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Coin écriture => Textes mi-longs => Discussion démarrée par: Manuel Ruiz le 02 Septembre 2025 à 14:56:51

Titre: Les Croisiéristes
Posté par: Manuel Ruiz le 02 Septembre 2025 à 14:56:51
Eh bien, je me lance. J'ai écrit pendant longtemps des textes de SF et de polar. Mais avec l'âge, je me suis orienté vers des histoires tirées de la vie quotidienne. À vous de me dire ce que ça vaut.

LES CROISIERISTES

     La principale surprise de Daniel en arrivant au port fut de découvrir que le paquebot existait vraiment. Ce fut même un soulagement pour lui. Il avait craint de trouver un quai vide.
     En effet, jusque-là, tout avait été virtuel. C’est sur un moteur de recherche qu’il avait tapé « liste des compagnies de croisière ». C’est sur l’écran qu’il avait vu défiler la liste demandée et qu’il avait cliqué sur celle qui l’intéressait. C’est encore sur l’écran qu’il avait choisi sa croisière, qu’il avait rempli le formulaire d’inscription, qu’il avait effectué son paiement. Et c’est par messagerie qu’il avait reçu son titre de voyage. Bref, que du virtuel.
     Alors, il avait vraiment craint que le paquebot soit virtuel aussi. Heureusement, tel n’était pas le cas. Il était bien là, amarré, tout blanc, aligné sur le quai. Son nom s’étalait sur la proue : Sunrise Princess. Daniel poussa un soupir : enfin du concret, enfin une chose qu’on pouvait voir et toucher. Il était d’une autre génération et ce monde invisible le lassait.
     Hélas, il allait le retrouver un peu plus loin. Quand il voulut monter sur le bateau. Il aurait aimé avoir un bon bout de papier, à plier et à replier, avec ses références. Eh bien, non, il dut sortir son téléphone portable et l’employée se chargea de le « scanner ». Au moins l’autorisait-on à embarquer. L’employée, une jeune fille portant un uniforme, lui adressa un beau sourire et lui souhaita un bon voyage… en anglais. Lui qui avait payé pour avoir une croisière francophone…
     Il traîna sa valise à roulettes. Un peu plus loin, un comptoir abritait deux jeunes gens qui informaient les passagers. Quand Daniel y parvint, l’un d’eux lui sourit avec conviction. Il regarda le téléphone portable et lui indiqua aussitôt l’emplacement et le numéro de sa cabine. Il rajoutait déjà des recommandations pour prendre une assurance sur tel machin, ou aller consommer à tel endroit. Mais Daniel ne l’écoutait plus et s’éloignait déjà.
     Le paquebot était plutôt petit, selon les critères de cette industrie. Mais les couloirs se révélaient très longs. Il dut en suivre un avec impatience avant de trouver le numéro qu’il cherchait. Il poussa la porte. La cabine paraissait petite. Puis il se rappela que c’était lui qui avait choisi les dimensions. Une couchette, deux chaises, une table de chevet. Et un hublot, pour apercevoir la lumière du jour.
     Il entra et s’installa. Un pyjama, des chemises, des pantalons, des slips, des chaussettes qu’il étala sur le lit. Des rasoirs jetables, un flacon de mousse à raser, un après-rasage, un tube de dentifrice, une brosse à dents qu’il posa dans le coin toilette. Le miroir lui offrit en cadeau l’image d’un retraité aux cheveux bien blancs. Il remisa la valise dans un coin. Puis il poussa un soupir. Le voyage en train l’avait épuisé.
     Tellement qu’il se laissa tomber sur la couchette, en gardant ses vêtements. Il ferma les yeux. Il se sentait si fatigué qu’il opta pour ne pas aller assister au départ du paquebot. À quoi bon ? Pour qui aurait-il pu agiter le bras ? Personne ne l’accompagnait, personne ne l’attendait à la maison.
     Avec fatalisme, il se laissa somnoler et s’endormit. Quand il se réveilla, un regard vers le hublot lui apprit que le jour commençait à tomber. Il se leva pour jeter un regard. Le bateau était parti et entamait sa croisière. Daniel vit les flots sombres de la Méditerranée qui ondulaient sous le soleil rougeoyant.
     Son estomac l’informa qu’il avait faim. Il passa un peigne dans ses cheveux et sortit de la cabine, pour aller dîner.
