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« T’en as pas marre de lui expliquer des choses ? C’est un chien ! Il comprendra pas ! »
Il comprendra pas. Le bout de sa truffe va de moi à mon oncle, des mains de mon oncle à vrai dire à mon visage, Yuji est tout jeune je n’aime pas qu’il entende ça.
« C’est lui qui ne comprend pas, Yuji, ne t’en occupe pas. »
Martin mon oncle pousse un soupir exaspéré, regarde ailleurs son cou décrit un demi-cercle, et il s’en va en espérant ostensiblement que je m’en sente mal. Lui parti, la pièce retrouve une odeur de vieux bois. Je m’approche de Yuji, je murmure juste assez fort pour qu’il m’entende, et pas mon oncle, ses oreilles dressées suivent mes lèvres.
« Il ne sait pas ce qu’il sait, tout ce qu’il comprend ce sont les mots qui décrivent ce qu’il sait, et il croit qu’il n’y a que ça. Il a oublié. »
Je ne suis plus trop sûr de ce qu’il a oublié, il a oublié que les explications ne décrivent que ce qu’elles décrivent et que le monde n’a pas que ça, mais c’est tarabiscoté, ce n’est pas assez clair dans ma tête pour que j’en parle à Yuji. Il a oublié. Ça j’en suis sûr.
Je quitte le salon à l’odeur de vieux bois dans lequel il m’a laissé seul, Yuji je lui ai appris à marcher silencieusement alors on n’entend même pas ses griffes cliqueter sur le parquet pendant que sa masse louvoie derrière moi. Je prends mon sac. Y’a mes bombes de peintures dedans, j’ai envie d’aller peindre, ça me brûle, je me dis que c’est fou que la pièce n’ait une odeur que dans le silence. J’aurais envie de demander à Yuji s’il le sent pareil, lui aussi : quand Martin gronde c’est comme si sa parole aspirait l’espace ; ou si c’est juste moi qui ressens mal les choses, encore, comme toujours.
« Yuji ? »
Il s’arrête et se retourne, il marche toujours devant moi dans la rue. Je me suis arrêté aussi. Du vent souffle dans mes longs cheveux, je dis :
« Tu crois que je n’arrive pas à me concentrer sur plus d’une chose à la fois ? Que c’est pour ça que les odeurs des meubles se taisent quand mon oncle m’engueule ? »
Il s’approche, sans rien dire, il relève haut le cou.
« Tu crois qu’on peut oublier de respirer ? Et le monde qui devient inodore… »
Je lui attrape les oreilles touffues et les frotte entre mon pouce et mes doigts, descends vers la base de son cou. Il adore. Il aboie très fort, il a besoin de se gonfler le poitrail pour aboyer comme ça ; et il n’aboie qu’une fois. C’est moi qui ne suis qu’un humain, je ne comprends pas sa réponse. Je range mes mains, dans mes poches, il reprend sa route et on reprend notre chemin.
J’ai envie de peindre.
« Tu sais au fond je suis comme mon oncle. Moi aussi dans ma tête il y a des mots qui s’imbriquent et au final je ne suis capable de penser que ce qu’ils forment… Enfin, moi au moins je n’ai pas oublié que le monde est plus grand que ça. »
J’ai l’impression d’expliquer un truc important, de mettre des mots sur un genre de serpent qui leur échappe, comme des écailles. Alors, je m’obstine mais c’est douloureux, comme gratter longtemps une plaie qui ne démange plus. Je lui dis :
« Tu vois y’a des trucs qui n’existent pas, des dragons dans le ciel, ou qui se posent sur le rebord de nos barres d’immeubles et qui nous regardent, ça ça n’existe pas, les dragons. Mais la vraie différence, elle n’est pas entre les choses qui n’existent pas, non. Pour bien comprendre ça nous on a le mot abstrait. Abs – Trait ! C’est pour désigner les choses qui n’existent pas, mais que ça change rien en fait. Tu vois toi ? T’existes !
