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La sempiternelle réunion parents-profs. Je ne sais pas ce qui est le plus déplaisant : entendre les interminables louanges des parents à l’endroit de leur progéniture ou se dire que la semaine n’est même pas finie. J’ai les sixième E demain matin, huit heures. Une rangée de mains qui baillent, des verbes qui deviennent sujet et du passé simple qui s’apparente à la petite et presque jouissive torture matinale.
Mais cette réunion ne s’est pas du tout passée comme prévu. Cette femme m’avait retrouvé.
C’est ma… vingtième réunion ? Je réfléchis. Quoi qu’il en soit, ce fut celle de trop. En temps normal, et il est important de préciser que le prof tient à sa routine autant qu’à ses fiches passablement âgées, je profite de la fin du cours pour corriger mes copies. J’ai une nette préférence pour la salle 403 : lumière tamisée, large bureau, une belle hauteur sous plafond et surtout, la chaise du CDI. Assis sur cette espèce de duvet moelleux, j’avais pris l’habitude d’afficher mon plus beau rouge en vue de surnoter les trois quarts des élèves.
Une heure plus tard, la réunion commencerait. On entendrait le ronronnement inhabituel des voitures, toutes garées avec le plus de précautions possibles. Il faut dire que le parking du collège contenait, en ces temps de rassemblements trimestriels, les plus belles, les plus chics, les plus chères des automobiles. Ah ! parents ! Comme je vous comprends.
Entre deux s que je barrais et trois points d’interrogations que je soulignais sous une réponse dénuée de sens, je croquais dans le sandwich au chocolat dont mon épouse avait pris le soin de choisir la faible teneur en sucres. 90 %. À 100, je deviendrai un homme modèle.
Oui mais voilà, je sentis le ciel se couvrir, les portes du couloir claquer ; un vent de panique m’effleurer l’oreille, sensibiliser mes sens, à tel point que je dusse me lever pour regarder à travers la fenêtre. Les parents arrivaient. Les mioches tiraient la tronche. Même si certains arboraient un vilain sourire — voilà ceux que je pouvais le moins encadrer. C’est étrange comme l’instinct humain peut être si protecteur en nous envoyant des messages. Mais je n’en fis rien, et rangeai mes copies raturées de rouge dans mon classeur vert pomme.
Suzanne, la professeur d’anglais, soixante-et-une années pour quarante de fonctionnariat, sortit dans le couloir venteux en même temps que moi. L’automne est bien là ! me dit la petite femme à l’allure de mi-secrétaire, mi-potiche. Son veston écossais m’hérissait le poil, j’avais toujours l’impression qu’il tomberait de son mètre cinquante-quatre mal proportionné. Ses yeux bleu-vert avaient quelque chose de beau, certes, ce fut le seul attrait physique que je pusse lui trouver.
Suzanne et moi convergions au même confluent : la salle de réunion. Au moment où elle s’apprêtait à évoquer son voyage solitaire en Finlande avec ce petit accent british, la directrice du collège commença son speech. Écharpe rouge enlacée autour du cou, Madame Devisheer prit d’abord le temps de questionner son équipe pédagogique. Tout le monde va bien ? Il fait un peu frisquet, on voit qu’on entre dans la période hivernale ! Et elle rit. Et les autres professeurs rirent. Suzanne, collée à moi, toussait en riant.
S’ensuivit la petite discussion réflexive d’avant-réunion. Pour ce faire, c’était Sébastien, le prof de maths, qui s’y collât avec pour rengaine : la sortie annuelle. Sébastien aurait pu parler de ses maths, que le système éducatif délaisse depuis bien trop d’années, mais non, Sébastien voulait aborder la sortie annuelle. Retournera-t-on dans les quartiers berlinois ou dans les bicoques espagnoles ?
— Pour les troisième, cette année, comment on fait ? Parce que le budget, bon… Je veux pas faire mon rabat-joie, mais ça risque d’être ricrac.
— C’est intéressant que vous abordiez la question, dit tout sourire la chère dirlo, je crois que nous devrions compartimenter un peu plus… judicieusement, disons, le budget des troisième cette année.
— Compartimenter ? Ça veut dire quoi ?
— Eh bien… Nous aurons tout le loisir d’en parler lors d’une réunion dédiée au budget, mais je crois qu’il faudrait axer les dépenses sur des sorties plus courtes et plus pédagogiques.
Sébastien n’eut pas le temps de déballer le plaidoyer qu’il avait pris le temps d’étayer durant les deux mois de vacances, les parents étaient au portillon.
