Le Monde de L'Écriture

Coin écriture => Textes courts => Discussion démarrée par: PaulCahin le 23 Juillet 2025 à 14:30:21

Titre: A l'aube du huitième jour
Posté par: PaulCahin le 23 Juillet 2025 à 14:30:21
… se fige.
D’instinct Asgarth se retourne sur sa selle, pour voir là-bas les restes sanguinolents de la sorcière, une masse informe de chairs et d’os attachée au bout de la corde. N’en émane que le noir de sa robe, et celui du sang séché parmi les os fracturés.
Le soleil continue de monter qui fait briller dans sa barbe les derniers éclats de givre de la nuit. Asgarth est las, fatigué de traîner ce fardeau qui peut-être lui ouvrira les portes du Minkonth, du moins si la Déesse en consent. Sa seule consolation dans la défaite, son seul espoir de figurer parmi ses ancêtres héros au Panthéon des Illustres.

Pourtant, tout avait bien commencé.
Dès les premières lueurs de l’aube, ses lanciers avaient décimé les défenses avancées de l’ennemi. Sous une pluie battante, l’avant-garde du Petit Roi avait subi de forts dommages.
Puis… à la faveur d’une éclaircie…
C’était la débandade. Depuis son commandement, Asgarth avait vu déferler sur ses troupes comme un nuage, une nuée compacte qui s’abattait sur ses hommes. Le vrombissement en était assourdissant et n’en perçait parfois que les cris affolés des lanciers.
Des bourdons, une « armée » de bourdons ! Gros comme le poing, avec des dards longs comme des poignards de femme. Une arme de sorcière, assurément.
À ce moment précis de la bataille, Asgarth avait su qu’il avait déjà perdu.

Il se retourne à nouveau sur sa selle, le regard dur posé sur son trophée gisant là-bas au bout de la corde, et responsable de sa défaite.
Sept jours déjà qu’Asgarth traîne le corps de la sorcière. Une bien maigre consolation que cette prise. Une clé qui peut-être sauvera sa mémoire et éloignera des siens l’opprobre du déshonneur. Si la Déesse en consent.
Un râle, un borborygme diffus semble soudain provenir de la forme noire. Noire et rouge maintenant. Comme une plainte, un appel au maléfice. Asgarth s’interroge, Asgarth se fige. Ne dit-on pas la sorcière immortelle, qui au huitième jour renaît de son sang ? Cette masse, qui au bout de la corde, devient de moins en moins noire, de plus en plus rouge, et semble gonfler comme une vessie de porc.
Intrigué, Asgarth descend de sa monture qui à ses sons inquiétants commençait à s’affoler. Il la rassure d’une main ferme sur l’encolure et sort sa longue épée du fourreau ventral. Puis Asgarth saisit la corde de son autre main et se dirige prudemment vers la forme immonde qui tourne au rouge-et-noir maintenant.
Arrêté à deux pas de sa victime, Asgarth se fige. Un œil, puis un second le regardent, et lui sourit un semblant de lèvres dans ce qui n’est encore qu’un crâne défoncé. Un crâne blanc sur lequel la chair semble renaître, se recomposer.
… au huitième jour… se souvient Asgarth. La légende…

La sorcière n’était pas spécialement imposante, qui aux côtés de l’imposteur Petit Roi avait fomenté son armée de bourdons. Toute de rouge et noir vêtue, elle semblait juste grande, très grande. Faut dire que l’imposteur était lui particulièrement… petit ! Le Petit Roi.
Il avait fait assassiner son aîné, Roi légitime du royaume, et s’était emparé du pouvoir. Aidé de Margreth la sorcière, ils faisaient depuis lors régner une terreur répressive auquel seul le cadet de la fratrie avait osé s’opposer. Le bon seigneur Barmok, suzerain direct d’Asgarth et à qui il devait tout.
Après les bourdons, la sorcière avait invoqué des serpents, qui dans les rangs des cavaliers avait achevé de mettre en déroute l’armée d’Asgarth. Les chevaux, affolés, avaient rué, galopé, roulé et mis à terre bien nombre de leurs écuyers. Autant de blessés et morts dont les grilles du Minkonth leur seraient fermées à jamais.
Asgarth se souvient ; Asgarth se rappelle…
Il y a à peine sept jours…

