez percutant.”
Il poursuit :
“Ce regard lancé contre le ciel est si dur…” Lutro sourit. J’adore.”

Après quelques dizaines de minutes, il se lève et lit :
“Ce regard lancé contre le ciel est si dur,
  Si fin qu’il porte vers nous un immense fiel.
  À cette heure, nul retour ne paraît plus pur,
  Que celui d’une colère pareille au miel.”

Enthousiaste du ton que prend son poème, Lutro poursuit — à chaque strophe, un mot d’ordre. Cette composition nocturne imprègne son esprit d’une sincérité nouvelle. Toutes ces années dégagent dans ses mots le sens d’une expérience, un vécu qui le guide vers l’inspiration. Mais ce n’est pas son vécu qu’il cherche à faire jaillir. Comment aboutir à cette passerelle entre l’imaginaire et le sensible ? Autant de considérations qui font rire les piles de livres observant le dévouement de Lutro.

Les heures passent. Quand il atteint le dernier centimètre de son crayon, Lutro se lève à nouveau et chuchote :
“Ce regard lancé contre le ciel est si dur,
  Si fin qu’il porte vers nous un immense fiel.
  À cette heure, nul retour ne paraît plus pur,
  Que celui d’une colère pareille au miel.

  Ces mains couvrent ton secret, bel ange déchu,
  Une chute silencieuse et un corps fichu !
  Ta figure mime le refus de donner
  Un prénom à ce sentiment, de pardonner.

  Il refuse de baisser les yeux devant Dieu,
  De parfaire les échos de cette chute…
  Lui qui n’a disposé d’aucun parachute,
  Étouffé par le grand silence des adieux.”

“J’y suis !” dit-il, exultant de fatigue et d’entrain.

Il regarde à nouveau par la fenêtre : une nuit claire, et la lune vacille, timide. Que faire de son bout de texte maintenant ? Exactement, dormir et oublier. Il ouvre un tiroir à la serrure obsolète, et range son enthousiasme.
   Son petit lit, orné de noir et de blanc, accueille son corps devenu silhouette quand les lumières s’éteignent . Les mains jointes, les yeux rivés sur le plafond, il fait le vide. Est-ce le même vide que celui confié à la silhouette ? Non. Celui-ci est inatteignable. Alors il ferme les yeux, et choisit de changer de scène.

   Le voilà planté dans un nouveau décor. Ce qu’il y trouve est semblable à un mélange : des visages, des monuments, des mots, pleins de mots. Il marche doucement, et effleure des doigts les images qui se succèdent dans ce rêve étrange. Puis, sur le côté, il aperçoit un chemin plus sombre. Il discerne sur les parois de ce chemin un ensemble de tableaux, pour la plupart liés à des moments historiques, mythiques même pour certains. 
   À mesure qu’il progresse dans cette galerie fantastique, les peintures commencent à s’animer. Des scènes décrites dans les livres, vues dans des films, Lutro les scrute une à une. Au fond, il le voit à nouveau. Cet Ange Déchu qui l’a mené à écrire et à retourner dans ce musée pendant toutes ces années.
   Ce tableau est le seul qui ne bouge pas, il clôt la galerie. Comme en début de soirée, il se retrouve face à ses yeux. Mais, cette fois, il a quelque chose à lui dire. Il sort le poème d’un bout froissé dans sa poche. Avec toute sa vigueur, tout son enthousiasme, il déclame son texte.
 
     Au dernier mot, le retour du silence accompagne son excitation. Le même courant d’air, il l’entend derrière lui :

“Pioche une carte s’il te plaît.” demande l’Errant.
Lutro tend la main dans son dos, et saisit une carte. Le joker. Vraiment, le joker ?
“C’est inhabituel !” s’exclame Lutro. Il se retourne. Personne ? La voix répond :
“Rien d’inhabituel Lutro, tu comprendras. Fais-moi confiance.” sur ce ton presque chaleureux.

“Dans les rêves, toutes les cartes sont des jokers de toute façon.” chuchote Lutro. Les deux figures rigolent ensemble. Cette légèreté renvoie à l’énergie alors calmée de la déclamation tant attendue. Sans qu’ils se parlent, Lutro comprend que quelque chose a changé.
   Il décide alors de repartir dans la galerie, suivi de la silhouette. Ils discutent des tableaux, des soupçons de vie qui les habitent. Toute son aventure le mène à constater une vérité qui l’irrite : il est toujours rempli de ce sentiment silencieux, qui le poursuit même dans son sommeil.
   Finalement, les deux amis se figent devant l’une des peintures. Elle représente une ville antique, magnifiée par les pigments. Au cœur du tableau, une inscription est gravée : “On est heureux que par l’amour”.
Surpris de pouvoir déchiffrer cette phrase, écrite en un français parfait, Lutro demande à la silhouette :
“Pourquoi tout a toujours un rapport plus ou moins explicite à l’amour ? au fond, il n’est pas essentiel à la survie, non ?”
“Eh bien, je crois que cette phrase ne parle ni d’amour ni de bonheur, mais de tout autre chose…”
   Lassé du ton mystérieux auquel la silhouette se fait porteur, Lutro décide de se rapprocher du tableau. Alors, il y voit une foule réunie sur ce qui semble être le point culminant de la ville. En prêtant l’oreille, il entend des cris, des injures et d’autres clameurs. C’est un jugement.
   “Je vote pour sa culpabilité !” crie Lutro d’un ton satisfait, peut-être convaincu que la futilité de sa voix est comparable à celle de l’amour.

Drôle de choix, pour un homme qui s’est condamné lui-même, il y a tant d’années. Pourtant, cette satisfaction ne semble pas ironique. Avec ses propres mots encore au bord des lèvres, son rire fait résonner ce sentiment limpide greffé à son âme.
Après tant de temps, peut-être vaut-il mieux enfin lui donner un nom ?
“Il a déjà un nom, ce sentiment. Tu le sais…” lui murmure l’Errant.
“Si ce n’est pas le tien… alors je ne sais pas. Désolé.…” répond Lutro, sur un ton pensif.
   Le décor change, dans un retentissement étrangement court. Il se retrouve assis face à l’Errant, devant un échiquier de pierre. Après un rapide coup d'œil, il réalise : la partie ne tient qu’à un seul et dernier mouvement, un mat clair et net. Lutro comprend que ce mat fait jouer bien davantage que la poursuite de son rêve.
   
   “Tu vas le jouer. C’est le seul choix qu’il te reste à assumer.”
“Je vais le faire. J’ai besoin de courage.”
Lutro saisit la reine. Il retient son souffle, avance son pion… et lève enfin les yeux vers l’Errant.
— “Pardon.”

fin chapitre 1 - j'espère obtenir des retours constructifs afin de peaufiner et de décortiquer les enjeux de ce texte :)