— WARF !
— MAIS OUAIS JE SAIS QUE T’EXISTES ! T’EXISTES MÊME ENCORE PLUS QUE CE MUR DE BÉTON ! Je le sais bien. Mais sur ce mur de béton, je suis en train de peindre ton portrait, on te reconnaît déjà d’ailleurs, et quand j’aurai fini, ben les gens ils passeront et ils se diront ‘Putain y’a Yuji sur le mur’. Alors que tu seras pas sur le mur ! Tu seras ailleurs ! Ben c’est ça. Cette image de toi dans la tête des gens, c’est abstrait. »
Il regarde le mur. À ce moment-là moi je suis sûr c’est évident dans le silencieux de son museau, ses grands yeux marron parcourent la peinture et c’est évident que Martin n’est qu’un con. Il passe son temps à se piter au bar avec ses potes pourris t’façon. Yuji s’est assis. J’ai presque fini.
Il me regarde me retourner sur la surface verticale. Je me demande s’il s’y voit. Sûrement. Je reprends mon travail et, ma voix couvre le crachat de la bombe et le brouhaha des voitures qui passent je lui explique les humains :
« Il n’y a pas de vraie différence entre les choses abstraites et les autres, les unes peuvent devenir les suivantes, et les autres peuvent devenir les premières. Des paysages apparaissent dans nos crânes, d’autres sont juste devant nos yeux et ne parviennent pas à y entrer. Leur nature n’y change rien. Ce n’est pas là qu’est la différence, pas entre ce qui existe, et ce qu’on ne peut pas ressentir. »
Alors je crie parce que j’ai envie que toute la ville m’entende :
« La différence, Yuji, est entre les choses qui peuvent exister, dans nos têtes, et celles qu’on ne peut pas y faire apparaître, tout seuls. »
Mes poumons se déploient, j’aboie encore plus fort qu’Yuji :
« Y’a ta tête de trois mètres de haut qui va rentrer dans celle de tous ceux qui passeront par ici ! Bwahahahaha ! »
Et mon rire tonitrue pendant que je termine mon ouvrage.
On passe la moitié de l’après-midi à le regarder, le mur en béton, tous les deux assis sur une marche d’escalier, en béton lui aussi. Ici c’est la Cité du béton, ils ont tout construit en gris il ne leur restait plus que ça après la guerre, ils croyaient que ça nous ferait plaisir que ça nous aiderait à nous concentrer peut-être, de n’avoir pas d’autres couleurs à regarder, pour nous distraire. C’était il y a longtemps, ils se sont trompés, ils l’ont reconnu, depuis, j’ai le droit de peindre partout ils me paient même pour ça, la mairie, il faut juste que je leur dise que c’est moi qui l’ait fait. Ils me connaissent. Je les déteste. Mais ce n’est pas la faute de ceux qui sont là, ceux qui sont là ne sont que leurs descendants, après tout. Ça ne sert à rien de leur en vouloir. C’est dommage. J’ai le crâne comme de la pâte à sel ou de la semoule, qui dégringole, c’est agréable. L’après-midi souffle sur la racine de mes cheveux.
Une gars, une pote qu’est venue s’asseoir avec nous, pour discuter, pour boire une bière elle a dit : « Y croyaient que ça allait donner de la majesté aux arbres, tout ce gris, qu’ils ressortiraient plus pétants encore que sur de la tuile. Tu parles ! Tous leurs arbres ils sont morts. C’est ça de ne pas s’en occuper. » Elle a soulevé le cul de sa canette, a dégluti d’un air furieux mais elle n’était pas furieuse elle était triste. Elle m’a tapé sur l’épaule, avec sa main sale, elle voulait pas me regarder droit dans les yeux et ça m’a blessé, mais elle m’a dit :
« Toi t’es un putain d’artiste ne meurs jamais p’tit frère et surtout ne t’arrête pas de peindre tes trucs comme ça, on te protègera dans le quartier tant qu’il nous restera un souffle de fierté c’est moi qui re le dis ça mais tu peux compter que c’est nous tous parce qu’on pense tous pareil. »
Je n’étais plus blessé, j’étais une boule toute chaude dans ma poitrine, en plein milieu, Yuji lui a léché direct sa main toute sale, et pas qu’un peu d’ailleurs ! Elle l’a tout ébouriffé en plongeant entièrement son regard dans le sien cette fois-ci et tu parles qu’il le lui rendait, il adore ça Yuji. Ils se sont dits aurevoir et elle est partie. Sa queue remuait tant il aurait pu bosser pour les feuilles mortes, il s’est rassis, puis allongé, à mes côtés.