Les râles de Margreth le ramènent au présent, qui dans un grésillement effroyable l’interpellent :
— De la terre, je me nourris ; de l’air, je revis, inculte chevalier. Traîner ainsi ma dépouille te vaudra donc la mort, sombre idiot.
Asgarth recule, courbé en position de combat, brandissant à deux son épée légendaire sur laquelle vient luire un rayon de soleil.
— De la terre, je me nourris, reprend la sorcière. De l’air, je revis. Et du feu je détruis, rajoute-t-elle brusquement alors qu’une boule de feu se dirige sur Asgarth.
Surpris, celui-ci fait une roulade de côté, se redresse, et tente d’abattre son épée sur la sorcière.
Mais…
Mais celle-ci n’est plus là, la dépouille immonde qu’il traînait depuis sept jours a repris vie, plus rouge et noire que jamais, plus dangereuse. Mortelle.
Tombent alors quelques gouttes, accompagnées d’un cri de rage indistincte. Un nuage salvateur qui replonge Asgarth dans le passé.
Il y a tout juste sept jours…

D’abord la victoire, qui semblait si accessible, par la trouée de ses lanciers au sein d’un déluge torrentiel. À peine si Asgarth distingue le Petit Roi, qui là-bas gît sur son grand trône, seul dans son campement. Seul ! Sans Margreth à ses côtés.
Puis l’éclaircie soudaine, le nuage de bourdons… et la sorcière dirigeant ses incantations, aux côtés de l’imposteur…
De la terre, je me nourris ; de l’air, je revis ; du feu… se remémore Asgarth.
« Et de l’eau, sorcière, que fais-tu de l’eau ? », se demande-t-il.

Un second cri le rappelle au présent, un grognement de douleur, presque plaintif, alors que redouble la pluie.
La masse de la sorcière est à nouveau à ses pieds, à quelques pas. Plus noire que rouge, qui s’agite sous l’assaut des gouttes qui en touchant son corps informe chuintent dans une fumée méphitique.
Puis comme il était venu, l’orage disparaît, dardent quelques rayons, et dans un râle de triomphe reprend la sorcière.
— Ah, pauvre fou, tu croyais venue la fin, hein ? Sache que l’eau froide ne m’est qu’un tourment, un désagrément qui inhibe certains de mes pouvoirs, mais qui ne m’est nullement mortel. Sache…
Un crachat visqueux vient interrompre la sorcière, qui grésille sur sa face ravagée et meurt en une brume nauséabonde. Asgarth crache à nouveau, et encore, libère sa rage, son impuissance.
… au huitième jour…
Asgarth se sait condamner à perdre, à éternellement devoir expier aux portes du Minkonth, regarder de l’Abyme des Exclus les Illustres Élus festoyer et exposer leur Gloire Resplendissante. La déesse est avec eux, la Déesse a consenti à leur passage qui de sa morgue haineuse dédaigne les non-admis.
…l’eau froide ne m’est qu’un tourment…
Alors dans un geste désinvolte, un acté désespéré, Asgarth défait ses braies et d’un jet brûlant urine sur la sorcière.
Celle-ci se tord alors en tout sens, cri, s’invective sous le liquide qui ravage ses chairs. La fumée qui s’en dégage est irrespirable, le sol noircit à ses alentours.
La source se tarit, Asgarth se rhabille, mais la plainte demeure. Puis :
— Maudit sois-tu, chevalier, maudit sois-tu, proclame dans un râle la sorcière. Pour ta peine…, pour ta peine reprend-elle, tu seras condamné à vivre dans la boucle. Dans la boucle… Ainsi en décide Margreth la sorcière, ainsi…
Puis plus rien.
La sorcière est morte, liquéfiée.
Un peu après l’aube du huitième jour.

…condamné à vivre dans la boucle… a dit la sorcière. « Condamné », je savais déjà, se dit Asgarth. Mais la… « Boucle » ? Un autre nom pour l’Abyme des Exclus, sans doute, se convainc-t-il.