C’était une sorte de bal costumé. Tantôt une mère en habits de deuil, tantôt un père qui avait encore les mains dans le cambouis, tantôt une famille chic et faussement décontractée… Nous, les profs, étions parfaitement reconnaissables. Le pantalon date d’une dizaine d’années, la chemise est ouverte de deux boutons pour les hommes, le pull en maille fine est de seconde main pour les femmes, les lunettes sont colorées pour les myopes, et enfin, enfin… Le bijou que l’on triture. Le mien était un fin bracelet argenté. Je crus comprendre que celui de Suzanne était un gros collier perlé ; celui de Sébastien une grosse bague à la physionomie mafieuse. Enfin, nous apprenions à nos dépens que les réunions parents-profs sont des théâtres à ciel ouvert — ou plutôt à classe demi-fermée — dont les acteurs sont nul autre que les familles. Des espèces différentes, qui n’attendent que d’être flattées. Le gamin passe après. S’il a dix-huit de moyenne, c’est grâce à l’éducation positive que mon mari et moi lui transmettons depuis son berceau, flagorne la quadra en mal de sexe. C’est vrai que j’en ai vu de belles passer sous mes yeux. Moi, j’hoche la tête, je frémis de curiosité, je rivalise de questions langoureuses et de réponses fabriquées en papier mâché.
Cette réunion débutait pourtant sous les meilleurs auspices : madame Devisheer nous rapporta, par un susurrement sans égal, que certains parents étaient bloqués dans les bouchons. Diantre ! faillis-je lui répondre, par cet humour caustique que l’on entretient dans la salle des profs. J’avais alors cinq familles à voir. Je pris la première, une femme obèse et son gamin, Dylan, qui copiait jalousement sa mère. Dylan était dépassé par les événements. Et ce, depuis son entrée au collège. Aujourd’hui en troisième, il ne pouvait prétendre à l’obtention du brevet. Des dires de certains de mes collègues, il ne l’aurait jamais. C’est quoi cette fatalité, chers collègues ? Dylan devrait tout simplement changer de voie et opter pour un métier manuel. Je confiai donc à la mère de Dylan, laquelle se montrait insistante sur la lenteur chronique du rejeton, qu’il y avait toujours des solutions. Primo, la pratique ! Dylan devait lire. Je conseillai donc des nouvelles à portée d’un pubère assez paumé pour jouir de l’évasion fantastique proposée par le Horla de Maupassant (un classique me direz-vous) ou par le côté pathos et socialement évocateur de Germinal. Zola, Dylan avait lu, me dit la mère. Trop compliqué. Je lui concédai. Je fis donc la publicité du Horla aux deux éberlués. Vendu ! Dylan le lirait. Et il m’en ferait un résumé avant les fêtes de Noël. Super, c’est ça le collège privé : la communication, l’expérimentation, l’innovation. L’action.
Alors que j’aiguillai la mère et le fils vers la sortie, je vis en bout de la modeste file d’attente, de ces parents agglutinés faisant vaguement connaissance, un impair bleu nuit. Sa position m’intriguait. Prostré dans l’ombre du couloir, appuyé sur la salle 403, la mienne. Je traversai le continuel bavardage des familles pour récupérer brièvement mon Thermos. Mes mains enroulaient sa chaleur. Je transpirais un peu. Couvrais-je un rhume ?
Je reconnus des traits féminins. Pardon, dis-je à ce mannequin statique, d’un ton mielleux qui moi-même m’agace. L’impair bleu nuit se retourna. C’était une femme blonde, une belle et grande femme blonde. Elle ne donnait suite à aucune de mes politesses. Reparti sur les planches de mon petit théâtre, le metteur en scène que j’étais avait pris le soin de noter sur un carnet les noms et le patrimoine sinon financier, au moins culturel de mes invités.
Mon salaire n’avait rien de reluisant. Si aujourd’hui un professeur diplômé perçoit la somme rondelette de 2 000 euros nets dès son entrée dans une classe de trente-cinq têtes, mon époque n’avait pas connu les mêmes avancées sociales. Ni les profs décapités. Il faut savoir ce que l’on veut. Je caressais par conséquent la lointaine ambition de me déplacer chez les gens pour enseigner la langue de Molière aux projections brouillonnes et funestes des parents. On appelait ça un professeur particulier. J’apprécie l’épithète, mais à l’aube de mes vingts-ans, je me considérais alors comme un prof à domicile.
