Le Monde de L'Écriture
Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: HELLIAN le 09 Octobre 2025 à 14:32:39
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Saut à la corde
Jean-Christian n’est plus. Il a fait le grand saut.
Une corde aura suffi — une corde assez solide pour supporter son corps.
Il ne pesait pas bien lourd, Jean-Christian. La vie l’avait usé, et surtout la justice, qui lui demandait des comptes.
Il avait répondu qu’il était innocent, qu’il n’avait pas commis les gestes reprochés. Il avait protesté, démontré, expliqué — mais il n’avait pas été cru. Les juges, impassibles, l’avaient condamné et jeté en prison.
Il avait serré les dents, ravalé ses larmes, gardé la tête droite pendant tout le trajet jusqu’à la triste cellule, puis s’était effondré sur sa couche de béton.
Bien sûr, il avait fait appel, persuadé que, quelque part, dans un recoin secret de la machine judiciaire, il serait entendu. Mais au fond de sa geôle, il était humilié, désigné coupable, bien loin des grands principes que son avocat lui avait serinés :
— « Tant qu’il existera un recours possible, vous serez présumé innocent ! »
— « Mais alors, pourquoi suis-je en prison ? »
— « Exécution provisoire, Jean-Christian… C’est la justice. »
— « Mais ce n’est pas juste ! »
Ainsi, à la présomption d’innocence s’était substituée la présomption de culpabilité.
Dans la cellule, ils étaient huit, et Jean-Christian était l’un d’eux, petit bonhomme chétif.
Dans sa grande mansuétude, la chambre de l’instruction, après trois mois d’incarcération, a finalement estimé qu’il n’avait rien à faire en ces lieux. Elle est instruite, la chambre de l’instruction — sinon, elle ne s’appellerait pas ainsi. Elle comprend les choses et applique de savants principes : elle a considéré qu’il n’avait rien à faire là.
Il en est donc sorti. Mais trop tard.
Quand on est fonctionnaire et qu’on a connu la prison, cela fait mauvais genre dans la maison. Déjà que ses enfants ne lui parlaient plus, que sa compagne avait manifesté une certaine lassitude… Que lui restait-il, sinon la perspective de retourner là-bas, à la maison d’arrêt ?
Alors il a bien calculé : la longueur de la corde, la hauteur de la poutre, la solidité du tabouret. Et hop — un petit vacillement, qui venait en écho du grand vacillement de sa vie.
D’ailleurs, qu’est-ce que la vie, sinon un vacillement permanent ?
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J’ai lu ton texte avec beaucoup d’attention, et je tiens à te remercier. Au-delà de la force émotionnelle du récit, il m’a permis de découvrir une différence importante entre les systèmes judiciaires belge et français — notamment autour de la notion de présomption d’innocence.
Le personnage de Jean-Christian est traité avec une grande justesse, et la tonalité tragique est portée par une écriture sobre, fluide, et poignante.
Cela dit, j’ai ressenti une légère dissonance stylistique dans le passage concernant la chambre de l’instruction. L’ironie y est plus appuyée, presque caricaturale, et elle tranche avec le reste du texte, qui est plus pudique et incarné. Certaines formulations m’ont semblé moins musicales, moins en harmonie avec la gravité du propos.
Peut-être qu’un ton plus sobre, plus en continuité avec le reste du texte, renforcerait l’impact émotionnel de ce moment.
En tout cas, ton texte m’a fait réfléchir, m’a appris, et m’a émue. Merci de l’avoir partagé.
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Merci de ton passage et de ton commentaire.
Il ne s'agit pas d'une fiction, mais malheureusement d'un véritable événement qui s'est produit dans la nuit de dimanche à lundi (du cinq aux 6 octobre 2025), dans une petite ville de Normandie.
Oui, la présomption d'innocence… on y comprend plus rien. C'est toute la distance entre les principes et leur application… évidemment, il y a des dégâts collatéraux.
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On sent la tragédie et une certain colère contre la chambre d’instruction.
On se demande ce qui lui est reproché.
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l n’y a aucune colère à nourrir contre la chambre de l’instruction : elle a fait son travail en ordonnant la mise en liberté de Jean Christian.
Mais s’il devait y avoir colère, c’est contre la justice elle-même qu’elle devrait se tourner — contre cette mécanique qui applique, sans le moindre discernement, le principe de l’exécution provisoire à des personnes que la loi proclame pourtant innocents tant qu'elles n’ont pas été définitivement jugés.
La chambre de l’instruction, lorsqu’elle intervient, apprécie la situation selon des critères que la juridiction ayant ordonné le mandat de dépôt ignore souvent. De cette dissonance naît une incohérence qui interroge : quel sens peut bien avoir un acquittement prononcé en appel, lorsque la peine a déjà été en partie exécutée ?