On a regardé la murale pendant bien deux heures, je serais bien resté deux heures de plus moi tiens, mais Yuji avait faim alors, on s’est levés. J’ai noté l’adresse. Et les 9m² du boy de poils a souri à notre dos, la gueule déployée pour l’éternité au moins.
Ça ne me démange plus, c’est chouette, les bombes reposent désormais au fond du sac, avec le reste des accessoires de peinture. Mes morceaux de cartons, de plastique, de métal, mes pochoirs sans trou. Éclatés de peinture.
Je me suis acheté un kébab, à un endroit où le vendeur sait ce que je prends d’habitude, et où j’aime bien les frites, elles sont pas pareilles qu’ailleurs. Je jure qu’elles sont plus croustillantes. Yuji a pas le droit aux frites. Il demandait avant, maintenant il demande plus, les frites c’est trop gras pour les chiens, c’est le genre de trucs qui leur refilent des maladies. Y sont pas faits pour bouffer autant de merde que nous, les pauvres. Y sont pas faits pour. Je paye ce que je dois et le patron sort de l’arrière-pièce pour me saluer en écartant les mains. Le patron ici, et c’est pour ça qu’on vient, c’est vraiment un chic type. Il a appris par cœur ce que je prenais, et il en a fait un post-it que les vendeurs connaissent par cœur maintenant, comme ça ne je risque plus de suer comme un crétin et de devenir fou d’angoisse sur des « conneries », comme disait Martin, le patron a fait ça pour que je puisse venir et commander tout seul.
Et il a acheté un bol et des croquettes pour Yuji, pour les chiens du quartier. Un grand bol, genre qu’il en fout pas partout, enfin on mange dehors mais quand même. Un bol de bouffe et un bol d’eau, tous les deux remplis à ras-bord.
Quand on vient on prend toujours deux menus. Et c’est pour ça qu’on revient ici.
Il est bientôt dix-sept heures.
Le ciel nous nargue.
Il fait bleu.
Je me tais.
On s’adosse au mur de la rue. Dans un coin qui ne sent pas trop la pisse.
On regarde les travailleurs sortir petit à petit du boulot. Remplir les trottoirs.
Ils ne nous adressent pas un regard.
Mais ils lèvent les yeux au ciel, immense, puis quand ils les redescendent, et les posent sur un grand tag…
Je sais que c’est moi qui l’ai dessiné.
Il fait moins chaud, à dix-huit heures, mais j’ai soif. J’ai vraiment soif. Je réfléchis : « On pourrait rentrer à la maison, à cette heure-là elle devrait être vide. »
M’observe, une question au bord des babines, qu’il ne pose pas. Moi non plus, je n’ai pas envie de rentrer. Surtout juste pour une soif. Mais je m’imagine rentrer dans un de ces magasins pour acheter une bouteille, avec ces milliers de gens qui grouillent, et Yuji ficelé à l’entrée. Tout seul. Qui grouillent. Je prends ma tête dans mes mains. Le monde descend j’ai du mal à respirer j’ai du mal à respirer ; … Humide. Sous ma bouche, sur mes lèvres, lapée humide sur toute ma face. Encore. Tire une paupière. La referme sous sa langue.