Avant de recourir à ma voix caverneuse, je consultai donc mon carnet anthropologique. Les Dillies… Le mari est directeur de banque, la mère est assistante familiale… En italique est notée la remarque suivante : « Père frustré, mère borderline. Gamin discret et attentif. Investissements dans l’immobilier. Revenus : 50k bruts annuels. » Est-ce que le père Dillies était là, ce soir ? Je dépassai ma petite tête et ma mèche rebelle. Monsieur et Madame Dillies ? Ah ! Le mari avait taillé son bouc, la mère avait maquillé ses joues, le fils avait envie de se pendre.
Je dirais que le rendez-vous s’est bien déroulé. Rien de très exaltant. Le fils Dillies m’a mollement demandé si je pouvais ralentir la cadence, surtout en grammaire. Il ne comprenait pas tout. Mes explications, même si elles avaient le mérite d’être complètes, sont dites comme si chacun des élèves devait naturellement différencier proposition subordonnée d’une coordonnée. Ma foi, mes excuses, cher Thibaut. En contrepartie, les parents ajoutèrent à la sauce, qu’ils avaient pris le soin de préparer dans la voiture, juste avant la réunion, une petite dose de flatterie. Je deviens soudainement compréhensif des difficultés des uns et des autres — surtout de leur prodige. À ces démonstrations socialement puériles, je me montre touché et mets un point final à notre entrevue de courtoisie. Thibaut va l’avoir, son brevet ! leur dis-je droit dans les yeux, poignée de main franche, tout en leur ouvrant la porte et humant le discret mais enivrant parfum de la mère Dillies.
Encore une de faite. L’impair bleu-nuit s’était rapproché de mon antre. Quelques derniers parents bavardaient. Presque dix-neuf heures : le soleil coucha sa peine. J’aurais bien fait de même, mais mon instinct, celui qui sonnait il y a déjà une heure, me dit de prendre les jambes à mon cou.
Cette femme se découvrait petit à petit, car l’ombre du couloir fut désormais gagnée par l’affreuse lignée d’ampoules jaunâtres. La porte verte de la 402 affichait toutes sortes de prospectus, d’informations relatives au harcèlement, à ces écrans Ô combien nuisibles… Cette femme en impair bleu-nuit les lisait. Ou du moins faisait mine de les lire. Sa chevelure blonde, qui me semblait alors bouclée, tournoyait ponctuellement, de sorte à ce que je ne parvienne jamais au croisement de son visage.
Je rameutai le dernier troupeau. Une famille silencieuse. Nous échangeâmes deux, trois mots tout au plus au sujet de leur petit dernier, Sylvain. Qu’il était fragile, ce môme. L’année dernière, ses parents m’avaient appris qu’il souffrait de la mucoviscidose. Je me répandis en sincères condoléances. Et le gamin me regardait, de son air dévolu, de sacristain presque. Je ne peux rien faire pour toi, mon bonhomme. Non pas que je le notais mieux, mais je lui offrais un répit supplémentaire quand il s’agissait de rendre un devoir. Si je savais hausser la voix et me faire respecter de mes élèves, je savais aussi être doux et clément. Bon courage ! assénai-je en guise d’au revoir aux parents larmoyants. J’évitais le pathos en même temps que le regard du gamin.
Le dernier maillon de la chaîne était donc l’impair bleu-nuit. Lâche que je suis, je me suis contenté de graviter autour. Comme un petit animal curieux et craintif. Mais elle toqua à ma porte, la 403. Il était dix-neuf heures et quart. J’arrondis certainement mais il faut reconnaître que mon coeur battît, fort et par à-coups. On eût dit le sentiment d’un adolescent transit d’amour pour sa bien-aimée, dont il effleure le regard chaque midi. Ou d’un prof à domicile retrouvé après des années d’errance.
Chapitre I
Nous habitions un terrain de campagne, que mon père souhaitait plus que tout dépurer. Cet homme longiligne, et travailleur à ses heures perdues, détestait sa condition sociale. Ma mère, une bonne femme au regard doux et loyal, tenait ce terme en horreur : « condition sociale ».
Je ne préciserai pas où nous logions, mais vous qui me lisez, imaginez une suite de terrains verdoyants, nichés dans les Flandres ou les villages de Mauriac. Est né ici un jeune garçon au teint éternellement diaphane. À l’heure où j’écris ces lignes, sur une vieille table en bois ayant appartenu à mon enfance, mes longues mains de pianiste sont nervurées et aussi blanches qu’une soie de vierge.
