Des veines d'un caillou qu'il frappe au même instant
il fait jaillir un feu qui pétille en sortant"
Boileau (Lutrin, III)
Une rencontre, peut-être
Après deux longues journées de pluie intense, le ciel, balayé par les vents du large, s'égayait d'étoiles qui dessinaient l'étoffe dont se revêt la nuit. Je décidai de laisser du temps au temps… et à la bière qui n'attendait que mon bras, dans la fraîcheur du réfrigérateur, et sortis.
L'air était plus vif que je ne le soupçonnais. Je frissonnais en marchant, d'un pas redevenu miraculeusement souple, vers la mer. Parvenu au bord de l'eau, je me laissai tomber sur le sable, ôtai mes chaussures, et agitai béatement mes orteils tout en caressant des yeux les astres lointains et clignotants.
J'étais. Pas même "bien", tout simplement j'étais. Tout comme au premier jour du monde, gagné peu à peu par la lancinante et mélancolique palpitation de l'océan. Les vagues amollies expiraient tendrement à mes pieds. Le temps n'avait plus cours. J'étais vague, remugle hauturier, respiration marine, grain de sable, parcelle d'éternité sise en un battement quelconque de la paupière du Dieu-Néant.
Doux et vain clapotement.
Au Nord, J 'aperçus le rougeoiement d'un feu, tandis que, simultanément, un vent fraternel offrait à mes narines les effluves poivrés des niaoulis en flamme.
Je ne saurais décrire la léthargique félicité qui m'emplit alors. Etres et choses reposaient à leur place ; ce qui devait être était, voilà tout.
Il surgit sans que je l'entende arriver et je ne m'en étonnai pas. Il s'assit prés de moi, sans mot dire, et nous contemplâmes ensemble la frange mousseuse où s'épousaient, paupières closes, l'océan et les cieux, ces deux infinis sombres.
Comme s'écoule et filtre le sable de nos mains, du temps passa, vide et plein. Dans le lointain, hurlaient des chiens ; se mêlait, voulais-je croire sans en être certain, aux aboiements canins le cri mythique du cagou. Quoique la plage fût exempte de pierres, de galets, deux cailloux, deux silex, avaient surgi entre les mains de mon nocturne visiteur, qui, les frappant, en fit jaillir des étincelles. Sans en connaître la raison, absurdement, je ris. Sans s'en offusquer, il m'expliqua qu'un jour les dieux avaient demandé aux hommes de choisir entre l'igname et la pierre. Les hommes avaient choisi l'igname. La pierre ignore la maladie, les changements d'écorce et les jours et la nuit et l'amour et l'ennui ; elle est inaccessible à la douleur, ajouta-t-il, mais l'homme préfère l'igname.
Tout en parlant, il ne cessait de frapper ses cailloux l'un contre l'autre et j'observais, stupide et envoûté, le miroitement des étincelles, bercé par le rythme de ses gestes, par le choc des pierres, par le son de sa voix qui se muait en chant, harmonieuse cadence qui, des ondes alanguies, épousait le pas à jamais recommencé, la primordiale danse.
Il me dit avoir opté pour la pierre, jadis, contre l'avis du clan. Dans l'obscurité, seules sa tête et ses mains m'apparaissaient, et son ton était celui-là même dont Verlaine nous révéla qu'ils ont "l'inflexion des voix chères qui se sont tues".
Peut-être attendait-il de ma part une parole de sympathie, un geste de compréhension. Je n'en fus pas capable. N'appartenais-je pas, moi aussi à la catégorie commune de ceux qui préfèrent l'igname à la pierre, la douleur à l'absence ?
La sérénité parfaite et nulle du sage demeurera pour moi tentation pure, aussi inaccessible que le sont à mes doigts les trop lointains nuages qui semblaient, par-dessus la cape de vert sombre et végétal, s'accrocher aux sommets de la Chaîne.
Là-haut, sur la montagne proche, la montagne blessée, aux flancs abrupts écorchés, aux veines rouges et saillantes, saignantes, les camions accomplissaient déjà leur besogne d'insectes.
Le jour s'efforçait à renaître, le cycle de la vie se poursuivait. L'igname l'emportait, une fois de plus. Je voulus communiquer ces pensées confuses et pâles à mon compagnon de veille Il avait disparu.
Au Nord, les flammes empourpraient maintenant l'horizon que le soleil, timide encore, teintait de pastels, rose, jaune et vert entremêlés.
Sur le sable humide, je ne lus nulle trace de pas, mais, poussés par le vent sans doute, quelques lambeaux d'écorces, de peaux, tournaient autour de deux petites pierres oblongues évoquant vaguement la forme d'un foie.
Je suis rentré, en longeant l'océan, les pieds dans le bleu clapotis tandis que l'astre du jour, soudain pressé, chassait les derniers rêves de la nuit. Une nuée d'oisillons, comme dans l'air un frisson de lumière, s'envola à reculons à mon approche.
J'étais de retour. Chez moi, où, dans la fraîcheur du réfrigérateur, une bière n'attendait que mon bras.
Bonjour,
Waouh, c'est chouette, je crois qu'écouter ce texte serait plus porteur que de se contenter de le lire. Bon personne au bureau pour me le lire pendant ma pause, dommage.
J'aurai appris deux choses : le terme remugle et le bruit de chien du cagou.
Quelques coquilles de frappe qui ne gâchent rien
C'est reposant, énigmatique, philosophique peut-être, imagé, bizarrement on sent bien les odeurs de la mer, l'odeur du frottement des pierres et la paix du moment sans toutefois être dupe de ce qui se passe, mais profiter tant qu'on peut... Humm, réussite totale pour ce petit moment.