    • * * * * * * * * *
    •       * * * * *
     Dans le couloir, il entendit un bruit et, quelques mètres plus loin, il vit une femme qui sortait à son tour de sa cabine. Une femme avec un jupon, un chemisier, et avec des cheveux blancs, aussi blancs que ceux de Daniel. Il passa à côté et c’est par pur automatisme qu’il lança :
     ­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­­— Bonjour, madame.
     Il s’éloignait déjà. Mais de façon inattendue, il reçut une réponse.
     — Bonjour, monsieur…
     Surpris, il se retourna et la regarda.
    • Vous parlez français ? Vous êtes Française ?
     —  Tout à fait.
     — Voilà qui fait plaisir. En fait, on m’avait promis une croisière francophone et… encore une tromperie sur la marchandise.
     — Ce n’est pas bien grave, sourit-elle.
     — Vous avez sans doute raison.
     Il repartait. Quand une idée lui traversa l’esprit et le poussa à se retourner.
     — Vous êtes Française ? Je suppose que vous êtes comme moi : vous allez dîner. Que diriez-vous si nous y allions ensemble ? Ah, je précise qu’il s’agit simplement de pouvoir parler en français.
     Il était sincère. Il ne nourrissait aucune arrière-pensée. D’ailleurs, elle ne s’offusqua pas.
     — Mais voilà une très bonne idée. Je suis seule et je me demandais… Ce sera agréable de dîner avec quelqu’un.
     — Alors, suivez le guide. Ah, je m’appelle Daniel.
     — Et moi, Johanne.
     Ils s’en allèrent, en marchant côte à côte. Ils traversèrent la zone des commerces. Un alignement de boutiques qui proposaient tout ce qu’on peut imaginer, de la presse à la bijouterie, en passant par les vêtements de marque, et à des prix détaxés. Très intéressant et tentant. Mais à cette heure-ci, ils cherchaient autre chose. Ils étudièrent trois restaurants et ce fut Johanne qui choisit le troisième. Daniel remarqua que c’était le plus simple et le plus spartiate, lui apportant déjà quelques indications sur la personnalité de cette vacancière.
     Ils s’installèrent à une table. Devant eux, une grande baie vitrée leur offrait le spectacle de la mer Méditerranée recouverte par le manteau de la soirée et les derniers rougeoiements du soleil. Une belle image, Daniel dut en convenir.
     Comme il était encore relativement tôt, ils n’entamèrent pas tout de suite le repas. Daniel réclama une anisette et Johanne un jus de tomate. Quand ils furent servis, il nota que son accompagnatrice jetait un regard quelque peu réprobateur sur son apéritif.
     — Quelque chose ne va pas ?
     — Vous avez l’air d’un homme sain et équilibré. Je ne pensais pas que vous buviez de l’alcool.
     — Ah, désolé. Je prends ma petite anisette avant chaque repas. J’en ai besoin : l’anis fait du bien à mon estomac. Sans ça, j’ai des problèmes gastriques. Mais vous-même, ce… machin ?
     — Du jus de tomate. C’est très bon. Il m’arrive aussi de prendre du jus de carotte, ou de betterave.
     — Vraiment ? Vous pouvez avaler ça ?
     — Ne faites pas cette tête ! S’esclaffa-t-elle. J’adore et j’en suis enchantée. Ces jus ont la propriété de drainer l’organisme et d’évacuer les impuretés. On se sent beaucoup mieux.
     — Oui, oui. Avec votre permission, je me drainerai à ma manière.
     — Et vous faites souvent des croisières ?
     — Figurez-vous que c’est la première fois. J’ai pris ma retraite voilà deux ans et… disons que ça ne s’est pas trop bien passé. Je me suis vu désœuvré, j’ai fait une dépression. Alors, j’ai pensé que je devais faire le point, une sorte de bilan. J’ai eu l’idée de cette croisière. Une semaine de vacances va me permettre de réfléchir et de décider de mon avenir. Je cherche une occupation qui ne serait pas trop débile.
     — C’est très bien ! Je vous félicite. En fait, mon histoire rappelle un peu la vôtre. Oh, j’ai pris ma retraite depuis plus longtemps que vous. Mais j’ai rencontré les mêmes problèmes. Je dirai plus : j’ai failli sombrer, moralement. Heureusement, il y a eu l’institut.
     — De quoi parlez-vous ?
     — Une de mes amies m’a appris son existence et m’a orientée vers lui. Il s’agit d’un institut qui se trouve dans un pays étranger. Dans un beau paysage de montagnes et de verdure. On y accueille les gens qui ont des difficultés, et on les aide à se rétablir. J’y suis restée deux ans.