« Merde. »
Mes bras se referment sur son corps fourrure, qu’est sur moi à me lécher le visage comme une dameuse la neige. J’ai envie de rire, j’veux dire y’a un rire qui remonte ma gorge depuis mon estomac nerveux. Je suis un genre de verre d’eau, le rire un cachet d’effervescent ; toute l’eau c’est l’angoisse, pure. Je me serre contre son cou et ses épaules et je l’étreins en le remerciant silencieusement la peau de mes bras sur son pelage et ses os dessous, qui me retiennent. Je compresse, il est de la mousse je suis de la mousse, il pose une patte sur mon buste, pour pas s’y coucher, enfin, on s’affale.
« J’ai le dos sur le sol de la rue arrête, c’est sale. »
Hahahahaha
Je ris parce que j’ai eu super peur. Pour rien.
L’important c’est de ne pas s’excuser quand on a peur. Il faut avaler sa gorge. Bloquer sa déglutition. Et respirer, rire si nécessaire ; mais il ne faut pas être désolé. La peur et la désolation, combinées c’est ce qui brise un être-humain.
« Et crois-moi Yuji je le sais, un être-humain quand ça se brise, ça ne se répare jamais vraiment, ça devient un pantin, et sur dix pantins différents t’en as au moins neuf qui cherchent rien que les ficelles des autres, tandis que le dixième ne pense qu’aux siennes. »
On se relève, sur le sol de bitume, il dit rien, je dis rien, j’ai soif.
On marche en direction du grand terrain vague. La soif au ventre, elle a commencé à descendre et je ne l’arrête plus. Gluante comme de la salive, ou de la morve. Il fait un peu moins chaud, mais le soleil brûlera encore longtemps. J’ai un veston dans mon sac de sport à côté des bombes pour la nuit. On marche sur les allées. Dans les rues. Entre les passages, étroits. À un moment je pisse, dans un tout petit coin, et sur une plante parce qu’il faut toujours pisser sur une plante, ça m’énerve de me vider de ma flotte alors que j’ai soif mais ça fait du bien. C’est comme ça.
On marche. On dit bonjour à ceux qui nous disent salut, Yuji remue la queue beaucoup, quand il croise d’autres chiens il s’approche super près et il a l’air vraiment content. Nous on se contente de les regarder, les clébards, un peu médusés même ; je me dis que c'est cool qu’il y en ait au moins un qui assure l’aspect sociable.
Les gens dans la rue, ils restent beaucoup plus loin que les chiens.
« Toi Yuji, il faut jamais que tu oublies que t’es un clébard et il faut jamais que t’arrêtes non plus parce que nous on a besoin de toi. »
Il écoute, d’une oreille, mais il s’en fout, là il renifle le bas du réverbère, qu’est éteint, à deux mètres.
« Hééé ! Hooo ! »
Une voix crie depuis les hauteurs, je relève la tête. Celui qui pousse la voix il agite le grand bras aussi, il est perché depuis une fenêtre du troisième étage, penché à tomber presque, c’est Timothée.
« Ohééé ! Camille ! Attends-moi, j’arrive ! »
À peine que j’ai eu le temps de faire coucou de la main, qu’il est déjà reparti, il doit être en train de dévaler les escaliers de son immeuble, Yuji a déjà posé son cul pour l’attendre.
Une vigne maronnasse gratte, lentement, contre la façade dans une lézarde, un jour elle l’ouvrira en deux – il faut lui souhaiter bon courage. Des pans de crépi tombent finement, sous les rebords des abysses plus sombres que leurs pourtours, des taches de pluie, gomment les fenêtres habitées. De grosses lettres noires défigurent le béton, des gens qui n’ont rien voulu inscrire d’autre que leur nom.
Son immeuble c’était un truc propre il paraît, à l’époque il paraît, c’était le plus propre endroit de son quartier, mais les autres immeubles autour se sont fait construire, et c’était pas les mêmes murs, des immeubles destinés à être miteux il paraît, ils se sont dégradé ils ont accueilli des gens de moins en moins recommandables ; maintenant son immeuble délabré n’est qu’un de plus parmi les autres.
