Femmes z'entre elles
Quelle nuit épaisse ! C’est un lit et pas un divan. Un matelas rempli de plumes et non de feuillages. J’ai droit à une couverture de soierie. Peut-être ont-ils dormi ensemble dans ce lit. J’ai froid. Sur les coussins ils ont posé leur tête, leurs corps entrelacés sur le duvet de plumes. Sur la table, il y a un verre avec un pichet d’eau fraîche. Sur la céramique du pichet une scène est peinte, elle montre un homme se battant avec un lion. Il ressemble beaucoup à Georgio.
Déjanire est une douce femme. Nous voici donc toutes deux sous la même couverture à attendre qu’un homme nous prenne dans ses bras. Lui, pourrait avoir l’âge de mon père, mort écrasé sous les ruines. Mais lui, est mon amant. Il a tué mon frère Iphitos à cause de moi.
J’ai fait un rêve sans dormir. Il y avait Georgio en train de conduire la moissonneuse- batteuse. Il arrivait sur nous. Les lames coupaient les tiges de blé et nous étions couchées Déjanire et moi dans les blés, Georgio fonçant sur nous avec sa machine. La barre de coupe allait nous avaler. Voilà c’est fait, elle nous avale. Déjanire et moi maintenant on se mélange broyées comme du grain. On n’a pas crié. On se demande seulement si Georgio nous apercevait dans les blés avant de passer la moissonneuse ? Savait-il que ses deux femmes allaient être réduites en grains dans les silos ? Savait-il que nous serions de la fine farine pour le boulanger ? Savait-il que nous deviendrions le pain et les galettes craquantes dont se nourrissent les pauvres gens dans leur chaumière ? Mais j’entends quelqu’un venir qui bouscule mes songes. Une voix aimable me demande si ma nuit a été étoilée et reposante ? C’est le visage de Déjanire. Elle m’invite à venir avec elle au bain. Nous voici maintenant sous la pluie tiède d’une fontaine. Nous voici toutes deux sous la même pluie à attendre qu’un homme nous prenne dans ses bras. Déjanire me regarde. Elle me racle doucement le corps avec la strigile pour nettoyer mes impuretés. Et après sous le rafraichissoir, Déjanire s’occupe à vouloir me maquiller, même si les hommes nous préfèrent naturelles et sans fard. Elle me rosit les joues avec de la mûre écrasée et noircit mes yeux et mes sourcils. Elle dit que maintenant je ressemble à une vraie femme. Ensuite elle me coiffe en ondulant mes cheveux de petites vagues qu’elle couronne d’un diadème serti de camées très à la mode aujourd’hui. Pour elle, elle me demande de lui tresser un assemblage de nattes avec chignon, dans lequel elle dissimule ses cheveux gris. Elle finit par me présenter un miroir où je me reconnais difficilement. J’ai honte de ma nouvelle figure tandis que Déjanire loue ma beauté. Je ne sais si je plairais à Georgio lui qui m’a aimé sous la chaleur du soleil dans les champs. Déjanire est un peu triste, je dépose un baiser sur ses joues parfumées.