Asgarth retourne alors vers son cheval, le rassure à nouveau par une ferme caresse à l’encolure, et d’un geste preste se hisse sur la selle. Après un dernier regard sur la masse informe au bout de la corde, Asgarth renfourne son épée au fourreau ventral de sa monture et reprend sa route, traînant toujours derrière lui le fardeau de son trophée.
…condamné à vivre dans la boucle…

Le ciel se fait soudain noir, l’air est plus frais, le soleil…
Aucun nuage, un ciel clair et…
Une clarté semble poindre, là-bas devant, entre les collines de l’horizon. Une clarté qui croit, un disque qui monte…
Un sentiment étrange…
Sa monture l’a senti aussi, qui soudain se fige.
D’instinct Asgarth se retourne sur sa selle, pour voir là-bas les restes sanguinolents de la sorcière, une masse informe…
Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: BAGHOU le 24 Juillet 2025 à 14:53:58
Bonjour,

Ce texte est différent des autres écrits proposés jusqu'à maintenant, tant dans l'ambiance que dans le choix du thème et même dans l'écriture. J'ai bien aimé l'histoire et son déroulé. J'ai moins bien aimé les répétitions qui alourdissent un peu la lecture et au final l'histoire déjà bien sombre. Le nom du personnage principal est lui aussi trop souvent redondant.

Le scénario est bien trouvé et le suspense reste entier jusqu'au bout. Certaines idées comme uriner sur la sorcière sont bien trouvées et bien amenées, les bourdons aussi.

En tout cas c'est une jolie découverte, je ne me suis pas ennuyée.  :)
Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: PaulCahin le 24 Juillet 2025 à 15:42:22
Merci Baghou pour ce retour.

Oui, il y a de la répétition, qui me gène aussi, mais pas celle du nom du héros.

1. "Les portes/grilles du Minkonth", "si la Déesse en consent", toute la mythologie autour de la mort est répétée plusieurs fois, avec des expressions parfois différents ("Panthéon des Illustres", "Enger des Exclus", etc.)
Il est difficile d'essayer d'instiller un univers de fond mythologique/religieux dans un texte aussi court; ce qui me semblait toutefois nécessaire pour un texte qui relève plutôt de l'heroïc fantasy.
Les "croyances "y sont primordiales,; on a affaire à des personnage plus préhistoriques que modernes.
Et la répétition du "si la Déesse en consent", veut par là insinuer le fait qu'il s'agit d'une réplique habituelle à tout vœux dans formulé dans cette société.
Bref : répétitions qui ne me plaisent pas trop mais nécessaires dans un texte aussi court (dans une version plus longue, ça choquerait moins car les allusions ne seraient pas aussi rapprochées).

2. s'agissant de la répétition du nom du héros
a) je ne sais pas si c'est bien rendu, mais chaque gros paragraphe représente alternativement une époque : Présent, puis Passé, quand le héros se recommémore (la bataille) et ainsi donne au lecteur les clés de lecture.
d'où forcément l'absence de pronom entre ces passages.
b) on  notera de surcroit que si le héros connait le nom de la sorcière, jamais celle-ci ne l'appelle par son nom.
c'est qu'en sorcellerie, connaitre le nom d'une personne c'est avoir un ascendant sur lui; et dans le cas présent, on voit que le sorcière n'en a aucun.

L'histoire est construite selon une boucle, c'était l'idée d'origine.
Il fallait trouver comment rendre cette boucle lisible/compréhensible, pour faire découvrir à la toute fin du texte la situation telle qu'elle est réellement : le sorcière morte renaît indéfiniment, et le héros mortel devient immortel : on est tous les jours "à l'aube du huitième".
C'est justement pour attirer l'attention du lecteur et susciter sa curiosité que le texte commence par des mots cadrés à droite, en fin de ligne ("… se fige.")
Et ça n'est qu'à la fin qu'on comprend.

Encore merci pour ce retour.
C'est très apprécié.

Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: Cendres le 25 Juillet 2025 à 19:00:56
Merci pour ce texte. C'est une victoire par la défaite. Ton personnage sera enfermé dans un combat éternel.