Il pousse la lourde porte d’entrée, un sourire lui bouffe la moitié de la face, je sens que ça me tire moi aussi ; il est essoufflé. J’ai envie de lui attraper les joues, de les faire coulisser dans mes paumes. Je me retiens.
« Camille ! Tu vas où comme ça ce soir ? Je peux t’accompagner ? »
Je ne sais pas quoi lui répondre, quand il est comme ça. « Comme ça », c’est gamin avec des mots d’adultes, alors que sa joie est toute immense il la met dans des mots tout étriqués. C’est trop bizarre. Je murmure :
« J’allais au terrain vague. »
Il s’exclame, en souriant. J’en profite pour oser, lui murmurer une demande :
« Dis, Timothée, j’ai vraiment très soif, et je crois que Yuji aussi. Tu crois qu’on pourrait monter boire un peu ?
— Yuji !! »
Comme s’il le découvrait tout juste ! Il lui court dessus, ils se courent dessus, il dit en se retournant, pendant qu’il lui renifle le poil :
« Ouais bien sûr vous pouvez monter ! Mais y’a le père qui dort en haut, il faut surtout pas le réveiller ! Les bols sont dans le même placard que les verres ! »
Timothée est le seul humain à renifler le poil de Yuji, il l’attrape à plein torse à chaque fois, un peu plus il se pendrait à son cou, il a quatre pattes et il glisse, il perd appui, il lutte pour rester debout, Yuji il a à peine le temps de lui rendre son coup de flair.
Quand ils ont fini de se retrouver, il ne m’a pas entendu que je préfère pas y aller seul, chez lui, Timothée s’approche du digicode, tape la série dont je ne me souviendrai jamais, quoi qu’il croie le contraire, on entre dans le sas, d’entrée. Dans lequel on a si souvent joué, pendant qu’il n’avait pas le droit de sortir dans la rue, ce sas aussi vaste qu’un salon, à la moquette qui pique quand on se met pieds nus.
Y’a un des murs c’est un immense miroir.
Je crois que Timothée, je le trouve vraiment beau.
Il n’y a qu’à côté de lui, que je remarque mes cheveux dépenaillés, mon jogging troué, qu’à côté de lui que j’ai peur que mes baskets sentent mauvais. Et lui, il a toujours l’air aussi insouciant.
Yuji s’essouffle dans l’escalier. Cela m’amuse. J’ai tellement soif, que ça me brûle jusque dans le cœur, je pense au verre d’eau que je vais pouvoir boire tout entier, l’eau est redevenue de l’apaisement, du liquide, je me surprends à penser ça et je trouve ça vraiment trop con. C’est pas si con. L’eau est du liquide, qui coule, lourd dans le ventre, désaltère. Je me demande si Timothée trouverait ça con. On pousse la porte.
L’odeur me prend à la gorge. Elle remplace les murs. Elle remplace le couloir. Elle remplit tout l’espace. Timothée rentre dedans comme si c’était normal. Comme si c’était possible. Je reste sur le seuil.
« Ben quoi ? Entre ! »
Je peux pas. Yuji aussi, il bouge plus. Il doit sentir encore plus fort ce doit être horrible. La mosaïque en tissu tapisserie se pixellise dans mon esprit embrumé je perds presque pied… Il faut que je dise quelque chose. Faut respirer, pour ça.
« … Je… J’peux pas, Timothée.
— Quoi ?
— J’peux pas faire un pas de plus vers chez toi.
— Ben pourquoi ? »
Je ne sais pas pourquoi. Mon corps veut plus, c’est tout. Là-bas c’est chez toi, et l’air entier est devenu solide. J’ai chaud partout.
« Je ne sais pas.
— D’accord. T’as encore soif ?
— Oui. »
Je déglutis.
« Ben alors ne bouge pas, je t’apporte de l’eau. »
Et je ne bouge pas.
Dans ce couloir.