Ainsi, un prévenu fragile, voyant sa vie dévastée par une incarcération injustifiée, peut sombrer dans le désespoir et parfois choisir d’en finir.
Je viens d’écouter la plaidoirie de Robert Badinter contre la peine de mort. . Et je me dis que, dans notre justice, il demeure encore des situations inhumaines — moins spectaculaires, peut-être, mais tout aussi meurtrières.
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Bonjour HELLIAN
Tu m’avais habitué à des récits pleins d’humour et d’amour. Le titre me renvoyait à un texte amusant. Alors au petit matin, pour bien commencer la journée, j’ai plongé sans précaution dans celui ci.
Et là, patatraque.
Voici un sujet sérieux traité avec justesse qui secoue le néophyte que je suis dans ce domaine.
Je me mets à la place de l’innocent condamné
Car sauf preuve irréfutable, seul l’accusé sait, lui, ce qui s’est réellement passé.
Texte qui mérite réflexion et débat
Amicalement
Michel
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Bonjour HELLIAN.
Je trouve le titre bien choisi. Par contre, le passage sur la chambre d'instruction est à reformuler selon moi.
Belle journée.
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Et hop,
un petit direct au foie avec mon premier café de la journée.
Encore un beau texte, précis, chirurgical, presque...
Bref, efficace comme la justice,
Bon week-end,
Aïonia.
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Bonjour Hellian,
Merci pour ton texte abordant l'injustice, de la justice, et les vies brisées par cela. Je pensais que ton titre, saut à la corde, allait jouer sur la corde à sauter. Ton personnage fait un bon, mais pas dans le bon sens du terme.
J'ai lu les commentaires et j'ai découvert que tu parles d'un fait vrai.
Malheureusement, tu as des innocents jetées en prison à la vie brisée, et des coupables qui eux n'ont aucun problème avec la justice.
Notre justice est à l'image de notre société, donc injuste. La justice n'est malheureusement pas là pour rendre justice, mais pour garder une paix sociale.
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Merci de votre passage, les amis.
Ce petit texte est aussi un hommage à Jean Christian à la défense duquel j'ai contribué… en vain.
Il y a des victoires qui n'en sont pas.
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"Elle est instruite, la chambre de l’instruction" J'ai bien aimé la tournure de phrase.
C'est tragique, littéralement. Merci de ton partage. Je ne sais pas si écrire cette histoire a pu exorciser quelque chose, voire peut-être même soulager quelque chose en toi, mais merci.
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Bonjour Hellian
Olala je ne m'attendais pas à ça avec ce titre léger !
C'est un texte très profond, en quelques lignes tu nous fais réfléchir sur le système judiciaire.
Pour les dialogues, il me semble que les guillemets ne se mettent qu'au début et à la fin.
Ainsi, à la présomption d’innocence s’était substituée la présomption de culpabilité.
pas tout à fait car il a été reconnu coupable par un tribunal, la présomption d'innocence ne s'applique donc plus ("Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable." DDHC art 9).
Elle est instruite, la chambre de l’instruction — sinon, elle ne s’appellerait pas ainsi.
belle ironie !
Et hop — un petit vacillement, qui venait en écho du grand vacillement de sa vie.
D’ailleurs, qu’est-ce que la vie, sinon un vacillement permanent ?
tu conclus avec ce ton léger qui apporte une certaine pudeur à ce thème difficile, qui édulcore l'horreur de la prison tout en apportant une touche philosophique.
Finalement ton titre va très bien avec le texte !
Tu arrives à nous émouvoir, à nous faire sourire et à nous faire réfléchir simultanément en quelques lignes.
Chapeau ! :mafio:
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Shendo
Merci de ton passage. Puis ce ce texte exprimé une sourde colère contre cette broyeuse humaine que constitue parfois la justice dont l'archaïsme demeure porteur d'une grande nocivité alors qu'il suffirait de menus ajustements pour un petit peu plus d'humanité.
Auteur
Je suis très sensible à tes compliments. Juste une petite précision concernant la présomption d'innocence : celle-ci persiste – c'est en tout cas le principe – tant que la condamnation n'est pas définitive. Or, au cas présent, Jean Christian avait immédiatement formé appel, ce qui laissait perdurer la présomption d'innocence.
On a beau tortiller la situation dans tous les sens, il y a là une incohérence dont le système devra un jour se débarrasser. Cette exécution provisoire ne se justifie que dans trois hypothèses :
– Lorsqu'il y a un risque de réitération de l'infraction
– Lorsqu'il y a un risque de fuite du prévenu
– Lorsqu'il y a un trouble à l'ordre public
En l'occurrence, aucune de ces conditions n'était présente…
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Au temps pour moi, je ne suis guère juriste :P