     — Deux ans ! Vous étiez vraiment malade ! Ils se sont bien occupés de vous ?
     — Oui. À force de patience, ils m’ont guérie. Maintenant, je suis complètement rétablie. Alors, je les ai quittés. Depuis, je vagabonde, j’erre sans but précis. De la sorte, j’ai fait comme vous : je me suis inscrite à cette croisière, pour réfléchir. C’est drôle que nous nous soyons rencontrés !
     — Je ne comprends pas : pourquoi ne rentrez-vous pas tout simplement chez vous ?
     — Figurez-vous que je n’ai plus de maison. Je l’avais vendue pendant mon séjour à l’institut. Décision que je regrette, mais ce qui est fait est fait.
     — Mais vous n’avez pas des enfants ?
     — Si, un garçon et une fille. Ils sont grands et ils se portent bien.
     — Pourquoi n’allez-vous pas vivre chez eux ?
     — Eh bien, c’est exactement ce que m’a proposé ma fille. Elle m’a même fait visiter sa maison et m’a montré la chambre qu’elle me destinait. Seulement… Cher monsieur, je refuse d’encombrer mes enfants. Ils doivent vivre leur vie. Et vous-même, vous en avez ?
     — Malheureusement non, madame. Pas d’enfant, pas de femme, plus de parents : personne à l’horizon. Une fourmi aurait plus de famille que moi. Rassurez-vous, rien de dramatique. Ce n’est pas ce qui me turlupine.
     À ce moment, la serveuse revint et demanda si on pouvait passer au dîner. En effet, il était temps. Quand ils furent servis, le contraste se révéla frappant et amusant. D’un côté, Daniel s’envoyait son classique œuf-mayonnaise, suivi du non moins classique poulet-riz, et accompagné par le toujours aussi classique quart de rosé. De l’autre, Johanne faisait face à une grande assiette débordante de carottes, de betteraves, de radis, de navets, de tomates, le tout arrosé par une carafe de jus de concombre. Seule concession : une omelette couchée sur une autre assiette à côté. Malgré son attitude diplomatique, Daniel ne put contenir une certaine incompréhension.
     — Vous vous nourrissez de ça ?
     — Vous savez qu’une grande star comme Clint Eastwood se nourrit exactement comme moi ? Et que ça ne lui a pas trop mal réussi.
     — Ce n’est pas Clint Eastwood qui vous a appris. C’est ce fameux… institut. Mais que proposent-ils là-bas ?
     — Eh bien, nous avions des séances de thérapie, des groupes de parole, des cures, des stages, des randonnées, des initiations à l’alpinisme.
     — Ah oui, ils étaient aux petits soins pour vous !
     — Oui, oui, ils s’occupaient très bien de nous. Nous n’étions jamais seuls. Il y avait en permanence quelqu’un auprès de nous, pour nous guider.
     — Eh bien, j’ai du mal à vous souhaiter bon appétit en voyant ce que vous avez dans l’assiette. Mais j’espère que vous resterez en bonne santé.
     La suite de la soirée se déroula dans une bonne ambiance. Ils montèrent sur le pont et profitèrent de l’air frais de la nuit. Puis ils s’aperçurent qu’il était temps d’aller se reposer. Ils redescendirent à l’intérieur du bateau, arpentèrent les longs couloirs. Au bout, ils retrouvèrent leurs cabines.
     — J’ai passé une excellente soirée, sourit Johanne. Je vous remercie de cette invitation improvisée.
    —  Très heureux aussi. Au fait, la croisière ne fait que commencer. On sera appelés à se revoir. Tiens, à côté du restaurant où nous avons mangé, j’ai repéré un bar. Je suppose qu’ils doivent proposer des petits déjeuners. Que diriez-vous de nous retrouver là-bas demain matin ?
     — Une idée que je qualifierai de pas mauvaise. C’est d’accord. À demain matin.
     — À demain, et bonne nuit.
     Elle réintégra sa cabine et il réintégra la sienne. En se déshabillant, il se surprit à penser que lui aussi avait jugé la soirée formidable. Il remercia le hasard de les avoir mis en présence l’un de l’autre. Puis il se coucha et il s’endormit très vite.
    • * * * * * * * *
    •       * * * *
     Le lendemain, comme prévu, ils se retrouvèrent au bar et prirent le petit déjeuner. La confiance s’installait visiblement entre eux.