Où vit Timothée…
Et sa famille.
Je me suis ressaisi. J’ai bu mon verre d’eau, et puis, un autre. Dans le couloir. La salive gluante s’est diluée, mon ventre est redevenu mon ventre, on marche vers le terrain vague. Yuji, devant nous, furète et il a bien bu lui aussi. J’interroge celui qui nous accompagne :
« Tu ne risques pas de te mettre en retard ?
— En retard ? Non, maman est de garde aujourd’hui ; je ne crois pas qu’il y ait de repas ce soir.
— Je voulais dire, pour tes examens. Martin m’a dit… qu’ils étaient pour bientôt.
— Martin ? Wow, qu’il ait dit ne serait-ce qu’une seule chose sensée me laisse pantois ! »
Cela me fait rire. Imaginer Timothée pantin, et l’entendre parler en mal de mon oncle, cela me fait rire.
« Tu te bidonnes toujours autant ; au moins ça, ça ne change pas… Mes examens sont dans dix jours. Cela fait deux ans que je bosse. J’ai plutôt besoin de sortir. »
C’est le moment que choisit le soleil pour exploser une première fois, entre les vitres des tours du quartier de verre.
L’orange fuse, dans nos rétines d’abord puis sur le capot des voitures. Sur l’asphalte, sur laquelle s’empruntent nos baskets, et ses griffes, avec l’arrogance de pouvoir le recouvrir. On le recouvre pas : derrière nous, il rejaillit dans notre ombre éclatant de mille reflets. C’est lui qui nous colonise.
Dix minutes plus tard, il est redescendu dans le ciel, de quelques degrés qui l’ont éteint dans le verre, qui est redevenu transparent. L’orange est retombé, j’ignore où il est parti. Cela me reprend. Cela me démange. Je passe en revue le terrain vague, dans ma tête, je n’en trouve pas. Il n’y en a pas. Il n’y a pas de mur. Le terrain vague n’a pas de mur vierge. Aucun.
« Timothée ?
— Oui ?
— Est-ce que cela te dérange si on ne va pas au terrain vague ?
— J’aurais aimé regarder le coucher de soleil là-bas. Les barres des tours sont dégagées face au banc ouest. »
Je trépigne. Je me renfrogne. Je réfléchis mais j’y arrive pas ! Il a raison. Bien sûr, bien sûr, il a toujours raison. Je ferme mes yeux, et dans l’obscurité eigengrau les pensées sont moins nombreuses, mais pas plus utiles. Je force mes paupières encore plus fort il faut couper le flux qui me distrait – Pourquoi ce cerveau ne veut pas réfléchir ? Je m’épuise. Je m’étouffe. Yuji. Yuji pousse ma jambe du bout de son crâne. J’éloigne mes mains de mes cheveux. Timothée me surveille, inquiet.
« Il n’y a pas de mur vierge, au terrain vague. »
J’ai envie de peindre.
Il réfléchit, en posant le bout de son index sous son menton, ostensiblement.
« Ah oui ? »
Il fait semblant de s’étonner.
« J’aurais le droit de te regarder peindre ? »
Je me retourne brusquement. Braqué sur lui, et la petite braise crépitant sur mon souffle.
« Et bien… oui. »
Alors, il décolle son index de sous son menton pour me désigner, moi, à la place, il fait semblant d’avoir trouvé, que l’affaire est résolue :
« Je ne peux pas regarder un coucher de soleil seul. Et tu as besoin d’un mur vierge… et il n’y en a pas là où on va ! Alors allons ailleurs. Je te suis ! »
Et il rit.
Et Yuji lui tourne autour en déplaçant tout l’air dans son mouvement, la langue pendue la queue battante. Je ferme les yeux, calmement cette fois-ci. Je passe en revue les rues de la ville, en commençant par les plus proches. Je repère, un pan, un pan de gris je crois la dernière fois que j’étais passé il y avait un tout petit parking, pour un tout petit restaurant de nouilles, à peine un renfoncement. Suffisant pour un coucher de soleil.