Pour vivre, mon père récoltait les pommes de terre et les vendait au marché du village, trois fois par semaine. J’aimais le suivre. Mais l’autre partie de son temps, il s’adonnait à l’écriture. Il suait le labeur sur son petit bureau de travail. Notre masure tremblait quand il n’y arrivait pas. À quoi n’arrivait-il pas ? demandais-je à ma mère, inquiète de ne pas voir son chat et son mari rassemblés dans sa cuisine proprette. À rien, mon chéri, me rassurait-elle d’une caresse futile. C’est un gamin de l’école qui m’apprit le surnom de mon père dans le journal local. « Le saltimbanque ». Plein d’allant, j’ai recherché ce mot dans le dictionnaire — l’une des premières fois que j’employais ce bien drôle d’outil. Je l’ai fermé et ne l’ai rouvert qu’à mes dix-huit ans.
J’ai quitté ma campagne natale à la majorité. Mon père me tapa dans le dos, m’encourageant sans doute vers une vie plus épanouie que la sienne. Ma mère s’enchantait de me voir prendre les routes de France. Je les savais tous deux malheureux, piégés dans ce marécage mouvant qu’un jour de colère mon père appelât le mariage.
Après l’obtention difficile et fragile de mon baccalauréat, j’entrepris une licence de lettres modernes. C’était un véritable atout, pour moi, qui me prédestinais au professorat. Je mentirais au lecteur si je lui confiais une quelconque passion pour la transmission, la pédagogie, et tout cet embrouillamini que nous servent à chaque repas ces étudiants qui ne cherchent à s’abreuver que de leurs propres paroles. Ils clament Rimbaud dans les larges couloirs de cette pédante université catholique. Je ne suis pas pratiquant. Je respectais néanmoins les événements religieux, auxquels les badauds de ma promotion- s’adonnaient avec une grâce ahurissante. Je ne m’entendais avec aucun d’entre eux. Mes résultats reflétaient le niveau de travail que j’accordais à des matières comme le latin ou l’ancien français, deux racines dont j’avais envie de tirer les richesses. Jamais cependant je n’ai excellé. Il m’arrivait de toucher du bout des doigts quelque satisfaction personnelle. Et puis reprenait la danse perpétuelle, où l’autre s’invitait sans autorisation. L’autre, c’est vous, c’est toi, c’est moi. J’usais mon esprit si élastique à comparer les notes, les tics de langage, les formes de phrases, la syntaxe, la méthodologie… Puis, insidieusement, je comparais les vêtements, les sacs, les voitures des uns et les parents des autres. Je payais cette université privée au moyen de faibles économies. Je n’avais pas le sou, il me fallait donc travailler. Mais ne sachant que faire, et il faut que je le confie aujourd’hui, je me suis longtemps reposé sur le pécule de mes parents. Bien que je ne sois pas tout à fait sûr que l’enveloppe qui m’était généreusement envoyée par la poste ait été connue de mon père. Fait est que l’université était payée.
Les tentacules prétentieuses de ce grand bâtiment historique s’agitaient bruyamment dans les rues estudiantines, desquels je m’inspirais quelquefois pour écrire de petits contes drolatiques. Les sorties nocturnes ne m’attiraient que pour les filles, les femmes éperdues, les paumés à la recherche d’un gourou le temps d’un soir ; tout ce qui était susceptible d’entraîner mon charme incertain.
Des années plus tard, me revient l’incessante question : as-tu méprisé le monde qui t’entourait ? Je crois que la réponse est oui. Je l’ai méprisé aux dépens de toute moralité, celle que je m’évertuais à m’inculquer de façon très hypocrite. La quarantaine passée, les psys ont pour coutume de parler de bilan. Quel niveau de lucidité faut-il pour se planter un couteau dans le coeur. Et ne pas mourir, pour ressortir soi-disant plus fort que la veille. Si ce soir je ne suis toujours pas mort, c’est parce que personne ne m’a encore tué. Personne n’en aura l’audace, on ne lit que ces drames humains dans les journaux à sensation, on s’entiche à cerner le prétendu coupable derrière notre télévision, sur fond bleu, face au 20h.
Ce soir, ma main écrit sur le bureau dont tu n’as jamais su t’approprier la sérénité. Père, ici, à la campagne, dans ta campagne, dans ta faible maison, j’écris probablement le livre que tu aurais toujours voulu écrire.
Chapitre II
Je n’étais pas bien grand. Pour un homme, j’entends. Ma mère prenait un malin plaisir à relever la taille colossale du fils du voisin. Un benêt, avec lequel j’avais tout de même passé une partie de mon enfance à déterrer les choux et briser quelques vitres de maisons abandonnées. L’adulte que je suis pardonne la mère maladroite qu’elle fût. J’ai conforté mon mètre soixante-dix par l’intermédiaire de deux talonnettes, fabriquées spécialement par mon père, dans le plus grand secret. D’année en année, il les retouchait pour qu’elles suivent mon évolution.