     C’est ensemble qu’ils montèrent sur le pont. Le jour était levé et un soleil éclatant couvrait la Méditerranée. Les vacanciers étaient nombreux à en profiter. Les enfants couraient partout en piaillant. Bref, spectacle classique et sans surprise. Daniel et Johanne suivirent l’exemple et goutèrent une bonne journée. Le soir, au soleil couchant, ils retournèrent au restaurant et dînèrent à nouveau. Puis ils retournèrent aux cabines pour dormir.
     Le troisième jour, le bateau s’arrêta. Il faisait escale et la croisière proposait une excursion quelconque. Mais Daniel et Johanne ne l’estimèrent pas intéressante. Ils préférèrent rester à bord et déambuler en conversant. En fait, ils se sentaient de mieux en mieux ensemble.
     Le quatrième jour débuta comme le précédent. Mais il n’allait pas se dérouler de la même manière. En effet, en passant sur le pont, ils aperçurent un groupe de personnes, assez âgées, alignées par terre et en train de faire une séance de yoga, sous la direction d’un moniteur. Cette image interpella Daniel.
     — Eh bien, voilà des gens qui font exactement comme dans ton… institut. Cela doit te rappeler des souvenirs.
     Il avait lancé cette plaisanterie en tant que plaisanterie, et rien d’autre. Or, la réaction de Johanne ne fut pas celle qu’il attendait.
     — Ne dis pas ça ! Sursauta-t-elle.
     Et elle s’éloigna vivement. Surpris, il ne sut que dire. Il se contenta de la suivre, sans plus prononcer un mot. D’ailleurs, le reste de la journée se déroula ainsi, en silence. Quelque chose venait de se briser entre eux.
     En fin d’après-midi, ils retournèrent aux cabines. Mais Johanne s’enferma dans la sienne et Daniel se retrouva seul. Perplexe, il se mit à faire les cent pas entre les murs. Il alla jusqu’à se brosser les dents, simplement pour mieux réfléchir. Car il réfléchissait, avec intensité. Quand la nuit descendit sur la Méditerranée, il se dit qu’il devait faire quelque chose, n’importe quoi.
     Il sortit donc de la cabine et franchit les quelques mètres qui le séparaient de celle de Johanne. Il frappa dessus. Elle s’écarta quelques secondes plus tard.
     — Je dois te parler, dit-il.
     C’était la première fois qu’il la tutoyait. Et il entra aussitôt, sans demander la permission. La cabine était plus grande que la sienne, mais il ne venait pas pour vérifier ce genre de détail.
     — Johanne, je dois savoir la vérité. Tu vas me la dire.
     — De quoi parles-tu ?
     — De tout. De tout ce que nous avons échangé depuis notre rencontre. Je n’ai pas cessé de me poser des questions. Je m’en pose encore. En réalité, j’ai commencé à m’interroger lors de notre premier dîner. Oui, quand tu m’as dit que, dans cet institut où tu te trouvais, vous n’étiez jamais seuls, qu’il y avait toujours quelqu’un à côté de vous, pour vous guider. C’est là que je me suis senti troublé. J’ai tourné ça dans ma tête. Avant de voir apparaître l’évidence. Ces gens n’étaient pas à côté de vous pour vous guider, mais pour vous surveiller. Ton institut, c’était… une secte. N’est-ce pas ?
     — Tais-toi ! Je t’en supplie, tais-toi ! Il ne faut jamais prononcer ce mot. Quand quelqu’un les qualifie de la sorte, ils font des procès. Et ils les gagnent toujours, car ils ont les meilleurs avocats.
     — Il ne faut plus se taire, mais parler. Dis-moi tout.
     Elle se laissa tomber sur un siège, en soupirant. De toute évidence, elle avait besoin de se confier, d’évacuer ce qu’elle refoulait. Elle prit son souffle, avant de se lancer.
