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Un ruisseau filerait sous une arche que des végétaux auraient ensevelie. Il courrait vers des tréfonds qu’il n’atteindrait que très, très longtemps en aval : il aurait traversé l’horizon de part en part, avant de se reposer. Une mare l’accueillerait, et plongerait sous la terre comme ailleurs la terre elle-même : toute l’eau qu’il aurait volée aux moutons, à chaque orage qui serait passé sur notre campagne, toute sa masse se jetterait dans un grand puits, un minuscule volcan étroit et profond, inversé : une gorge qui boirait la rivière, et recracherait des nuages. Plus loin. Ailleurs. J’aurais eu envie qu’il m’avale, bien sûr, bien sûr, et j’aurais été prêt à sacrifier le paysage, pour cela.
J’aurais disparu, englué dans un boyau de pierre et d’humide, je n’aurais pas eu peur, pas eu si peur que maintenant, pas sans aucune raison. J’aurais su que je tombais, je n’aurais pas eu cette fichue impression de n’appartenir à personne ni nulle part. J’aurais disparu dans les plaines.
Comme un soldat espagnol à l’époque où disparaître était encore dans le temps. Possible. D’après le médecin, ce serait jeudi ; qu’on m’ouvrirait. On fermerait mes yeux d’abord, de sorte que je ne puisse plus voir le paysage, puis on endormirait mon crâne tout entier aussi, de sorte que je ne puisse plus rien regarder. Que le néant.
Puis avec des ciseaux, il m’a montré, sur un dessin, il découperait la mue de mon cou d’abord. Puis le coin de ma joue. Il regarderait, longuement, si une boule de moi cherchant à me nuire se terrerait là, en surface, facile à attraper, à enlever, à arracher. A détruire. Si elle n’était pas proche de la peau, si elle devait se trouver juste un peu plus profondément, alors il creuserait.
Depuis quelques semaines, c’est comme si le clocher découpait le ciel. Comme si la boîte aux lettres, au bord de ma route départementale – enfin, pas vraiment la mienne, mais j’aurais joué à l’épervier dessus que cela n’aurait dérangé personne – et qui tutoie, toutes les saisons durant, les mêmes trois voyageurs journaliers et le facteur, découpait la voie en deux. Un côté en amont, encore sain, refermé, recouvert, couvant la boule de ma gorge ou de la terre, la campagne de mes pères, et un côté en aval : ouvert. Un ruisseau lui passant sur le cou. Un ciseau lui ajourant les bajoues.
Ah, si la rivière m’emportait ce soir, je ne refuserais pas mon corps à ses flots, non, je nagerais avec eux. J’aurais l’impression de retrouver un vieil ami. Un de ceux qu’on aurait perdus sans s’en souvenir pour autant : un de ceux qui habiteraient encore les coulisses de notre mémoire, mais qu’on n’apercevrait qu’à la dérobée, au hasard d’un rêve que nous aurions eu la chance de décrypter, avant qu’il s’enfuie. J’aimerais que mon corps ne lutte pas contre moi.
Mais j’ai oublié la dernière fois que j’ai lutté avec lui.