Mon premier jour dans un collège fut, comme pour beaucoup de collègues, mémorable. Ma fine moustache était peignée, mon pantalon de toile repassé, ma chemise en lin sentait la lavande (ma mère disait que cela faisait propre) et mes chaussures cirées autant que possible. Une semaine avant, je récitais scrupuleusement sous la douche la présentation que je ferais de moi à mes futurs élèves. J’omis le sourire pour me concentrer, conscient néanmoins que d’afficher un visage de gardien de prison serait à coup sûr un point extrêmement négatif.
Étant affecté dans les quatre coins de la campagne, je rencontrais toutes sortes d’élèves, de collègues et de locaux. Tous me semblaient vétustes, même s’ils étaient fonctionnels et plutôt attrayants au vu de leur ancrage géographique. Je savais que la campagne n’était pas la ville. Et les collègues dans la salle des profs jasaient bien assez sur le sujet pour que nous, fonctionnaires en herbe, fassions le rapprochement. Un rapprochement très dérageant, tant j’avais l’ambition d’enseigner les grands auteurs qui avaient changé ma vie à ces élèves en quête de savoir.
Je me suis trompé lourdement. Il me fallut à peu près trois ans pour m’en rendre compte. Je ne vivais pas bien de mon métier. Un midi sur deux, je mangeais chez les parents. L’horloge tintait à treize heures. La sécurité de l’emploi ne me faisait pas rêver. Bien qu’elle ait été à l’origine de plusieurs débuts de relations charnelles, ma profession devenait pour moi un fardeau. Les collègues étaient d’un chiant incommensurable, les élèves ne comprenaient rien, les classes ressemblaient à d’affreuses pissotières où la chaleur s’imprégnait des murs en plaquo quand on avait le malheur de subir une canicule. Je vivais à l’intérieur d’une vie qui n’était pas la mienne, qui n’aurait pas dû être mienne, une vie dépoétisée. Un écrin de verdure sans arbres. Quel malheur, était-ce…
Chapitre III
Le fils unique que je suis a toujours préféré l’exclusivité. Mais le marché du travail est une arène sordide. Les curriculum vitae et lettres de motivation faisaient office de lance et de bouclier. L’éducation nationale n’était certes pas un employeur difficile à contenter. Dans ce pays qu’est la France, un diplôme suffisait. Je passais partout, moi le « bachelier supérieur », comme aimaient à m’appeler le voisin campagnard. Mais il y avait toujours de jeunes professeurs plus titulaires car plus formés aux yeux de la chose publique.
Pourtant si cruels, les élèves m’appréciaient. Ils étaient pour la plupart issus de la classe moyenne. À vue d’oeil, je savais reconnaître un blondinet exultant les sous de papa d’un gros minet engouffré dans son prédiabète. Je reconnais avoir caricaturé nombre de mes élèves. Mais penser que la cour de récré s’arrête à ces petites frontières blanches dessinées sur macadam, revient à se bercer d’illusions. Les profs se foutaient sur la gueule à longueur de journée. Et quand ils n’avaient pas de prétexte, ils dépliaient un humour noir aussi noir que pouvait l’être les blagues parlant d’incestes et de déficience intellectuelle. J’avoue avoir souri plusieurs fois. Mais je ne me mélangeais que rarement.
À bord de ma Diesel toussotante, mes trajets se résumaient à alterner entre mon domicile et le collège. Au bout d’un moment, je pris goût à arpenter cette contrée campagnarde, dont je ne connaissais finalement pas grand-chose. Il m’arrivait, à l’heure du midi, de me perdre dans quelque chemin hasardeux. Je contemplais de petites maisonnettes aux couleurs délavées, aux jardins piqués d’arbustes à faire pâlir Versailles, les potagers inondés par l’averse de la veille… Et à côté, lorsque maman n’avait pas de quoi m’accueillir parce qu’elle était trop occupée à arranger le noeud gordien conjugal, je payais la charmante addition de 13,90 € chez Ma vie de campagne, un adorable estaminet tenu par un vieux couple. Malgré mon petit salaire, je pouvais me permettre d’y boire des soupes aux potirons, relevées par un fromage aux ails et fines herbes. J’aimais tremper mon pain dans la soupe. Le couple ne parlait pas. Le seul cuisinier que je vis était un noir fort souriant. J’y ai pris mon repas méridional pendant près de cinq ans. Maman ne me voyait plus. Papa, lui, me demandait combien je gagnais.