     — Ainsi que je te l’ai raconté, je suis allée là-bas sur le conseil d’une amie. Parce que je me sentais mal. Ils m’ont bien reçue et je ne me suis pas méfiée. Au contraire, ils se sont très bien occupés de moi. Ils me soignaient vraiment. Ce n’est qu’ensuite, peu à peu, que j’ai commencé à me questionner. En effet, c’est vrai qu’ils me soignaient. Mais il fallait payer, payer, et payer sans arrêt. Une séance de thérapie, il fallait payer. Un stage, il fallait payer. Une cure, il fallait payer. Un traitement, il fallait payer. Une initiation à ceci, ou à cela, il fallait encore payer. À chaque étape, il fallait payer. Chaque jour, il fallait payer. Payer, payer, payer. Une spirale sans fin. Quand j’ai enfin compris, il était trop tard. Je voyais mon compte bancaire qui baissait, et qui baissait. Ils m’ont même obligée à vendre ma maison, soi-disant pour me libérer de mes fardeaux. Et ils ont pris l’argent, naturellement. Un jour, j’ai découvert que mon compte bancaire était complètement vide. Eh bien, les choses ont empiré, si cela était possible. En voyant que je n’avais plus rien à leur donner, ils sont devenus agressifs, voire menaçants. Paradoxalement, cela m’a aidée, car j’ai trouvé la force de réagir. Je me suis enfuie. J’ai pris mes jambes à mon cou. Depuis, j’erre sans but, à droite et à gauche. Je me suis échappée, soit. Mais que puis-je faire ? Je n’ai plus de maison, plus de foyer, plus de refuge. Je refuse d’aller habiter chez mes enfants, car je risquerais de les mettre en danger. Je suis devenue une vagabonde.
     — Voilà pourquoi tu as fait cette croisière ?
     —  Oui. Elle fait partie de ma fuite. Je continue à fuir. Je suis condamnée à fuir pour le restant de mes jours. Ils ne me lâchent pas. Je sais qu’ils ne cessent de me poursuivre, et je suis seule.
     — Tu n’es pas seule. Je suis là.
     — Toi ? Que pourrais-tu faire ? Mon pauvre, ne te mêle surtout pas de ça. Je t’en supplie, ne t’en mêle pas. Tu aurais de très graves problèmes, et par ma faute.
     Il se leva et marcha dans la cabine, en réfléchissant, pendant presque une minute. Il se retourna enfin, l’air décidé.
     — Tu te trompes, je peux faire quelque chose. Nous pouvons faire quelque chose. Tu veux échapper à ces individus ? J’ai peut-être une solution.
     — Laquelle ? Je n’en entrevois aucune. Ils me rattraperont tôt ou tard.
     — Non, laisse-moi t’expliquer. Quand j’ai pris ma retraite, voilà deux ans, ma première intention n’était pas de rester à la maison. Non, j’avais repéré un endroit où partir. En Thaïlande. Naturellement, pas à Bangkok. Mais dans un petit bled qui se trouve au sud du pays, au bord de la mer. Il y a la plage, les arbres, le soleil. Un petit coin de paradis. Et introuvable. En effet, ce bled est tellement paumé, tellement loin, qu’on s’y trouve aussi isolé que sur la lune. L’affaire ne s’est pas faite, et je suis resté chez moi. Eh bien, je pourrais relancer le projet. Si tu es d’accord, je peux contacter à nouveau le monsieur qui me proposait la maison. Je suis sûr qu’elle doit être encore libre. Toi et moi, nous partirons là-bas. Nous nous installerons, et nous y resterons.
     — Mais on nous rattrapera…
     — Non. Je te répète que ce bled est complètement perdu. À tel point que je ne crois pas qu’il figure sur les cartes. En étant là-bas, nous bénéficierons d’un isolement total, d’une tranquillité absolue.
     — Mais de quoi vivrons-nous ?
     — Simplement de nos pensions de retraite. Elles seront versées directement dans une banque de la ville, et elle nous proposera des comptes numérotés et anonymes. Je te le répète, personne ne pourra nous retrouver. Nous vivrons là-bas les dernières années de notre vie, en toute quiétude. Avec le soleil, avec les promenades sur la plage. Et puis, nous serons ensemble, toi et moi. Qu’en dis-tu ? Si tu es d’accord, nous pouvons partir sans tarder. Demain sera le dernier jour de la croisière. Il restera une ultime excursion. Nous en profiterons pour descendre à terre et… nous disparaitrons. Nous nous évaporerons comme la fumée. Personne ne nous reverra. Le bonheur nous attend. Tu es d’accord ?
     Elle gardait le silence. Elle respirait très fort, manifestement partagée entre l’espoir et le doute. Finalement, elle se décida à lui répondre.
     — Oui… Je suis d’accord. Je pars avec toi…
    • * * * * * * * *
    •       * * * *
     Le lendemain, le paquebot Sunrise Princess rentrait au port de départ. Les vacanciers furent invités à descendre et à repartir. Mais quand les membres de l’équipage firent le pointage, ils s’aperçurent avec surprise que deux personnes avaient disparu. Un homme nommé Daniel Farelle, une femme nommée Johanne Marche. Deux Français. Ils eurent beau fouiller et fouiller le paquebot, ils ne les retrouvèrent pas. Et personne ne les revit jamais.