Je ne dis rien. Je tourne j’emprunte un nouveau chemin, et ils me suivent.
J’ai un coucher de soleil de l’orange explosif au bout des ongles. Qui ne demande qu’à éclater, comme une démangeaison.
Colonise mon esprit.
Je nous conduis à travers les rues, les ruelles, rattrapé par Yuji parfois, Timothée trottine en riant. En effleurant les poteaux des doigts, il s’amuse.
On est arrivés. J’enfile ma veste. Sur les trois places, l’une est libre, ils se posent dessus. Timothée sort de son cartable… une bouteille d’eau ! Je sors une de mes bombes de peinture du sac de sport, je la secoue.
Tac, tac, tac, tac le petit morceau de métal, à l’intérieur. Yuji s’installe au creux des jambes en tailleur de Timothée qui l’appelait, d’un tapotement de la main. Il pose sa mâchoire au bout de son genou.
Et… Je ne me souviens de pas grand-chose ensuite. Le feu qui me brûlait les mains, il est sur le mur. Il s’y est déversé dans un bruit de succion, il a absorbé le mur. Je m’écarte, quelques pas, à peine. Des fourmis, picotent, me broient les membres comme des cailloux abrasifs, allument un brasier depuis mes talons, depuis mes coudes. L’horizon me regarde. Me fiche m’enchâsse m’éclate, du orange jusqu’au bout du mur. Je me sens m’envoler, c’est ptet de n’avoir pas beaucoup respiré, c’est peut-être d’avoir les phalanges dégrafées. Il y a du bleu, sur la mer de la ville. Et dans mon cœur.
Je me retourne.
Une voiture à l’endroit où devraient se trouver Timothée et Yuji. La sueur froide coule, directement là où devrait se trouver ma glotte, et retentit ; comme une goutte sur une flaque. Mon estomac est froid.
Je lâche trois respirations, un hoquet, qui se bousculent dehors en un soubresaut, avant de remarquer le bras levé, la main ouverte, le sourire ouvert, aussi, ils me font signe. Sous la lumière jaune d’un lampadaire, sur le trottoir d’en face, ah, on dirait que sa joie va lui arracher la face.
Et lui en faire un manteau.
Je les ai rejoints.
Il n’a rien dit, sur le crépuscule.
Il sait que c’est mieux quand on dit rien.
On l’a raccompagné chez lui.
Et Yuji et moi, on a vu la nuit coloniser les rues.
La lune est absente, ce soir, et ici il n’y a pas les étoiles. J’ai oublié de noter l’adresse, pour la mairie. Je me souviens du nom du restaurant, je demanderai à oncle Martin de regarder sur son téléphone. J’enfile ma veste. Et le jour s’est fin fini, mais moi je suis éveillé pour un bout de temps encore.
On déambule.
Le temps de laisser nous envahir, ou nous quitter, la légèreté du crépuscule.
L’air pique, le bout du nez. Il fait froid. On marche. Je dépasse les bars, bruyants, je regarde les pharmacies, l’heure. J’attends minuit. Petit à petit, le sommeil grignote ma peau. De bâtiments en bâtiments, on se promène. L’air dissout, le tissu de la Réalité. Dans mes poumons.
Les premiers ivrognes se font jeter des bars, ils échouent quelque part, par terre ; ce sera bientôt l’heure.
Où je pourrai rentrer chez moi. Et dormir.
En attendant demain.
Yuji aboie.
Face à un morceau de lune
Qui disparaît derrière les façades
En une poignée de minutes
Échappant à la fois
À mon regard
Et au reste
Du monde
Je dors.
Yuji, assis fièrement à côté de moi, les oreilles dressées, veille.
Une éternité plus tard, je me réveille, mordu par le froid au mollet. Il est une heure. Ah. On rentre, Yuji et moi. À l’appartement, dont on referme la porte doucement.
Pour finir la nuit sur un lit.