Si j'étais la sorcière, déjà, je ne lui expliquerais pas pour l'eau afin que s'il m'attaque, il ne pense pas à utiliser de l'eau chaude. (même si en vrai, il faut un liquide chaud et pas de l'eau.)
Si ton personnage est dans une boucle, la sorcière doit aussi l'être. Si elle a jetée le sort, je suppose qu'elle doit savoir ce qui va se dérouler, et j'espère ne pas retomber dans le même piège.


Tu as fait un espace de top ici.
Intrigué, Asgarth descend de sa monture qui à ses sons inquiétants commençait à s’affoler.XXXIl la rassure d’une main ferme sur l’encolure et sort sa longue épée du fourreau ventral. Puis Asgarth saisit la corde de son autre main et se dirige prudemment vers la forme immonde qui tourne au rouge-et-noir maintenant.
Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: PaulCahin le 26 Juillet 2025 à 19:03:50
Hello Cendres

merci pour to  retour; doucle-espace corrigé.

quant à :
"Si ton personnage est dans une boucle, la sorcière doit aussi l'être. Si elle a jetée le sort, je suppose qu'elle doit savoir ce qui va se dérouler "
=> non, je ne suis pas d'accord; il faut se sortir de l'idée qu'une boucle temporelle n'affecte pas la mémoire des personnages, à la Un jour sans fin
Dans "ma" boucle, on revient chaque fois au même point, dans les mêmes conditions.
Sinon, il est clair que le héros (et la sorcière) n'agiraient pas ainsi qu'ils le font puisqu'on est déjà dans la boucle, comme je suggère le début et la fin du texte.

Encore merci pour ton retour.
Bon WE.
Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: Geuzav le 26 Juillet 2025 à 20:50:00
Bonjour PaulCahin !

Merci pour ce texte. J'ai bien aimé le lire, avec son ambiance 50% conte , 50% légende nordique et 50% récit historique chevaleresque.
Voici quelques remarques qui me sont passé par la tête au fil de la relecture, en espérant qu'elles puissent te décrire comment j'ai reçu le texte et t'être utiles :)

Désolé, vous n'êtes pas autorisé à afficher le contenu du spoiler.


A bientôt !
Titre: Re : A l'aube du huitième jour
Posté par: PaulCahin le 24 Août 2025 à 18:40:30
Hello Geuzav

tout d'abord, milles pardons pour mon retour tardif.
d'autant plus avec un commentaire aussi bien étayé et utile.

je vais y répondre, du moins sur certains points :
______________________________

et celui su (du ?) sang séché : oui : "du". 
je vais corriger

les derniers éclats de givre de la nuit. J'ai trouvé l'inversion un peu confusionnante
License stylistique pour (essayer de) coller au genre, se démarquer du présent (moderne).

et n’en perçait parfois que les cris affolés des lanciers. Pareil, l'inversion m'a un peu dérangée ici. En contrepartie, elle crée surement une ambiance médiévale dans la narration.
Exactement

Les râles de Margreth le ramènent au présent, qui dans un grésillement effroyable l’interpellent : l'interpelle ? Je dirais que c'est Margreth qui interpelle et non les râles
Non, les râles dans mon esprit/intention

…condamné à vivre dans la boucle… a dit la sorcière. « Condamné », je savais déjà, se dit Asgarth. Mais la… « Boucle » ? Un autre nom pour l’Abyme des Exclus, sans doute, se convainc-t-il. Cette phrase me paraît de trop.
Je suis d'accord, elle ne tombe pas très bien.
C'était pour exprimer l'incompréhension du héros et son rattachement à ce qu'il connait, croit connaitre, comme pour se rassurer.

Puis comme il était venu, l’orage disparaît, dardent quelques rayons, et dans un râle de triomphe reprend la sorcière. J'avoue qu'ici ça m'a semblé un peu facile.
Oui; faut considérer le temps comme celui des giboulées.
C'est nécessaire au déroulé de l'action vu l'importance de l'eau; c'est pourquoi il y est fait subtilement (ie sans insister) référence lors des flash back et de l'action présente (au début).

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encore merci pour ce retour.
c'est très appréci/able/é.